J25 – Luxmore Hut

5 06 2011

Princhester Road, The Key, 5 juin 2011, 18h10

Trajet : Lake Gunn – Te Anau – Milford Sound – The Key

D=3844.8 km

Il n’a pas arrêté de pleuvoir de toute la nuit; c’est seulement ce matin, alors que je m’étire, que la pluie cesse. Quelques grosses gouttes tombent encore de la frondaison, teintant gaiement sur la carrosserie. Œufs brouillés et pain grillé dans la poêle pour le petit déjeuner, avant de faire une petite balade alors que l’aube commence tout juste à poindre. Les nuages sont toujours bas de plafond, quelques bancs de brouillard semblent flotter dans la plaine. Je voulais monter ce matin à Key Summit, une petite montagne de 900 mètres, avec une vue formidable sur Eglington et Hollyford Valley; toutefois je doute que la vue en vaille la peine. Je décide donc de me tenir au plan établi hier soir, celui de rejoindre Queenstown dans la journée, éloignée d’environ 250 kilomètres. Le chemin ne s’annonce que peu glorieux, aucune halte culturelle, aucun élément artificiel ou naturel indiqué sur les diverses cartes. Bref, une journée de conduite.

Peu à peu, la luminosité augmente, le paysage a quelque peu changé depuis mon dernier passage hier matin. L’humidité ambiante se développe en grosses nappes de brouillard, alors qu’Eglington river a vu son flot grossir. Je m’arrête pour prendre quelques photos, et c’est à ce moment que je m’aperçois du drame. Sur l’objectif de mon appareil photo, le filtre protecteur UV(C) est cassé, et quelques débris de verre sont venus marquer la lentille de l’objectif. Sans doute hier soir, lorsque le sac a glissé du siège, la protection plastique est venue appuyer sur le verre. Heureusement que l’appareil était soigneusement emballé dans son étui, je ne saurai dans quel état je l’aurais retrouvé ce matin. Quelques petits tests me permettent de m’assurer que tout semble fonctionner correctement : zoom, autofocus, diverses réglages, … et, « heureusement » les rayures sur la lentille sont situées en dehors du champs de prises de vue. Jusqu’à présent, je touche du bois. Ma seule crainte est que de l’humidité ait pu pénétrer dans l’objectif et le boîtier. L’avenir nous le dira, mais il serait dommage que je ne puisse plus illustrer mon propos.

Je m’arrêterai à nouveau à MacKay Creek pour observer Eglington River. Hier le torrent s’y écoulait tranquillement, l’eau transparente et joyeuse. Aujourd’hui, il est devenu vivace et impétueux, presque violent. Son niveau s’est élevé au bas mot d’un bon mètre, et sa couleur a viré au beige clair, l’eau teintée par les sédiments arrachés à son lit. Je comprends mieux la présence des épis destinés à casser l’écoulement que j’avais aperçus hier.

Alors que je m’approche de Te Anau, le ciel ne cesse de s’éclaircir et la vue sur le lac éponyme, avec les Murchison Mountains et Jackson Peaks saupoudrés de blanc est magnifique. Ah Fjordland, pays merveilleux à la météo si changeante d’un jour à l’autre, aux paysages extraordinaires, j’aurai bien de la peine une fois que je t’aurais quitté. Mais finalement, qui parle de t’abandonner si abruptement? Finalement autant profiter d’un dernier jour pour une petite ballade ensoleillée. Je ne retournerai pas au fond de la vallée, bien que le soleil y brille aussi pour gravir Key Summit, et me déciderai pour suivre un bout de l’itinéraire de la Kepler Track, des vannes de régulation du lac jusqu’à Luxmore Hut la première cabane, si le tracé est suivi dans le sens trigonométrique.

La voiture parquée, j’empaquète vite une bouteille d’eau, mon paquet de trail mix, mélanges de fruits secs et amandes, ma fourrure polaire, une veste de pluie, le tube de crème solaire et m’élance sur le chemin. Un panneau du DOC annonce : Luxmore Hut : 6 hours (15 km). Depuis le temps, je sais très bien qu’il est largement surestimé, malgré une dénivelée de 1000 mètres, mon livre de randonnée préféré donne 5-6 heures, y compris le retour.

Durant les 6 premiers kilomètres, la progression, à travers une forêt de beechs rouges, suit les contours du lac, passant par Doc Bay. Les jeux d’ombres et de lumières à travers l’orée de la forêt ne cessent de modifier les couleurs, tantôt sombres, tantôt étincelantes. Comme lors de ces précédents jours, je trouve que les oiseaux sont bien plus actifs ici dans Fjordland que sur Stewart Islands, leurs chants résonnent plus régulièrement, même en pleine journée. Un véritable plaisir que de se balader. Le sentier est très bien entretenu, seules de petites racines manquent de tendre quelques croche-pieds à un randonneur un peu maladroit. A Brod Bay, je quitte les rives enchanteresses pour gagner l’intérieur du pays.

