J45 – Coromandel (suite)

25 06 2011

Ecrit à Crosbies Hut, le 27 juin 2011

Dactylographié à Renens, le 15 août 2011

Laissant l’industrie moderne dans mon sillage, je roule le long de Karangahake Gorge, à travers laquelle circulait l’ancien chemin de fer menant les immigrants jusqu’à Waihi. Les alignements de pins des forêts exploitées ne sont plus qu’un vieux souvenir; une végétation dense pousse sur les flancs de la vallée qui ne cesse de se resserrer. La route est bientôt acculée à la paroi, seul un accotement rocheux permet une double circulation, et aucune voie de garage ne me permettra de prendre quelques photographies. Un dernier contour abrupte et me voilà à Karangahake, l’un des anciens lieux de prospection parmi les plus actifs de Nouvelle Zélande, où trois compagnies exploitaient simultanément les filons aurifères.

Mark Pickering me propose deux balades, la première est de remonter le long de la rivière sur l’autre rive afin d’y observer les reliques de la ruée vers l’or : batterie, ponts, anciens bains de cyanure, …  Je choisirai le deuxième itinéraire, m’amenant à remonter Waitemata Gorge le long d’un tramway afin d’y explorer quelques tunnels et découvrir des vestiges, dont l’état de conservation est moindre.

Après avoir traversé Waihau River, un chemin, accroché à flanc de falaise, m’amène dans la gorge, une véritable gorge où les parois verticales enserrent les rapides de la rivière. Les oxydes ferreux colorent la roche entre le rouge et l’ocre, avec des teintes mordorées. Les vertes forêts couronnent les parois, tout semble si sauvage et pourtant, il y a moins d’un siècle des centaines d’hommes s’affairaient à creuser des galeries, construire des ponts, extraire des minerais, les écraser, les baigner dans des bains de cyanure de potassium pour en retirer or et argent. Le percement des tunnels dut être un véritable travail de Titan : excavées à la pic, à la pelle et à la barre à mine, des salles entières ont été évidées, qui pour accueillir une station de tramway, qui pour devenir une station de pompage. Parfois, des ouvertures à flancs de galerie donnent sur la gorge, elles permettaient à l’époque de déverser directement les gravats dans le cours d’eau; seuls les minerais étaient transportés dans des tramways jusqu’aux batteries plusieurs centaines de mètres plus loin.

Après ces deux petits détours qui m’ont permis d’explorer le tunnel aux milles fenêtres et l’ancienne station de pompage, enfouie dans les profondeurs, je reprends le chemin qui suit une ancienne conduite d’amenée d’eau. Tuyau de fonte, enduit par endroit d’une couche protectrice, tantôt enterré sous le sentier, tantôt suspendu, tantôt soutenu; seuls quelques coudes cassent le tracé rectiligne du conduit, afin d’épouser grossièrement la géométrie du terrain, alors que le chemin se tortille, épousant les courbes des vallons. De l’autre côté des rapides, l’entrée béante de Crown Mine ressemble plus à une caverne qu’à une ancienne mine. Seuls la carcasse rouillée d’une chaudière et des rails tordus, gisant dans la rivière, rappellent son glorieux passé. A la place de l’ancien pont, conduisant les deux voies du tramway de l’autre côté, seuls les socles de bétons se dressent encore, rongés par les pluies, envahis par la mousse.

Remontant la rivière, j’arrive devant un promontoire tombant à pic dans Waitawheta River. La construction d’un premier tunnel a permit de détourner les eaux de la rivière afin de réduire la violence du courant, alors qu’un deuxième, long de plus de cent mètres, est traversé par le tuyau, et les hommes. La fin du chemin est proche, il ne me reste plus qu’à me rendre sur l’autre rive, m’enfoncer dans la forêt et rejoindre la route gravillonnée, nommée Level 7 road, car menant au 7ème étage de la mine. Depuis que j’ai abandonné le tramway, à l’entrée de la mine, la qualité du chemin s’est détériorée : racines, cailloux, humus glissant envahissent  l’itinéraire. Dans la forêt, kauris, matais, fougères et palmiers poussent sur un sol détrempé par l’humidité. La montée n’est pas de tout repos, heureusement que quelques racines éparses forment de temps à autre de bons points d’appui.

