J35 – Wild West Coast (II)

14 06 2011

Cobden Beach, mardi 14 juin 2011, 20h30

Trajet : Greymouth – Hector
D = 5206.2 Km

Depuis hier soir, les vents d’Ouest apportent régulièrement des grains. La pluie frappe à intermittence régulière le toit d’Hibiscus. Ce matin, le ciel est nuageux, gris, à l’instar de la Mer de Tasmanie qui le reflète. 8h15. Malgré l’heure avancée, il fait encore sombre et  je décide de retourner à Greymouth, où j’espère que les deux galeries que je veux visiter seront déjà ouvertes. Roulant fenêtre ouverte, je respire à plein poumon l’odeur particulière des chauffes à charbons. Greymouth, la bouche grise, si le nom de la ville fait référence à l’estuaire de la rivière Grey, par cet hivernal matin, son qualificatif pourrait se référer tant à la météo, qu’au mode de chauffe principale.

Je réserve ma première visite à la galerie de Stewart Nimmo. Photographe plus que reconnu, son atelier-magasin occupe trois autres personnes. J’y découvre des clichés splendides. Les supports de reproduction sont divers, allant de simples tirages sur papier glacé à l’impression de peinture sur canevas tissés. Toutefois, ce qui m’a le plus intéressé sont les reproductions sur aluminium poli. Les photographies deviennent dynamiques, presque vivantes, les couleurs évoluent légèrement selon l’angle de vision. Des nombreuses photos, j’apprécierai spécialement celle du Wharf d’Okarito Lagoon, prise un matin à marée haute et celle de Pororari River avec son arc-en-ciel. Ayant demandé à la vendeuse la permission de prendre une photographie, Stewart répond par l’affirmative et s’approche pour discuter. J’apprendrai qu’il apprécie beaucoup les petits villages de montagne en Suisse, spécialement ces chalets arborant de si photogéniques fleurs rouges, les traditionnels géraniums. Il me questionnera sur mon voyage et plus direct me demandera si je suis content de mes clichés. Je lui avouerai que seul 5% de mes photos sont dignes d’intérêt, et que presque dix fois ce nombre ne valent même pas la peine d’être gardée. Ce à quoi il me réplique que l’apprentissage est un long travail, mais que je n’apprendrai à connaître mon appareil et les cadrages qu’à force de réglages manuels et d’un certain nombre de ratés. Encourageant.

La seconde visite sera pour un Jade Country Greymouth, un magasin présentant, comme son nom l’indique, des bijoux en pounamu, œuvres de véritables artistes. Une des pièces maîtresses me plait particulièrement, avec ses ciselures intriquées, ses formes élancées. Un chef d’œuvre à plusieurs milliers de dollars. L’exposition ne se résume pas à la présentation de ces pièces, une des plus grosses pierres de pounamu brute est mise en évidence dans une grande pièce ovoïde. L’origine de la pierre est expliquée, soit en termes scientifiques, schémas à l’appui, soit en conte fabuleux, issu des légendes maories. Je ne ramènerai point de parure, mais achète un morceau de pounamu brut, sachant que je regretterai des mois durant si je rentre en Suisse sans un morceau de cette pierre.

Un dernier passage sur les quais de Greymouth, occupés par des chariots à charbons, antiques vestiges d’une époque révolue, puis je quitte la cité, direction Westport sur la SH6, dont le tronçon est considéré comme l’une des dix plus belles routes côtières du monde. Mon premier arrêt officiel est Punakaiki, 44 kilomètres au nord. Il me faudra toutefois une heure et demie pour y arriver : les arrêts sont fréquents pour profiter du paysage. Sur une carte, la côte semble rectiligne, dans les faits, son dynamisme est impressionnant : baies, promontoires, avancées rocheuses, plages de galets ou de sable, falaises à pics, ou encore pâturages s’étendent entre les collines et le rivage… A ma gauche, la Mer de Tasmanie, balayée par le Vent d’Ouest, toujours aussi violent, assiège de ses infatigables vagues la côte, à ma droite une chaîne collinéenne, entièrement recouverte de forêts arborant des verts électriques, entrecoupée par de nombreux vallons aux embranchements multiples. Au milieu, la route, tantôt accrochée à flanc de falaise, tantôt glissant entre de larges prairies, tantôt enjambant de larges estuaires. Le paysage est grandiose: il s’agit effectivement d’une des plus belles côtes, dont l’esthétisme surpasse la côte d’azur, dont la sauvageries dépassent celles des Catlins.

