J-4 : Whanganui River (II)

15 05 2011

Atene, 15 mai 2011, 19h30

D=612.4 km

Finalement, les fiers aventuriers, équipés de leur gilet de flottabilité, et ayant revêtus un poncho étanche par-dessus leur veste, embarquent à bord d’un jetboat équipé d’un moteur Hamilton, du nom de l’inventeur des propulsions à jet d’eau. Sitôt parti, filant à plus de 30 [km/h], il pleut presque à l’horizontal et les gouttes de pluies se transforment en autant de petits projectiles percutant le visage. Si le poncho est équipé d’un super capuchon à visière, il est toutefois presque impossible de regarder en avant plus de 10 secondes. Seul le pilote, équipé d’une paire de lunettes de soleil, guide la barque; tous les passagers profitent de regarder le paysage à bâbord ou à tribord. Bien entendu, toute photo est impossible.

Sur le jetboat, poncho bleu pour se protéger de la pluie

De part et d’autre, le fleuve Wanganui, arborant une couleur brun-kaki, est cerné par deux pans, véritables murailles de limon aggloméré, tantôt gris, tantôt brun, ceint par une couronne de forêt vierge. Parfois, mousses et fougères prennent possession des parois, leurs croissances triangulaires pointant vers le bas. Les cascades, nombreuses en raison de la pluie, déversent leur eau, rendue brunâtre par l’apport des limons. De temps à autre, l’herbe a pris possession d’une avancée moins abrupte, atténuant la verticalité du paysage.

Pendant la remontée jusqu’à Mangapurua Landing, grottes, affluents ou ravissantes cascades sont découverts au gré des arrêts. Tout au long de la route, le guide contera  l’histoire du fleuve. Tout débute lorsque Taranaki, après bagarre avec Tongariro, amoureux de la splendide Pihanga, quitta le centre du pays pour la mer, creusant un sillon dans la terre. Tongariro envoya de l’eau fraîche pour soigner l’entaille, et ainsi est née Wanganui River.

Une fois débarqués, nous rejoignons une petite hutte pour enlever ponchos et gilets, qui vont nous encombrer pendant la petite marche de 40 minutes jusqu’au pont. A ce stade de l’aventure, je songe que lors de la prochaine halte dans une ville digne de ce nom, il me faudra acheter un surpantalon étanche, ainsi que peut être une nouvelle veste de pluie. Bien que ne laissant pas passer le vent, ma fidèle Mammut orange a commencé à prendre l’eau aujourd’hui. Si je rencontre à nouveau un temps pareil sur la côte ouest, je serai content de posséder une étanchéité digne de ce nom. Bref, la compagnie se remet en route, marchant sur un chemin plus que boueux à travers la jungle. Rainforest en anglais: jamais elle n’aura si bien porté son nom « forêt de pluie ». Peu à peu, le sentier se transforme en barrage, puis devient à un certain moment une véritable rivière. Aucune autre solution, que de s’aventurer à travers les torrents d’eau, j’envie presque les deux courageux à pieds nus. Mes souliers, qui avaient jusqu’à présent vaillamment résisté, déclarent forfait et je sens des flots d’humidité pénétrer à travers.

Le sentier, devenu lit d'un torrent, menant au Bridge to Nowhere

Alors que la pluie s’est calmée, nous arrivons au pont. Moment étrange que de découvrir un pont de béton, enjambant un canyon, dont les ancrages jaillissent de part et d’autre de la forêt : aucune route n’y mène, ni n’en repart. Il est là. Tout simplement. Depuis bientôt trois quarts de siècle, bravant l’hostilité de la nature, il résiste. Entre temps, la pluie a redoublé de vigueur et nous tendons rapidement une bâche entre quatre arbres pour pouvoir avaler notre pique-nique à l’abri des intempéries.  Chocolat chaud, thé et biscuits amenés par le guide sont plus que bienvenus.