Le sentier grimpe gentiment le long du côté, avant de zigzaguer à flanc de montagne lorsque la pente devient plus raide. La vue sur le lac en contrebas est occultée par les longs troncs fins recouverts de mousse. Comme aucun arbuste ne pousse, l’impression de vastitude est impressionnante, renforcée d’autant plus quand le bleu du lac devient visible entre les arbres. Alors que le soleil réchauffe le sol, l’humidité se dégage sous forme de vapeur, nimbant peu à peu l’atmosphère. A mesure que je monte, le brouillard se forme. Arrivé à mi-chemin, le sentier passe aux pieds de falaises de molasse. Ces dernières resplendissent dans leurs robes beiges et grises, rehaussées de jaune par des lichens poussant à flancs de paroi. J’aperçois alors les premiers aménagements du DOC : ponts, rambardes, escaliers permettent de passer ces murs, j’ai presque l’impression de progresser dans les gorges du Durnand.

Sitôt arrivé sur le plateau supérieur, la végétation a changé, les fougères sont devenues plus rabougries, les mousses poussent plus abondamment sur les troncs, le diamètre de ces derniers a quelque peu diminué, des lichens commencent à orner des cailloux. Toutefois, ces modifications ne sont rien comparées à celle que je découvrirai. Brutalement, au détour d’un virage, je quitte l’étage subalpin, les beechs rouges sont remplacés par ceux de montagne. Les lichens ont remplacé en grande partie les mousses sur le sol. Formant aussi des branches de centenaires sur les arbres, ces derniers apparaissent blanchis, comme si la neige venait de tomber.

Après avoir gagné verticalement une centaine de mètres supplémentaires, je débouche sur une steppe alpine, à l’herbe jaunie, aux petits buissons rabougris. A nouveau, la transition est rapide. Si dans nos contrées helvétiques, la forêt alpine laisse peu à peu place aux praires alpines, avec des orées mal délimitées – il y a toujours quelques arbres qui pousseront plus loin que d’autre –, en Nouvelle-Zélande, les changement de végétation sont brusques, l’orée est nette, aucun beech ou conifère n’étant ses racines plus loin. La vue est par contre magnifique. Quelques bancs de brouillard ne me permettent pas d’en jouir pleinement, mais la vue sur le lac et ses divers bras, les montagnes au-delà, est splendide. Au loin, Luxmore Point (1472m) et sa crête rocailleuse domine l’étendue de la steppe dans laquelle serpente le chemin.

Après cette rude grimpée, je suis le chemin, plus ou moins plat jusqu’à la cabane. Cette dernière, qui se voit actuellement augmentée d’une aile est bâtie au creux d’un vallon abrité par le vent, dominant South Fjord, l’un des bras de Lake Te Anau, profitant du soleil, de son levant jusqu’à son couchant. J’y rencontre une équipe de randonneurs, profite de discuter avec et l’un me conseille de pousser jusqu’à Luxmore Point, le sommet de la montagne à une bonne heure de la cabane. Ils y sont passés hier: sous la pluie la vue n’était pas géniale, par contre aujourd’hui elle risque bien d’être digne d’un roi. Finalement, comme il n’est qu’à peine passé midi, et que je n’ai mis que deux heures et trois quarts pour y arriver, je poursuis ma route. Au passage j’observe une pierre suspendue par une simple ficelle sous le balcon, avec l’inscription Luxmoore Weather Stone, la pierre météorologique de Luxmore. Une brève notice explique son utilisation:

Cette pierre a le pouvoir de prédire le temps courant et à venir :

Si la pierre est sèche, le temps est excellent

– mais il peut pleuvoir plus tard

Si la pierre est humide, il pleut

– mais le temps peut s’éclaircir et devenir excellent

Si la pierre porte une ombre, le temps est ensoleillé

Si la pierre est blanche, il neige

Si la pierre se balance, il vente

– mais il peut arrêter de souffler plus tard

Si cela n’as pas grand sens, alors il faut parler avec le ranger qui va organiser un temps chaud, avec beaucoup de soleil, et un magnifique arc-en-ciel s’étend du réservoir à eau jusqu’au bout de la cabane.