Arrivé à Punakaiki, situé dans le Paparoa National Park, je passe rapidement au bureau du DOC pour savoir si la randonnée le long de Fox River jusqu’à la grotte et au lieu-dit de The Ball room est possible. La réponse est celle à laquelle je m’y attendais, la pluie de hier et les averses intermittentes d’aujourd’hui gonflent de façon trop importante le flot pour que les traversées de rivières non-pontées puissent être effectuée sans danger. A la place, je remonterai le long de Pororari River, une autre vallée charmante.

Avant de m’y rendre, je ne peux me soustraire à la visite des célèbres Pancakes Rocks, ces formations rocheuses à la forme si particulière que l’on dirait des piles de pancakes. Créées par la sédimentation d’organismes marins par strates sur le fond de l’océan il y a quelques millions d’années, ces concrétions sont ensuite remontées à la surface par l’effet de glissements, plissements et soubresauts du terrain. Vents et courants marins, marées rongeant les côtes, grignotant des cavernes, les ont façonnées pendant des milliers d’années. Aujourd’hui, lorsque la marée est haute et que le vent souffle en rafale depuis l’ouest, telle des geysers, les embruns jaillissent, lorsque l’eau salée, mélangée à l’air, est expulsée sous la pression des vagues par les cheminées verticales. Piscines infernales, chaudrons bouillonnants, bruits sourds, résonances caverneuses, molasses sculptées aux formes surprenantes, cet univers est fabuleux. J’y passerai une bonne heure à l’observer sous toutes ses formes : au soleil, sous la pluie ou encore dans un léger brouillard. Son faciès est toujours changeant, mais toujours admirable.

Un petit détour m’amène ensuite par la grotte, si bien nommée Caverne. En Nouvelle-Zélande, je me suis trouvé un attrait tout particulier pour la spéléologie touristiques : s’enfoncer de dix, cinquante ou plusieurs centaines de mètres sous terre me plaît de plus en plus. Comme toutes les autres grottes que j’ai visitées, celle-ci est creusée dans un sous-sol de molasse. Et à l’instar de ses grandes sœurs de Waitomo ou de Clifdens, des glowworms tapissent son plafond. Rien à faire, je trouve ces petites bêtes toujours aussi fabuleuses.

A Punakaiki Village, je parque la voiture, embarque mon sac à dos, une bouteille d’eau, quelques afghans, une sorte de biscuit de type shortbread chocolaté, contenant des chips de corn-falke et enrobé d’une  épaisse couche de chocolat. Je sais bien que la marche ne durera pas trois heures, comme le panneau du DOC tente de me le faire croire, mais mieux vaut prendre ses précautions, peut-être qu’un jour, j’en trouverai une où le temps est correctement indiqué. Pororari River, me voici. Depuis ce matin, le changement de végétation est radical avec une température qui s’est radoucie en allant au Nord – l’huile d’olive n’est plus figée – : les hêtres ont disparu, cédant la place aux palmiers, les espèces de fougères ont diminué, remplacées par divers flax, yie-yie et autre supplejacks. Les verts foncés sont devenus clairs, électriques. La forêt était vierge, elle s’est faite véritable jungle avec des racines géantes, des troncs gigantesques, des lianes descendant des branches, des végétaux grimpants sur les troncs, … Les eaux limpides chargées de fines particules glacières cèdent la place à des rivières charriant des eaux rendues beiges par les limons en suspension. Les solides parois du sud sont remplacées par de friables falaises de limons, façonnées par le vent s’engouffrant dans les vallons et les pluies, qui, elles, sont toujours aussi fréquentes et torrentielles. Merveilleuse Aotearoa aux multiples visages.

