J46 – Plages des Coromandel

26 06 2011

Fantail Bay, dimanche 26 juin 2011, 20h40
Trajet : Broken Hills – Fantail Bay
D = 7070.3 km

Cela faisait bien quelques semaines que je ne m’étais plus levé longtemps avant le soleil. Alors que les premières lueurs de l’aube apparaissent, je suis fin prêt à partir. En attendant que la luminosité devienne suffisante pour apprécier le paysage, je rejoins une petite goulotte que j’avais découverte hier au pied d’une cascade. L’eau y est fraîche, mais cette baignoire naturelle me convient parfaitement pour faire plus qu’un brin de toilette.

Premier arrêt de la journée quelques centaines de mètres en contrebas dans la vallée : une petite balade digestive jusqu’aux reliques des batteries de Broken Hills. Deux blocs recouverts de mousse, dont le béton commence à se désagréger : pas des plus intéressants. De retour sur la route goudronnée, je rejoins la côte à Tairu. Les derniers méandres de l’eau, s’écoulant dans la vaste baie intérieure, étincèlent sous le soleil levant. Au loin Paku Hill domine de sa noire silhouette vase et navires échoués. Un petit détour m’amène presque jusqu’au sommet de la colline. Le temps de grimper quatre à quatre des escaliers et j’atteins la pointe de cet ancien volcan.  La vue est tout simplement magnifique. Du sud au nord, la côte déchiquetée des Coromandel s’étend : plages, falaises, haut-fond, et mer turquoise. Au large, îles, îlots, et roches se dressent au-dessus des flots. A l’horizon, le ciel rosi par le petit matin est maculé de fins nuages blancs. A l’ouest, les montagnes des Coromandel : Pinnacles et Table Mountain se perdent dans le brouillard. Définitivement, je manque de chance pour observer les sommets en Nouvelle-Zélande.

Il est temps de poursuivre mon chemin avant que la marée montante ne me permette plus de profiter des merveilles de la nature. Du sommet des collines, entre forêt dense et terre rouge, une route secondaire coupe à travers les pâturages, avant de se terminer à Hot Water Beach. Jamais une plage n’a aussi bien porté son nom. Durant les deux heures de la marée basse, les sources d’eau chaude résurgentes de dessous la plage sont apparentes. Il ne reste plus qu’à creuser son propre jacuzzi dans le sable. Le choix de la position est une question de finesse : loin du front de la marée, la piscine durera plus longtemps, mais aucune vague ne viendra tempérer l’eau. Or, l’eau est chaude, très chaude. A mesure que je m’approche des sources, je sens le sable sous mes pieds devenir de plus en plus chaud. Une place étant disponible dans le trou communautaire, je m’installe confortablement. Un vrai bonheur à côté duquel le bain froid de ce matin est rétrogradé avec le qualificatif de glacial. Une demi-heure après, lors de ma sortie, j’ai sûrement la même impression qu’un homard sur le point de se faire déguster : cuit à point. Peu après, les vagues commencent à avoir raison de la digue, et le jacuzzi se fait peu à peu avaler par l’océan.

Le temps de gagner Cathedral Cove, encore un autre lieu magique de la Nouvelle-Zélande, dont le nom provient de la présence d’une arche naturelle, creusée par la mer dans la falaise de molasse. Sur le parking, un panneau du DoC préconise d’éviter de pénétrer sous la voûte, car cette dernière se désagrège peu à peu. Au début du sentier, une plateforme permet d’observer la côte en direction de la merveille. Des eaux turquoises baignent des falaises beiges, surmontées d’une couronne végétale, où le vert clair des fougères contraste avec le vert foncé des arbres. Le chemin serpente entre orée de forêts et pâturages, manukas, tanukas et autres taillis peuplant les landes s’avançant sur les promontoires. Quelques volées d’escaliers et mes pieds foulent le sable fin. La première impression est paradisiaque, avec ces contrastes colorés : une mer limpide, une longue voûte élégante en arc brisé, des sculptures délicates, œuvres du vent et de la mer, cette cascade ruisselant depuis le sommet de la falaise… Mais cette impression disparaît peu à peu car l’endroit est trop peuplé. Je n’ose imaginer la populace présente en plein été.