Au fur et à mesure que je m’approche, j’admire cette pointe, émergence rocheuse dans la steppe, ornée sur son flanc gauche par une arrête rocailleuse; une corniche, telle une cape, repose sur son épaule droite. Pour y accéder, le chemin fait le tour de la montagne, dévoile un énorme pierrier sur sa face nord, et finalement le chemin qui jusqu’à présent était bien entretenu se transforme en une petite piste à travers les cailloux pour les 10 dernières minutes de marche qui me mènent à la pointe. Au sommet, je m’installe tranquillement sur les rochers chauffés par l’ardent soleil, un vrai bonheur. Un petit moment de repos bien mérité après 1300 mètres d’ascension. La vue sur Fjordland est grandiose : les montagnes aux flancs abruptes élèvent leurs cimes les unes plus hautes que les autres, des crêtes découpées aux rasoirs, des sommets enneigés dans le lointain, … et tout cela se découpant sur un arrière plan céruléen. Fjordland pays extraordinaire, sous les nuages, sous la pluie ou au soleil, tu es sans exception ma contrée kiwie préférée.

Je me décide à prendre quelques photos et découvre avec effroi que de l’eau s’est condensée dans l’objectif. Himmel, Arsch und Zwirr, j’espère bien pouvoir solutionner le problème avec le deuxième paquet de billes de silicagel – une composé chimique qui absorbe l’humidité – que je conserve précieusement dans une pochette étanche. Ne pleurons pas, ce qui est fait est fait, il ne me reste qu’à profiter du paysage et utiliser mon téléphone portable pour prendre quelques souvenirs de moindre qualité.

Le retour jusqu’en plaine est bien plus aisé. Du sommet, je redescends sur l’arrête enneigée, en routschant sur le long névé, je parcours en quelques minutes la demi-heure d’ascension, un vrai régal. A travers les steppes, je profiterai de regarder encore et encore le magnifique paysage qui ne me lasse pas. Alors que j’approche de la forêt, le soleil est suffisamment bas pour que les monts Murchison arrêtent les rayons solaires. Dans l’ombre je redescendrai et rattraperai Willy, un jeune californien, achevant la Kepler Track. Nous poursuivrons le chemin ensemble, discuterons du temps, de ce pays, de nos pays respectifs, et j’apprendrai qu’il prévoit de venir étudier à Changins l’œnologie, sa bourse étant acceptée aux USA. Sympathique rencontre; nous nous quittons sur le parking, chacun poursuivant sa route de son côté.

Alors que je prévoyais une bonne douche chaude dans les sanitaires surveillés, mon petit détour par Luxmore Point fait que j’arrive après la fermeture. Je me décrasserai de ces 36 kilomètres en plongeant une bonne tête dans lac, un petit détour à l’épicerie pour récupérer du pain et du beurre pour le petit déjeuner, quelques souvenirs et me voilà parti en direction de Queenstown. Je m’arrête peu après The Key, un hameau comptant une école et 4 maisons, le long d’une petite route de gravier, au milieu des pâturages, où quelques vaches ne cessent de meugler.

Je pense que si je vous parle de conserves Cambell’s, vous les associez comme moi à l’œuvre picturale d’Andy Warhol. Après être passé de nombreuses fois devant la devanture en arborant des centaines dans les supermarchés, et avoir vu des chariots remplis de telles boîtes, je me suis dit qu’il fallait quand même que je teste. Après un intense moment de réflexion, je me suis décidé pour le Hearty Irish Stew. Je vous passerai de la critique culinaire détaillée, sachez seulement que je plains fortement certaines familles qui doivent en manger régulièrement. Pour ma part, après y avoir gouté, j’ai rajouté à la mixture de l’eau, des carottes, des kumaras frais, un oignon émincé. Ce ne sera sans doute pas mon meilleur repas. Je préfère encore passer 40 minutes au froid à cuisiner un bon petit plat, jonglant avec mon unique feu qu’en racheter une deuxième.

Ce matin j’ai aussi fait la connaissance de Fly, Sand Fly. Ces sales bestioles, enfin surtout les femelles, ont la fâcheuse habitude de vous harceler dans le seul et unique but de se nourrir de votre sang afin d’assurer une progéniture abondante. Si vis pacem, para bellum, je n’hésite pas à écraser celles qui osent poser leurs pattes sur mes jambes. Il existe aussi trois autres solutions pour s’en débarrasser à plus long terme : simplement marcher, car leur vol est plutôt lent et erratique, grimper à plus de 900 mètres – cela fonctionne admirablement bien – ou encore s’asperger d’un produit à base de citronelle. La solution Okarito sandfly reppllent que m’avait donnée Jonathan semble singulièrement efficace. Leur origine, scientifiquement parlant, je vous renverrai à Darwin et ses théories actualisées. Pour ma part, je préfère de loin la légende maorie. Alors que Hinenuitepo, la déesse des profondeurs, profitait de la beauté ciselée par Tuterakiwhanoa, le sculpteur de Fjordland, elle prit peur que les humains ne viennent s’installer définitivement dans ce paradis. Elle créa donc les sandflies pour leur rappeler leur mortalité et de ne pas séjourner trop longtemps dans le coin.

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