Je découvre un environnement complètement nouveau, autant vous dire tout le plaisir que j’ai eu pendant cette balade. Au niveau topologique, la vallée ressemble plus à un canyon, creusé par un Pororari serpentant, courbes, contrecourbes. De chaque côté de la rivière, une petite berge, envahie par la végétation, avant que les parois n s’élèvent presque verticalement quelques dizaines de mètres plus haut La météo n’a pas changé depuis cette nuit, courtes averses succèdent à des moments ensoleillés. Les teintes sont changeantes, tantôt rendu magnifiées par les rayons du soleil, tantôt scintillantes de pluie. Le chemin épouse le terrain, soumis à de réguliers glissements. Tantôt gravissant une bosse, tantôt s’enfonçant entre deux blocs de molasses pour ressurgir dix mètres plus loin, parfois à l’air libre, parfois emprisonné sous une épaisse frondaison. Deux heures de dépaysement dans une contrée exotique, je n’imaginais pas que pareille végétation poussait en Nouvelle-Zélande. Ce pays est bien trop gâté par Mère Nature. Et sinon, au détour d’une grève, j’ai enfin découvert une pierre de pounamu, polie par les mouvements de la mer. Un vrai bijou.

Avant de pousser plus au Nord, j’emprunte encore Truman Track, un petit chemin menant jusqu’à Te Mito Point, où une petite plage aux nombreux plateaux marnals. Pour y aller, je traverse la forêt côtière, dont les essences locales ne me sont pas inconnus : Ramus, Matais, Flax, … Je découvrirais une grande crique, ceinte par une beige falaise de molasse, couronnée par un vert intense, d’où s’écoule une petite cascade sur les gravillons arrondis de la plage. Provenant du large, les rouleaux se brisent les uns après les autres sur les plateaux, le bruit de leur agonie résonne entre les parois.

Déjà le milieu de l’après-midi, je reprends la route, quittant cette riche région de Punakaiki, pour m’arrêter une dizaine de kilomètre plus loin, après avoir traversé Fox River. Ce n’est pas parce qu’il m’est impossible d’effectuer une véritable balade, que je ne profiterai pas de me dégourdir les jambes sur la longue plage. Je ne vous décrirai pas le spectacle, invariablement le même avec la Mer de Tasmanie. Par contre, j’envierai les propriétaires d’une des maisons faisant face à Woodpecker Bay. Spécialement le plus au Nord, avec ses grandes fenêtres, aux cadres bordeaux, découpés dans ses murs lattés verticalement. Au bord de la rivière, j’admirerai aussi l’ancien pont, entièrement construit en bois, des madriers de sa structure aux pieux plantés dans le lit de la rivière, protégés par une structure en demi-rondin. Actuellement, cet ancêtre est mal en point, une restauration est envisagée par une association, toutefois, devant la difficile collecte des fonds, elle met en garde contre une traversée potentiellement dangereuse de l’ouvrage.

Plus au Nord, la route quitte la côte, grimpant dans les terres. Le paysage est bien moins captivant, mais l’intersection menant à Cape Foulwind est bientôt là. Plus qu’une douzaine de kilomètre et je découvrirai ce cap bien particulier. Les maoris le nommait Tauranga Point, ancrage abrité. Abdel Tasman le premier européen l’appela Clyppygen Hock – Pointe rocheuse – et lorsque James Cook y ancra l’Endeavour en 1770, il se trouva dans une violente tempête et le qualifia de foulwind, littéralement « vent de folie ». A peine arrivé, j’ai l’impression que la portière d’Hibiscus va être arrachée par les rafales. J’enfile rapidement une polaire supplémentaire sous mon coupe-vent et monte à l’assaut de la colline supportant le phare. De nombreux arbustes, à l’allure rabougrie, masquent la vue de la mer, mais de sourds grondements se fond entendre, alors que les embruns jaillissent de derrières les feuillages. Je suis le sentier menant jusqu’à Tauranga Bay, et découvre le panorama. Situé à 50 mètres de haut, je domine un terre-plein herbeux, se finissant par des criques de galets, des avancées rocheuses, des pics rocailleux jaillissant de la mer. Un grain fond sur le cap, le vent est tellement fort qu’il se met à pleuvoir à l’horizontal, les gouttes cinglent visages et mollets, toutes parties non protégées par des habits.

