J54 – Central Sydney et Chinatown

4 07 2011

Funk House, lundi 4 juillet 2011, 19h00 (GMT+10)

Hier dans mon contre rendu de la régate, j’ai oublié de vous narrer deux anecdotes, l’une un peu moins marrante que l’autre. La première a eu lieu pendant la régate; après l’avant dernier bord de pré, durant lequel l’avance que possédaient nos deux concurrents directs, Tiger et Krakatoa, avait bien fondu, nous avons décidé de mettre les bouchées double au passage de la bouée. Tout était paré pour hisser le spi dans les plus brefs délais. Toutefois, un léger cafouillage, un retard dans le timing, une rafale soudaine et nous voilà en train de partir au tas, l’énorme bulle à moitié hissée. Passé le moment de surprise, la perte d’équilibre, ainsi que ma paire de lunettes, deux casquettes, une grande poussée d’adrénaline et nous revoilà dans la course. Malgré leur nom explosif et carnassier, les deux autres voiliers seront dans notre sillage au passage de la ligne d’arrivée. La deuxième, Rod, médecin professionnel et plongeur amateur, après avoir raconté une histoire invraisemblable sur des araignées tissant des toiles à plus de 300 mètres de profondeur, me demande quelle espèce lémanique de requin a pu me mordre aussi sauvagement au visage, car il aimerait en apprendre plus.

Funk House, lundi 4 juillet 2011, 20h30 (GMT+10)

Le lever matinal fut dur, non pas à cause d’un manque de sommeil, d’une cité bruyante, mais plutôt en raison des courbatures qui ont envahi mes muscles durant la nuit. Toutefois l’effort sera compensé par un excellent déjeuner. En fin d’après-midi, sur le chemin du retour j’avais acheté du véritable beurre, ainsi qu’un pain à la croûte croustillante pour remplacer les toasts et la pseudo-margarine proposée par le backpack. Finalement, je ne serai prêt à partir que vers huit heure trente, ayant traîné pendant le repas, potassant le Lonely Planet pour ces prochains jours. Et surtout, ce qui ne me serais jamais arrivé il y a deux ans en arrière, regarder le sprint final de l’étape quotidienne du Tour de France. La grande surprise est l’arrivée d’Alberto Contador se classant seulement après la huitantième place, à plus de deux minutes du premier.

Comme d’habitude, afin de gagner le centre de Sydney, le chemin le plus joli passe à travers les jardins botaniques royaux. J’emprunte pour la troisième fois un itinéraire différent des deux premiers jours. Au lieu de traverser au plus court, un détour m’amène par le mur de Macquarie, un ouvrage d’environ 3 mètres de haut, construit en pierres de taille découpées dans la molasse, parfaitement jointoyé. Il fut érigé en 1810 à la demande du gouverneur Macquarie afin de séparer le domaine des condamnés, déportés en Australie, de classes composées de gens respectables. Alors que je me dirige vers la sortie, j’entends le même bruit que ces jours précédents, une succession de cris stridents qui ressemble à ce que pourrait être un caquètement de crécerelles. Levant la tête, j’observe, pendant aux branches dénudées des arbres, ce que je crois être de gros fruits oblongs, à la forme de poire. Il ne me faudra que quelques secondes pour réaliser qu’il s’agit d’une colonie de chauves-souris frugivores qui s’apprêtent à dormir. L’obtention de la meilleure place se règle durant une bataille, au cours de laquelle les deux individus s’expriment bruyamment. Le vainqueur reste tranquillement accroché à la branche, alors que le perdant s’envole en quête d’un nouvel emplacement. Surpris tant par leur activité diurne que par leur agilité, je reste un long moment non seulement à les contempler, mais aussi dans l’espoir de réussir à photographier l’un des individus durant l’un des courts et rapides vols.

Poursuivant ma route, je longe Macquaries Street, considérée pendant le XIXe siècle, comme l’une des rues les plus esthétiques de Sydney. L’édification de la majeure partie des édifices n’aurait pu avoir lieu sans la main d’œuvre gratuite des conscrits, travaillant pieds et mains enchaînés. La façade classique de la bibliothèque Mitchell abrite trois portes. Celle du centre décorée avec les explorateurs européens ayant découverts l’Australie, celle de gauche par les premiers aborigènes civilisés et – honte à moi – je n’ai pas été regarder celle de droite. Derrière, un immense hall d’entrée, dont le sol représente les deux voyages d’Abel Tasman lorsqu’il cartographia l’Australie et découvrit la Nouvelle Zélande, donne accès à une bibliothèque, une véritable bibliothèque comme dans mes rêves. Les parois de ces gigantesques salles sont recouvertes de trois étages d’étagères, recouvertes de lourds volumes aux tranches colorées. Aux quatre coins de la salle, des escaliers en fer forgé permettent d’accéder aux galeries donnant accès aux étagères des niveaux supérieures. Les grandes verrières du plafond et quatre vitraux permettent d’illuminer les longues tables et les divers bureaux occupant le sol. Une véritable merveille.

Manly, 10 juillet 2011, 6h20 (GMT+10)

Un peu plus loin, le parlement occupe une ancienne aile des hôpitaux du rhum. Sa visite ne présenterait que peu d’intérêt, s’il ne renfermait pas les deux globes célestes de Malby. A l’entrée, fouille et contrôle au rayon X révèleront la présence d’un couteau dans mon sac. Avec mon habitude d’en avoir toujours un sur moi, je l’avais complètement oublié. Le temps de le déposer à la consigne et je pénètre dans l’enceinte sécurisée armé de mon appareil photo. Rien d’exceptionnel: des panneaux résument les développements historiques du législatifs de New South Wales; un tableau récapitule les noms des différents présidents des chambres et leur période et les portraits de divers anciens politiques ornent les murs. Dans la salle du Jubilé, les deux globes sont repoussés dans les angles, des chaises empilées et des tables en barrent  quelque peu l’accès. Loin d’être présentés à leur juste valeur, ils sont magnifiques, impressionnant par le foisonnement de détail, majestueux par leur grandeur. Leur diamètre doit bien atteindre un bon mètre.