Ce matin, j’hésitais à poursuivre la balade jusqu’au sommet de Karangahake Peak. Arrivé à l’intersection, un trou dans la frondaison m’indique que le ciel bleu de ce matin a viré au blanc sombre. La météo ayant aussi prévu quelques averses, je décide de retourner jusqu’à Hibiscus, plutôt que de risquer de marcher deux heures sous la pluie. Ayant rejoint Level 7 Road, je retrouve le soleil, alors que des nuages s’accrochent sur les crêtes des montagnes voisines. Mon choix fut sans doute le bon, encore une fois je n’aurais pas pu profiter d’une vue dégagée.

De retour à la voiture, je décide de remonter le long de Karangahake Gorge. La promenade est moins idyllique : la vue s’étend sur la rive nord et ombragée de la rivière, sur laquelle est construite la route principale. Depuis cette dernière, ce matin la vue était bien plus esthétique : une forêt hérissée sur des parois rocheuses. Toutefois, je me devais de voir les ponts historiques du train qui reliait Thames à Waihi, qui ont posé des problèmes d’ingénieries lorsqu’il fallut construire une voie ferrée et une voie routière, puis agrandir cette dernière, lorsqu’il y a très peu de place et de nombreux obstacles.

Je traverse Ohinemuri River, alors que la route passe au-dessus de moi, à flanc du promontoire rocheux, je m’enfonce dans l’ancien tunnel, réaffecté à la circulation piétonne après plus de 80 ans d’exploitation ferroviaire. Long, très long, une voûte en arc brisé, tapissée de briques, un demi-kilomètre à parcourir alors qu’un froid courant d’air s’engouffre dans le tunnel. De l’autre côté, afin de résoudre les problèmes de circulation et de place, il fut construit avec deux étages, les voitures empruntant le rez. De l’autre côté de la rivière, des anciennes batteries de Crown Mine, il ne reste que les fondations de béton, l’unique cylindre rouillé d’un bain de cyanure et quelques roues dentées rappellent qu’il s’agissait de la plus grande des trois exploitations.

Après cette visite historique sur les lieux où furent extrait près de 60% de l’or exporté, je poursuis mon chemin. A Paeroa, l’arrêt est obligatoire pour photographier la bouteille géante de L&P, Lemon&Paeroa. Je ne sais plus si j’ai déjà parlé de cette boisson, « The World Famous in New Zealand », le pendant kiwi du Rivella helvétique. Une boisson gazéifiée au goût particulier, où je n’arrive pas à retrouver l’arôme de citron, et dans lequel je retrouve le goût du Rivella.

Encore une vingtaine de kilomètres vers le Nord, et j’y serai enfin à Coromandel Peninsula. Le temps de traverser des pâturages à l’herb verte électrique, dont les nombreuses ondulations sont clairsemées de bosquets ou parsemées de lignées d’arbres. Feuillus sans feuillages, podocarpes éternellement verts, ou encore feuillus dont quelques feuilles jaunes s’accrochent désespérément aux branches. Le paysage est surprenant entre les silhouettes désossées des arbres, la droiture des clôtures, l’apathie des ruminants. Il me plaît bien et par certain côté, me rappelle le Comté décrit par Tolkien dans Lord of the Rings. Peu avant d’arriver à Thames, je bifurque vers la gauche pour regagner la côte ouest. Coromandel Forest Park se dresse sur mon chemin.

Dès le début, la route perd son caractère rectiligne, les virages toujours plus nombreux resserrent leurs rayons de courbure. Les vitesses recommandées dans les courbes ne cessent de diminuer, alors que la pente croît. Je suis vite perdu entre deux murs végétaux. De temps à autre, ma vue porte au loin, et je découvre la face abrupte de quelques élévations rocheuses, la silhouette pointue recouverte de forêt d’une montagne et toujours cette même végétation dense, où le vert clair des forêt ressort sur le feuillage foncé des autres arbres.

Alors que j’arrive à une espèce de col, la route perd sa dandinite aigüe et plonge de l’autre côté. Sans gaz, la pente m’emporte : 50, 60, 70, 100, 110. Il faut quand même penser à freiner, bien que je sois seul, je ne suis pas sur une autoroute européenne. Prochaine route goudronnée à gauche, je remonte Puketui Valley : les graviers remplacent le macadam. Je me retrouve au milieu d’un troupeau de vache en transhumance, voyageant à sens contraire. Le temps de laisser passer ces lents mammifères, de me faire remercier par le berger pour avoir éteint mon moteur, et une dizaine de minutes plus tard, je suis au pied de Broken Hill.