Un petit sentier mène jusqu’en bas des parois, là où circulait l’ancienne voie reliant Westport à Charleston, ou encore le chemin de fer nécessaire à exploiter la carrière, situé sur les rochers du cap. Durant la descente, les rafales soufflent à faire retourner une paupière. Avec des nuages bas, un soleil couchant orangé, parfois masqué par un grain balayant la mer en direction du Nord, une éclaircie à l’horizon, bordée par des nuages rosissant, des gerbes d’embruns volant dans les airs, le son assourdissant des déferlantes, la mer disparaissant sous le blanc de l’écume… une parfaite ambiance de fin du monde. Je la préfère de loin à Cape Reinga ou Slope Point. La seule difficulté du lieu, réussir à figer l’ambiance entre l’averse d’un grain, et la douche d’embruns perpétuelle.

Le soleil est couché depuis un bon quart d’heure quand je suis de retour au parking. Un passage par la ville de Westport me permet d’acheter 4 bières différentes à la brasserie locale, ainsi qu’un petit coup de téléphone à ma famille pour les prévenir de ma bonne santé – même celle de mon doigt –.  Il ne me reste plus qu’à trouver un coin tranquille pour dormir. Jonathan m’avait parlé d’un parking à l’entrée d’Hector, le village où commence ma balade de demain matin. Je m’y rends dans la nuit, roulant sous un déluge survenu de nulle part. A mi-chemin, l’averse est passée, la lune brille à nouveau. Le temps de me parquer face à la mer, de mijoter un petit masala de bœuf et je suis attablé devant un bon repas chaud.

Hier, j’avais pris la décision de ne pas monter jusqu’à Arthur’s Pass. Un détour qui en terme de distance ne me rallongerait le chemin que d’une grosse centaine de kilomètres, soit une bonne demi-journée de conduite avec des arrêts fréquents. Aujourd’hui, je pense que mon choix était plus que bon. Avec le flot intermittent de nuages provenant de la Mer de Tasmanie, les sommets montagneux doivent être complètement cachés dans les brumes, comme c’était le cas lors de ma traversée du Haast. Non seulement, j’aurais été frustré de ne pas pouvoir faire de balade, mais en plus par une météo peu propice à l’admiration presque béate.

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J34 – Wild West Coast

14 06 2011

Cobden Beach, mardi 14 juin 2011, 20h30

Trajet : Okarito – Greymouth

D = 5040.9 Km

Hier de nouveaux tremblements de terre ont secoué la région de Christchurch, 5.5 sur l’échelle de Richter à 13h00 suivi d’un écho plus violent à 14h20, dont la magnitude a atteint 6.5. Sur la Côte Ouest, rattachée à une différente plaque tectonique, je n’ai rien senti et me porte toujours comme un charme, excepté quelques courbatures dans les jambes ce matin.