Ce sera la première fois que je transgresserai une prescription de sécurité du DoC, mais l’attrait d’emporter un souvenir plus isolé de cette endroit m’amène à passer outre les cordes jaunes, comme de nombreux touristes avant moi à voir les empreintes présentes. Un pas pressé pour traverser et me voilà de l’autre côté de la merveille. Si l’endroit n’est pas non plus complètement désert, l’arche n’apparaît plus à contre jour. Plus loin, un pilier isolé, aux pieds rongés par les vagues, se dresse à quelques mètres de la plage, vestige d’une ancienne voûte. Je regrette la présence de ces cordes de sécurité et les panneaux de mise en garde: il est bien difficile de trouver un cadrage intéressant, tout en évitant que ces éléments apparaissent sur la photographie. De retour de l’autre côté, j’attendrai patiemment qu’asiatiques et indiens, sans doute débarqués de quelques cars à vocation touristique, évacuent les lieux pour profiter de l’arc-en-ciel qui se déploie au pied de la chute d’eau. Une petite portion où les cinq couleurs apparaissent de manière éclatante, selon un angle de vision bien restreint. Magie que nombre de touristes n’ont pas su apercevoir. Sur le chemin du retour, je descendrai jusqu’aux deux autres baies. La première, Stingray Bay, est celle observée depuis le parking, une demi-lune ; la deuxième Gemstone Bay porte bien son nom, car au lieu du sable fin, des boulders, rochers aux formes arrondies de toutes tailles, forment une grève avenante, mais délaissée des touristes malgré une eau aussi translucide que dans les autres criques.

Avant de rejoindre la SH25, un détour me mène à Purangi Estate. Je me posais bien des questions sur la présence de cette cave dans une région au climat humide (3 à 4000 mm/an), tout sauf propice à la vigne. Peut-être que les raisins sont vendangés dans une vigne plus au sud et vinifiés ici? Une pratique courante en Nouvelle-Zélande où la récolte peut parcourir plusieurs centaines de kilomètres avant d’être pressée. Purangi Estate produit du vin local: les fruits sont tous issus de vignobles poussant sur la péninsule. Je vous passerai les détails cette fois : sauvignon blanc, chardonnay ou encore pinot noir ne développent par les saveurs de leurs cousins méridionaux: un final très acide pour les blancs et une amertume prononcée pour le rouge ne m’emballent pas. Les producteurs, conscients de leurs problèmes, se sont recentrés sur d’autres produits : liqueur de prunes, feijoas – excellente – ou de miel de manuka – une merveille -, arak ou pastis, cidre de pommes ou de feijoas, vins de kiwi, … Le choix est large. Après avoir testé leur produit populaire, je dois reconnaître que la qualité est bien meilleure que celle de leur vin. Pour la petite histoire, alors que je savais que le kiwi est originaire de Chine, je supposais que le feijoa, malgré son nom, était un pur produit néozélandais. Mais cette plante fut à l’origine ramenée du Brésil et de l’Uruguay en Europe pour ses fleurs rouges très ornementales, avant d’être amenée sur Aotearoa par les colons. La fleur rouge du feijoa, si belle, se confond avec celle des pohutukawas, si bien que son aspect décoratif a disparu. C’est à ce moment que les colons ont remarqué la présence des excellents fruits. Aujourd’hui, il est encore possible de trouver des feijoas sur le Vieux-Continent, en Espagne, Italie ou le Sud de la France, où l’arbre n’est toujours qu’apprécié pour sa floraison.

Sur les conseils de Dani, l’un des producteurs, je me rends jusqu’à Shakespeare Cliff, du sommet duquel la vue porte sur tout Mercury Bay. Une fois de plus, le nom fut donné par le Capitaine Cook, lorsque ce dernier ancra l’Endeavour dans cette baie afin d’y observer le transit de Mercure du 5 au 15 septembre 1769. La vue est réellement magnifique et permet de prendre conscience de l’immensité de cette baie, partagée en deux par ce promontoire élevé. 40 kilomètres seront nécessaires pour gagner Whitianga, situé de l’autre côté, où je remplirai une dernière fois le réservoir d’Hibiscus. Après avoir coupé à travers les terres, escaladant les collines, je quitte la SH25 à Kuaotunu et m’engage sur une route gravillonnée en direction de l’est. Les montées sont encore plus impressionnantes: je n’atteindrai péniblement que les 25 [km/h] par endroits. Mais le jeu en vaut largement la chandelle: je découvre à Otama une longue plage de sable blanc, si fin que j’ai l’impression de marcher dans de la silice colloïdal. Sous mes pas, le crissement aigu des grains se fait entendre à chaque enjambée, lorsque mes souliers marquent la plage de leurs empreintes. Je roulerai jusqu’à Opito Bay, où le Lonely Planet décrit la plage comme l’un des secrets jalousement gardé des Coromandel. Pour ma part, je considère que la précédente est bien plus magique.