Milieu de l’après-midi, il me reste amplement le temps pour une petite balade. Parmi les kauris, puriris et autres arbres-fougères, le sentier grimpe rapidement. A mi-chemin, un peu d’escalade sur un court piton rocheux me hisse au-dessus de la canopée, dominant la forêt et le cours d’eau. Dans le lointain le Firth of Thames, la rade baignant Coromandel Peninsula à l’ouest se distingue au-dessus des pâturages. Si le panorama fait cruellement défaut à l’itinéraire, la forêt est charmante : cela faisait longtemps que je n’avais plus croisé de kauris juvéniles, en plaine nature. Le tracé s’avère glissant, comme celui de la gorge. Les strates de limon, imbibées d’eau, ne constituent pas le sol le plus solide. Arrivé derrière la colline, une petite sente monte jusqu’au sommet ; un panneau indique « lookout 5 min ». Point de vue, un bien grand mot, le champ de vision est des plus réduits, et le panorama était bien plus ouvert depuis le sommet du piton. Je verrai toutefois, les Pinnacles, le plus haut sommet des Coromandel, perdus dans les nuages au loin.

Après une courte descente dans une petite jungle humide, où le chemin est devenu le lit boueux d’un petit ru, j’y suis enfin : un replat, des rails suspendus au-dessus du vide depuis qu’un glissement de terrain a emporté le sol, et surtout l’entrée d’un tunnel. N’imaginez pas une immense excavation pour y faire entrée une locomotive, mais plutôt une galerie de mine d’or, l’illustration parfaite de notre imagination infantile. Pensez Indiana Jones, que diable. L’entrée de cette ancienne galerie de mine d’or est renforcée par des piliers latéraux soutenant un plafond rudimentaire composés de planches mal ajustées. Seul élément anachronique, l’écriteau jaune fluorescent « caution », pour rendre attentif à la faible hauteur sous barrot.

Le temps de lire l’écriteau du DoC indiquant qu’il est préférable de se munir d’une torche, et de s’équiper d’un casque, pour effectuer la traversée des 500 mètres du tunnel. La petitesse de la section, ainsi que la sinuosité du tracé, empêche d’apercevoir la sortie. Je pénètre dans ce sombre boyau, la lueur de ma lampe se perdant dans les ténèbres. Le suintement de l’humidité, le goutte à goutte de l’eau ruisselante sur les parois maintenant nues résonne loin devant moi. 50 mètres, la galerie n’est plus intégralement renforcée, les planches laissent place à la paroi brute. La section rectangulaire du tunnel varie peu, seules les marques des barres à mine et des pioches indiquent une création humaine. Au plafond, des glowworms profitent de l’humidité pour croître et se multiplier. Ma lampe éteinte, de faibles points émanent d’une lueur vert bleuté. L’éclat de quelques flashes ravivera artificiellement ces loupiottes et activera des dizaines d’autres paresseux. Un vrai bonheur que d’observer une dernière fois ces vers. Un plafond de construction récente marque l’emplacement d’une ancienne cheminée : puits d’aération, accès à des niveaux supérieurs, … Je ne saurai point. Quelques tunnels latéraux s’embranchent: s’il est possible d’en explorer un, dont le sol boueux est recouvert d’eau, dans laquelle se reflète les glowworms, deux autres sont fermés aux publics par d’imposantes parois de bois. Deux petites découpes permettent néanmoins d’apercevoir dans l’un, une galerie qui se perd dans les profondeurs de la montagne, et dans l’autre une large faille où disparaît un tuyau rouillé.

J’arrive déjà à la sortie. Cette petite expédition clôt parfaitement cette journée sur les traces historiques de la ruée vers l’or des Coromandel. De retour au parking, un autre campervan Escape est parqué non loin du mien. Je prendrai l’apéro avec ce couple de jeunes allemands, parti depuis une semaine pour un périple de plusieurs mois. Je profiterai de transmettre le parchemin contenant les indications des sources chaudes et le fabuleux « Okarito Insect Repellent ». S’ils s’avèrent intéressés par mon voyage, leurs questions sur les endroits à visiter ne sont pas légion. Personnellement, j’aurais profité bien plus d’une pareille rencontre, comme quand j’étais à Auckland en compagnie d’autre trampeurs.


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