Avant de me mettre en route pour remonter la côte vers le Nord, je traîne encore un peu à Okarito. Alors que je déjeune, le soleil teinte d’une couleur mordorée les brumes au-dessus du lagon. Si les couleurs auront changé le temps que j’atteigne les rives, elles appartiendront toujours à la palette de l’aube : bleu azur, rose saumon,  orange clair,… une véritable fresque picturale. Alors que je profite du wharf pour m’avancer au-dessus de l’eau, un héron blanc vient se poser sur la cabane

Devant la quiétude du lieu, la douce chaleur du soleil levant, j’aurais volontiers loué un kayak pour m’aventurer dans le lagon. Toutefois, les deux échoppes sont fermées l’une pour deux semaines de vacance, l’autre pour l’hiver complet. Dommage. Cela doit être magnifique de pagayer tout en admirant le sublime horizon des Southern Alpes, avec l’Aoraki/Mt Cook, le Mt Tasman ou encore le Mt Sefton se profilant au loin. Sur la route me ramenant à l’intérieur des terres, une petite balade du DOC m’amènera au sommet d’une butte. De là-haut, ma vue porte sur le lagon entier, s’étirant le long de la côte, séparé de la Mer de Tasmanie par une longue bande de terre.

Et voilà, j’ai rejoint la Highway SH6, partant d’Invercargill, passant par Wanaka et remontant la West Coast, avant se terminer à Nelson. Si sur la côte Est un certain nombre de routes permettent de multiplier les itinéraires, de ce côté-ci, un seul chemin permet de circuler du Nord au Sud ou inversement. Depuis Haast, elle déroule son long ruban d’asphalte entre deux murs végétaux; parfois quelques pâturages brisent la monotonie des arbres-fougères, matais et autres essences indigènes, à moins qu’en s’approchant d’un lac, la vue s’étende jusque de l’autre côté. Aujourd’hui comme hier, je traverse les forêts et les réserves naturelles, peu de villages égrènent le long de la route, Whataroa, Harihari, … parfois quelques fermes solitaires parsèment de vastes clairières, où paissent des troupeaux de vaches. Les kilomètres défilent au compteur, la longue route continue de dérouler son ruban rectiligne, parfois entrecoupé d’une grande courbe. Seule la présence de quelques monticules la transforme pour une dizaine de virages serrés en route de montagne à aborder à vitesse réduite, puis elle reprend son caractère droit. Peu à peu, les sommets des Southerns Alps disparaissent derrières les crêtes de la forêt. Alors que le bleu du ciel n’est entaché que par un petit nombre de nuages, une forte brume s’élève des cours d’eau et des lacs, rampant au-dessus de la plaine, nimbant arbres et clôtures. Seule l’orée de la forêt forme une barrière assez puissante pour le contenir. L’odeur étrange mais pas désagréable des feux de charbons plane autour des maisons, d’où la lourde fumée, s’échappant de la cheminée, se mélange avec le brouillard.

Malgré quelques arrêts pour profiter des paysages rendus si étranges par la brume, le temps s’écoule lentement, seul derrière mon volant. J’arrive enfin à Pukekura. Une centaine de kilomètres me sépare déjà d’Okarito. En chemin, rien d’intéressant. Une balade le long de la côte à Harihari aurait pu m’emporter à travers le bush. Mais, lassé par cette végétation, elle ne m’attire point. Par contre, ici, à Pukekura, ce petit hameau compte une petite merveille de la West Coast, le Bushmen Museum. Entre plaisanteries, récits véridiques, et mythes locaux, il raconte l’histoire récente de la West Coast. Je ne vous relaterai pas les histoires liées aux opossums, ni celle des anguilles géantes, encore moins l’industrie des mousses végétales exportées en direction des pays asiatiques, … toutes ces histoires relatives au passé, et encore au présent des Coasters, ces habitants de la West Coast à la culture si différentes du reste de l’île. Je me contenterai de vous narrer ce qui fut l’une des dernières grandes aventures néo-zélandaises.