Bridge to Nowhere

Le soleil pointant enfin le bout de son nez à travers un coin de ciel bleu, le guide nous sort de notre abri pour raconter l’histoire de ce pont. Au retour de la 1ère guerre mondiale, nombre de soldats néo-zélandais n’ont pas de travail, de même que bon nombre de morceaux de terre ne sont pas encore exploités; le gouvernement décide alors de les donner à ceux qui veulent des propriétés dans la région de Wanganui River. Sur les nombreux soldats ayant fait le chemin jusqu’où se dresse aujourd’hui le pont, peu décident de choisir cette vie à la vue des terres pentues à défricher, des nombreuses gorges, de la difficulté à accéder – trois jours de montée depuis Pipiriki, ou une longue marche à travers la forêt depuis Maungaroa.

Ceux qui s’y établirent, vivant dans des tentes, commencèrent par bâtir une maison avant d’y amener femmes et enfants, puis les pâturages s’agrandirent pour le nombre toujours croissant de moutons. Mais la vie restait dure: il fallait tout amener à dos d’ânes depuis Mangapurua Landing. L’accès aux quelques fermes situées de l’autre côté de la gorge où coule le Mangapurua se faisait à l’aide d’un pont suspendu, dont les vestiges sont encore visibles aujourd’hui. Une route devant relier Taranaki à Turangi est mise à l’étude. Sa construction depuis l’est débute en même temps que le pont au-dessus du Mangapurua. Béton, outils, graviers,… tout est amené à dos de mulets. Le pont est achevé en 1936. Mais aucune route ne fut construite de l’autre côté, et le pont obtint son nom actuel, Bridge to Nowhere. Finalement, sur ordre des gouvernements, les exploitations agricoles furent fermées pour permettre la création de Whanganui National Park. En 1950 la forêt vierge a déjà bien repris ses droits et le pont est recouvert d’un tapis d’herbe. Actuellement, rien ne permet de dire que la jungle actuelle est simplement régénérée, après son complet défrichement dans les années 1940 et n’est plus l’originale. Actuellement le pont est entretenu pour des besoins touristiques, mais aussi en tant que monument dans l’histoire régionale. Je fus d’ailleurs surpris du bon état des matériaux pour un pont laissé à l’abandon pendant près de 30 ans.

Restes de l'ancien pont suspendu au Bridge to Nowhere

Sur le chemin du retour, les eaux de surfaces ne cessent de s’écouler et de s’accumuler sur le sentier, encore plus submergé que lors de la montée. Après avoir remis notre équipement, l’arrivée à l’embarquement fut une surprise: ce dernier est complètement submergé par la montée des eaux et Whanganui charrie un grand nombre de troncs et de branches. Une fois sur le jetboat, l’absence de pluie rend le trajet bien plus agréable et, la truffe en avant, nous profitons du vent-vitesse glissant sur notre visage. Cela me permet aussi de prendre quelques photographies, car j’étais quand même un peu contrarié lors de la montée. Le nombre de cascades et de chutes d’eau est encore plus important, sans compter de véritables jets d’eau qui se déversent dans le fleuve à travers des canaux naturels, percés dans les parois.

Nous profitions aussi de la joie du jetboat lorsque le pilote effectue embardée et virage à 360°.  Alors que arrivions à l’endroit où nous devions troquer notre bateau à jet d’eau contre un canoë canadien pour la suite de la descente, aucune embarcation n’est visible et nous reprenons notre chemin jusqu’à Pipiriki. Nous apprendrons qu’en raison de la montée subite du niveau de l’eau – 3 mètres entre 10h30 et 13h30 – accompagnée de remous et de bois flottés, la descente en canoë devenait imprudente pour des raisons de sécurité. Toutefois, la montée des eaux est loin d’atteindre le record maximal de 18 mètres en début du siècle passé. La nature limoneuse du sol le rendant presque parfaitement étanche doit expliquer ces crues soudaines, et, au dire du guide, fréquentes.