De retour sur la SH25, je flâne le long de la côte pour profiter de quelques avancées rocheuses, parfois occupées par des locaux pêchant ou profitant de tricoter au soleil. De retour dans les terres, je suis le rivage de Whangapoua Harbour, une immense rade découverte à marée basse, jusqu’au village éponyme où la route se termine en cul-de-sac. Mais, de là, il est possible de gagner New Chums Bay, une plage presque toujours déserte. L’accès semble relativement aisé, excepté le premier obstacle, une rivière à traverser. La marée étant haute, la profondeur du cours d’eau est d’autant plus élevée. Un local me confirme qu’il s’agit bien de l’unique chemin. Il me met en garde contre le crépuscule qui sera là d’ici une bonne heure et que le retour peut s’avérer quelque peu scabreux de nuit sur les boulders de la grève. La frontale accrochée à mon sac le rassurera, et, juste avant de partir me lance un « profitez bien de cette plage, elle est classée dans les sept plus belles du monde ». Chemin faisant, je rencontre trois gars – un montréalais et deux bulgares – cascadeurs durant le tournage de Spartacus, une série télévisée. Cascadeurs de profession, mais de véritables poules mouillées à entendre leurs cris lorsqu’il s’agit de traverser une fraîche rivière. Chemin faisant, je les laisserai bien derrière, et arriverai à New Chums avec les derniers rayons du soleil. Une véritable splendeur, sans doute la plus belle plage que j’aie vue : forêt exubérante, le sable fin et blanc du sommet des dunes devenant plus grossier et se teintant de pourpre au niveau de l’eau, falaise ornée de cailloux, présentant des strates multicolores – noir, blanc, orange, ocre et même rouge –, parois basaltique, blocs épars sur la plage, dont la coloration si cramoisie de l’un le fait paraître artificiel. Je n’aurai qu’un seul regret: celui d’être arrivé après le couchant. De jour, les couleurs ravivées par le soleil doivent être grandioses. Au retour, j’escaladerai la tête, située à l’est de la baie. La vue sur la plage en contrebas vaut l’effort fourni pour y arriver. Je n’y resterai pas longtemps, juste encore quelques minutes en raison du panorama, se terminant avec les crêtes des montagnes se découpant dans le ciel orangé.

De retour à Hibiscus, alors que l’obscurité voile le paysage, deux choix s’offrent à moi. Le premier est de trouver un coin peu éloigné pour y camper et revenir à New Chums demain matin pour profiter de cette merveille, au risque d’une amende salée pour camping sauvage de la part de la vigilante police des Coromandel, ou simplement suivre mon plan initial et rouler jusqu’à Fantail Bay, situé presque au bout des Coromandel. Malgré les huitante kilomètres restant à parcourir, la deuxième solution l’emportera. A l’instant où je franchis le col me menant sur la côte ouest, je crois être retourné d’une demi-heure dans le passé, tant la luminosité est redevenue plus importante. Toutefois, le répit ne sera que de courte durée: un voile sombre s’étendra sur Coromandel Harbour et son chapelet d’îles bien rapidement. A Coromandel Town, il ne me reste plus que 25 kilomètres de routes goudronnées à parcourir, avant d’entamer les 23 derniers sur le graviers. La route se tortille au gré des caprices costaux, grimpe, descend, vire à gauche, se courbe à droite, une vraie montagne russe.

Arrivé enfin aux environs de dix-neuf heure, je me parque au bord de l’eau, de manière à ce que le bruit des vagues me berce durant la nuit. Pour souper, avocat en apéro, steak de bœuf, carottes vichy et kumaras grillés aux petits oignons, le tout accompagné d’un ou deux verres de Pinot Noir de l’Otago Central. Et pour dessert, j’ai réussi à trouver un véritable pain aux noix, à la croûte croustillante. Beurré, accompagné du cheddar goûteux et d’un bleu succulent, un vrai régal.

Après souper, la question de ces deux prochains jours se pose. Je décide de passer une dernière nuit en cabane, demain, dans les Coromandel Range. Une randonnée de quatre heures pour y aller, après avoir découvert le Far North de cette péninsule en matinée. En prévision, je retourne derrière mon fourneau à un seul feu préparer mon repas pour demain soir. La facilité du réchauffé permet d’avoir un bon petit plat mitonné, après une dure journée de marche, sans avoir à cuisiner.

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