Tout commença en 1851 dans la région de Nelson quand deux biches et un cerf furent relâchés dans la nature. Neuf ans plus tard, la région comptait pas moins d’une septantaine de cervidés. Devant ce succès, d’autres lâchers eurent lieu sur les deux îles. En 1920, les premiers avertissements sont formulés au sujet des impacts sur la faune et la flore locale de ces mammifères. Dix ans plus tard, le problème est devenu national, le gouvernement décide d’agir pour contrôler le nombre de cerf. Dans les années 1950, n’ayant pas réussi à enrayer la croissance, la création d’une milice de chasse nationale, forte de 100 à 125 hommes à temps complet, est décidée. Malgré le tire de 50 à 65 mille bêtes annuellement, cela n’était toujours pas suffisant et elle ouvrit la chasse aux amateurs et autres professionnels. Dès cet instant, tous les moyens furent bons pour traquer le gibier et récupérer les carcasses, aux véhicules utilitaires succédèrent les tracteurs modifiés, les jetboats ou encore les petits avions capables de se poser sur des terrains réduits. A la fin des années 1950, les chasseurs héliportés firent leur apparition : le pilote conduit l’hélicoptère, petit et maniable, suivant les cerfs, tandis que le chasseurs les ajustent en plein vol. En général, un troisième homme aide à la manœuvre quand il s’agit de suspendre les carcasses à un crochet pour les ramener en plaine. Bien que les accidents soient réguliers – il y eut plus de 80 morts –, les équipes sont de plus en plus nombreuses. En 1967, 110’000 cerfs seront abattus durant l’année, générant une industrie d’exportation pesant plusieurs millions de dollars.

Toutefois, le déclin des troupeaux sauvages conduisit les chasseurs à devenir éleveurs. Toutefois, au lieu de se tourner vers les traditionnels animaux, ils décidèrent d’élever des cervidés. L’étape la plus difficile fut de capturer des animaux en état de se reproduire. Aux techniques rudimentaires initiales, telles que sauter de l’hélicoptère sur le dos d’une biche pour l’arrêter, succédèrent des trésors de l’ingéniosité kiwie : fusil à superball pour assommer plutôt que tuer le gibier, arbalète à fléchette soporifique et finalement le fusil à filet, instrument le plus efficace. Si efficient, que les chasseurs néozélandais furent appelé aux Etats-Unis et au Canada afin de chasser élans et wapitis destinés à l’élevage. Si aujourd’hui le temps des chasseurs embarqués dans les hélicoptères est révolu, ce dernier est toujours utilisé que ce soit par l’industrie forestière, afin de procéder à des coupes sélectives, ou encore par les amateurs pour sortir le gibier des profondes contrées forestières. Par ailleurs, si les cerfs, chamois, chèvres ou encore thars sauvages sont encore chassés par les amateurs, les professionnels traquent d’autres proies : opossums et autres nuisibles introduits par les colons, afin de préserver les espèces locales.

Poursuivant ma route, je découvre Ross, une des autres villes dont la gloire est passée depuis de longues années. Créée au milieu du XIXème siècle, suite à la découverte d’or dans Totora River, elle compta jusqu’à 3500 chercheurs. Phénomène rare, le précieux métal se présentait sous toutes ses formes : dépôts alluvions, imbriqués sur le quartz ou encore simplement sous la forme de pépites dans le sable de la plage. Ross devint très rapidement la capitale aurifère : investissements et ingéniosités permirent la construction d’équipements miniers de haute qualité. Au traditionnel crible du début succéda sluice box, minage hydraulique par projection d’eau, ground sluicing ou encore l’utilisation de barges pour prospecter les dunes des lagons. Toutes ces techniques nécessitaient quantité d’eau : des bisses furent construits, la plupart du temps à flanc de colline. Toutefois, afin de raccourcir les distances, de nombreux tunnels furent creusés, des aqueducs érigés, dont le plus important mesura 170 mètres et s’élevait à 40 mètres au dessus du sol. La plus grande des mines, aujourd’hui devenue un lac, descendait jusqu’à 90 mètres, 45 mètres au-dessous du niveau de la mer. Pompes entraînées d’abord par les chevaux, puis par des roues à eau et enfin des machines à vapeur assuraient un débit de 100 litres par seconde, la maintenant à sec contre marées et pluies. En 1909, la plus grosse pépite néozélandaise y est découverte, pesant 2.772 kilogrammes. Achetée par le gouvernement, elle fut offerte au roi George V. La quantité d’or découvert devint insuffisante par rapport aux investissements et la ville déclina peu à peu. Depuis une dizaine d’année, alors que le gisement est encore estimé à 10’000 millions d’onces, quelques velléités d’exploitation resurgissent.