Whanganui River

Pour la petite histoire, le fleuve fut parmi les hits touristiques originaux de Nouvelle-Zélande et fut même qualifié de Rhin du pays Maoris. Nombre de vapeurs à aubes ont promené des touristes, bien avant que les jetboat les amènent se balader à plus grande vitesse. Un vapeur fut même converti en hôtel flottant, sur lequel de riches notables venaient passer une nuit, tout en naviguant sur le fleuve. Peu à peu, en même temps que le déclin économique du flottage du bois, les embarcations à vapeurs disparurent, ainsi que le tourisme de luxe, et furent remplacés depuis quelques décennies par des jetboats et des touristes moins fortunés. Fin de l’aparté historique.

Après avoir troqué mes habits humides contre d’agréables vêtements secs, je reprends la route, descendant Whanganui Road, longeant le fleuve du même nom. Comme la majorité des terres sont maories, il est recommandé de demander leur avis si l’ont veut photographier un bâtiment, ou encore descendre jusqu’à leur marae. A l’entrée de chaque village, le nom dans les deux langues est d’ailleurs affiché

Première halte sur ma descente, Hirharama (Jérusalem). Cette ancienne mission catholique française des Sœurs de la Compassion s’est installée en 1892 sur un promontoire dominant un méandre. Dès mon arrivée, la quiétude émane de ces lieux spirituels. Jouant le rôle de gîte et de retraite, il est possible de visiter le couvent. L’intérieur est lumineux, clair, la vue sur la rivière est magnifique, le silence est d’or, tout semble intemporel. Une douce chaleur surgissant d’un feu de cheminée réchauffe ma peau humide. Je passerai un moment à discuter avec une kiwie ayant passé les 6 dernières années de sa vie à voyager sur les 5 continents. En arrivant plus tard dans la journée, je pense que j’y aurai passé la nuit pour profiter de la tranquillité du lieu.

Les autres haltes seront plus à titres photographiques, notamment celle faite au moulin à farine de Koriniti, construit 1887 et restauré en 1980, puis classé monument historique. Un dernier arrêt à la marae de Koriniti où un panneau invite les gens à la visiter, si toutefois aucune cérémonie importante n’a lieu. N’ayant vu l’intérieur de marae que dans des musées (Auckland, Waitangi), je veux profiter de l’occasion pour en découvrir une vivante. A mon arrivée, la lumière éclaire un des bâtiments, et j’irai demander à un groupe de maoris assis à l’abri des intempéries la permission d’y entrer. La réponse sera positive à condition d’enlever mes chaussures. Etant surpris par la présence de nombreux lits en plus des chaises, je leur demanderai si l’intérieur est toujours aménagé ainsi. La réponse sera non: ce week-end est spécial car il fête le huitantième anniversaire de l’ancêtre de la tribu. Cette dernière me posant des questions en maori, la seule langue qu’elle connaît, une autre femme fait la traduction au fur et à mesure. L’impression donnée est particulièrement étrange.

Marae à Koriniti

Peu après Atene, je m’arrête au bord de la route avec une vue magnifique sur le coude de Whanganui River. Toutefois, un local s’arrête et me dit qu’il n’est pas vraiment sûr de rester à cet endroit et me conseille vivement de rejoindre une place de camping situé en amont d’Atene, avant de repartir depuis la direction d’où il est venu. J’avais vu cette dernière, mais elle n’était guerre accueillante. Ayant fini mon repas, devant cet étrange comportement, je déplacerai quand même mon van d’un kilomètre. J’avais remarqué une place aussi jolie de l’autre côté du coude. Première fois que je remarque un comportement aussi peu sympathique de la part d’un kiwi.

La descente de Whanganui Road jouit d’une magnifique vue sur le fleuve et les vallées environnantes, sur les pans desquelles foisonnent les genets irlandais. Cette espèce, véritable peste florale, au même titre que les opossums dans la catégorie faune, conquiert peu à peu tout le territoire néozélandais et sa prolifération semble inaltérable. J’ai de loin préféré la partie découverte ce matin, bien plus belle, et que je qualifierai même de grandiose par sa sauvagerie et son naturel.

P.S. Whanganui ou Wanganui, les deux orthographes sont tolérées, bien que la première soit officielle. Par contre, la prononciation correcte est vanganoui et non fanganoui.

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