Coden Beach, mercredi 15 juin 2011, 7h00

Pour le simple badaud, une petite promenade, Waterace Walk, qui suit en partie l’ancien bisse principal permet de se lancer à la découverte de la fabuleuse histoire de la ville. Le tracé longe Totora River et divers anciens équipements sont présentés depuis une route à eau, jusqu’à la buse hydraulique. A Jones Creek où l’on peut s’essayer à l’orpaillage, un panneau du DOC promulgue les différentes règles, telles que laisser la nature intacte, ou les outils autorisés : pics, pioches, panières et en aucun cas moyens motorisés. L’itinéraire quitte la route forestière pour un petit sentier à l’endroit où fut découverte la première pépite. Le tracé s’enfonce dans la forêt, où de nombreux vestiges des temps passés sont encore visibles, peu à peu rongés par la nature : tuyau en fer percé par la rouille, tunnels à moitié effondrés, remugle d’un ancien aqueduc, sillon d’un long bisse,… Le cottage d’un mineur, datant de 1885, n’est pas si différent de ceux édifiés par les Gumdiggers tout au Nord de la Nouvelle-Zélande. Je ressors du couvert végétal à l’ancien cimetière, presque fantôme. Quelques tombes éparses à flanc de colline, protégées par des enclos rouillés, voient leur pierre tombale peu à peu glisser dans la pente. Le visiter une nuit de pleine lune, alors que la brume étend ses longs filaments entre les hautes herbes, que des chouettes Morepork hululent, doit être une expérience inoubliable. Sympathique balade.

Une bande de pâturage me sépare de la mer, alors que je pensais la longer jusqu’à Hokitika. Avant de découvrir la ville, un petit détour par Hokitika Gorge s’impose. Après avoir entendu ma réponse à propos de la beauté des Blue Pools sur le col du Haast, Annika m’avait fait promettre de passer par cet endroit, où la magie des glaciers est mille fois plus merveilleuse. La petite boucle d’une soixantaine de kilomètres en vaut largement la peine. A nouveau, un sentier parcourt la forêt, bientôt remplacé par une passerelle à flanc de paroi. Soudain, Hokitika River, dans sa livrée lapilazuli se dévoile, coulant paisiblement entre deux rives aux blancs rochers, sur lesquelles s’accrochent la mousse, puis une dense végétation. La palette de couleurs est magnifiqu; je regrette un peu le ciel d’un blanc voilé. Alors que partout ailleurs, les eaux chargées de Glacier Flour, littéralement « farine des glaciers », possèdent cette teinte bleu-vert si particulière, ici comme aux Blue Pools, la coloration est plus transparente, plus bleue, … Un pont suspendu traversant la rivière permet de profiter encore plus de la magie qui émane de cette endroit. Au bout du chemin, menant à des rochers formant l’extérieur d’un des coudes de la rivière, le spectacle est encore plus beau. En aval, la rivière s’écoule sous le pont, avant qu’une paroi blanchâtre la détourne vers la plaine. En amont, le lit ondule entre les deux rives sur lesquelles se dresse une majestueuse jungle. Un des nombreux moments, comme celui que j’ai vécu à Roberts Point, où je m’assois simplement à regarder la nature, mes pensées divaguant au loin.

De retour à Hokitika, je passe par l’office du tourisme récupérer un guide des bâtiments historiques de la ville, dont la fondation remonte au 1er octobre 1864 quand Hudson et Price furent les deux premiers résidents blancs de cet endroit précédemment occupé par les maoris. La ruée vers l’or les suivit de près et Hokitika devint une véritable ruche. Aujourd’hui, l’or a changé de couleur; de jaune, il est devenu vert. Non comme les dollars étasuniens, mais la teinte du jade. Hokitika était déjà connue à l’époque des maoris comme l’un des principaux gisements de pounamu. Ville bourdonnante durant l’été, tout autant qu’à l’époque où les barges étaient nombreuses le long des quais, durant l’hiver elle sombre dans une torpeur mélancolique. La cité n’est pas franchement belle, quelques anciennes bâtisses lui donnent toutefois un certain charme. J’ai longé le quai jusqu’au mat de signalement, qui permettait au XIXe siècle d’indiquer l’état de la mer proche du rivage pour les navires approchant, avant de revenir le long de la plage. Entre sable et galets, battus par le vent balayant la Mer Tasmane, la brise est rafraichissante. De retour dans les rues, déambulant, je n’arrive pas à me sentir à l’aise dans cette ville, comme si je n’y avais pas ma place. Je retrouve la même sensation de vide qu’à mon arrivée à Oamaru sur la côte est.

N’ayant plus de chaussettes propres ou sèches, les habits salis par une semaine où les randonnées furent mes principales activités, l’intérieur d’Hibiscus ne sent plus franchement la rose. A la recherche d’une buanderie afin d’y faire une bonne lessive, j’en trouverai une, malheureusement fermée. Un passage par l’office du tourisme confirme mes doutes, il n’y a pas d’autre machine à laver public à Hokitika. N’ayant pas l’envie de me poser dans un backpacker, et le soleil n’étant pas couché, je décide de reprendre la route, direction Greymouth, une quarantaine de kilomètres au nord. Avant de partir, je rends visite à un magasin vendant des bijoux en Pounamu, fabriqués par des artisans locaux. Nombreuses sont les belles pièces exposées, mais bien souvent au-delà de portée pour ma bourse. J’y apprendrai toutefois qu’une partie des pierres brutes proviennent d’Arahura River. Le cours d’eau étant sur mon chemin, un arrêt est nécessaire pour prospecter les environs. Une demi-heure plus tard, je repartirai bredouille. J’ai bien emporté un caillou-souvenir, mais je doute qu’il s’agisse de jade.

A Greymouth, premier arrêt au supermarché pour avitailler une nouvelle fois ma cambuse. Je ne sais pas comment il se trouve, mais elle se vide presque plus vite que je ne la remplis. En allant jusqu’à la buanderie, indiquée par une gentille caissière, je passe devant la piscine nautique. Jusqu’à ce qu’Annika me souffle le mot l’autre jour après la marche, je n’avais jamais pensé à simplement aller à la piscine pour se laver à l’eau chaude. En plus, avec un prix d’entrée d’environ cinq dollars, la douche n’est pas plus chère que dans un sanitaire public, avec un grand avantage en plus, le temps est illimité. Que du bonheur! Ce soir je dormirai propre comme un sous neuf, dans des draps fraîchement lavés. Après la lessive, je chercherai en vain un endroit où me connecter à internet. D’une part, j’espérais trouver cette ressource dans une ville de 10’000 habitants, d’autre part j’aurai bien aimé donner quelques nouvelles de mon état de santé. Je suis persuadé que certaines personnes doivent se faire du souci. Je finis par abandonner, et gagner Cobden Beach sur l’autre rive de Grey River pour y passer la nuit.

Longue journée, j’ai toutefois un sentiment d’insatisfaction. Il doit s’agir d’une des journées ou j’ai roulé le plus, la majorité du temps, enserré entre deux murs végétaux, sans toutefois que le nombre de grandes découvertes au long de la journée soit important. Je ressens un sentiment d’incomplétude, proche de celui que j’avais ressenti après avoir quitté Aoraki/Mt Cook National Park, comme si la rupture entre les fabuleux paysages et les villes est trop importante. Aller! une bonne nuit de sommeil et demain ça ira mieux.

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