Lorsque je veux ressortir, les vigiles me demandent de patienter. Lorsque leur chef arrive, ce dernier m’annonce qu’il est dans l’incapacité de rendre mon couteau. En effet, ne possédant qu’une seule lame, il le considère comme une arme blanche et je dois justifier son emploi pour le porter sur moi. Son usage pour trancher pain, fromage et saucisse ne le convainc absolument pas. Je tente une contre-argumentation avec l’exemple d’un couteau suisse, dont la longueur de la lame est plus importante que celle de mon canif. Il tranchera rapidement: l’outil suisse possède de nombreuses autres fonctions et de ce fait n’est plus considéré comme une arme. Je perçois que rien ne sert de continuer avec cet esprit borné.  Toutefois, je ne partirai pas sans un barrot d’honneur, et lui démontrerai facilement que mon appareil photo, avec son excellente prise en main et son poids, en fait une excellente arme contondante. Devant son manque d’humour, je cesserai de discuter, et avant qu’il ne se décide à appeler la police pour boucler cet énergumène, je partirai. Mes dernières tirades m’auront toutefois permis de retrouver le sourire.

Devant les bâtiments, encore utilisés de nos jours, de l’hôpital, je touche le nez de Il Porcellino, une réplique de la sculpture éponyme trônant sur la fontaine Mercato Nuovo à Florence. A l’instar de ce dernier, mon geste devrait me porter chance. Juste à côté, j’admire The Mint, l’ancienne manufacture de monnaie.  Pour la petite histoire, il en existait déjà deux en Australie, mais la couronne anglaise fut obligée d’en construire une troisième : trop d’or brut circulait sur le marché noir et risquait de mettre à mal l’économie locale. Sa façade présente une intéressante et esthétique terrasse à deux étages, supportés par une double colonnade. Juste avant d’arriver à Hyde Park se dresse l’ancien baraquement des condamnés. Une austère façade épurée de style géorgien se dresse sous le soleil, isolée au centre d’une cour dépourvue d’arbres, ceinte d’un mur. Je me sens comme transporté dans le temps, imaginant la souffrance des conscrits trimant sous l’ardent soleil australien. De l’autre côté de la rue, St Jame’s Church, la plus vieille église de la ville, contient des mémoriaux en souvenir des explorateurs malchanceux, des victimes de naufrages et des autres malheureux. Elle fut dessinée, comme le Hyde Park Barrack, par Francis Greenway, un condamné-architecte. Le visage de cet autrichien orne encore le billet de 10$AU. Il s’agit sans nul doute de la seule devise au monde faisant l’apologie d’un étranger, ancien forçat de surcroit.

Kakari Center, Ku-ring-gai-Chase National Park,  10 juillet 2011, 8h10 (GMT+10)

A l’est du Park, St Mary’s Cathedral se dresse fièrement, dorée dans la lumière matinale. Si à l’arrivée de la première flotte, les célébrations de masse furent interdites, de peur que les catholiques irlandais fomentent une rebellion, le décret fut levé en 1820. L’année suivante, le gouverneur Macquarie autorisa la construction d’une chapelle. Finalement, en 1882, une première section de la cathédrale est consacrée. Erigée dans un style néo-gothique, elle ne fut achevée qu’en 1928 avec l’adjonction de son parvis et des escaliers frontaux. L’ensemble mêle élégamment des murs de molasses et des voûtes boisées. A mon avis, l’usage de ce dernier matériau, plus aisément malléable que la pierre, permet au style gothique et à ses sous-genres de  se développer pleinement avec une ornementation plus enchevêtrée, des lignes plus aériennes, plus audacieuses.

Quittant pour un temps la cité urbaine, je me réfugie dans l’allée centrale d’Hyde Park, bordée par de magnifiques arbres formant un véritable tunnel, au travers duquel ne filtre aucun rayon solaire. Un véritable cadre, mettant en évidence, au nord, les jeux d’eau d’Archibald Fountain étincelant sous le soleil, au sud, la façade Art Déco resplendissante du mémorial de l’ANZAC. Paix et volupté émanent de ce parc, mon pas se fera plus long pour prolonger ce moment de tranquillité.

De retour dans l’agitation citadine, je rejoins Chinatown, le quartier où les immigrants chinois se sont regroupés. Chemin faisant, je pénètre dans un comics shop, l’équivalent de nos bédéteries. A la place de bandes dessinées et des effigies des héros francophones, des rangées de pulp fictions et comics, neufs ou d’occasion, des figurines et statuettes de superhéros américains, des T-shirts aux inscriptions geek, des mugs et autres objets aux noms de séries toutes plus nerd les unes que les autres. Un véritable bonheur. Je discuterai avec le vendeur de science-fiction, de sa place dans la littérature, d’auteurs français ou anglais, de séries télévisées, telles Battelstar Galactica ou Firefly. Après avoir échangé quelques bons titres de livres, il me conseille deux autres librairies où le rayon science-fiction n’est pas réduit à une portion congrue. Une rencontre bien plaisante.

Dixon Street, j’arrive enfin à Chinatown. Je n’aurais pu me tromper d’endroit, le portique d’entrée vous rappelle instantanément que vous pénétrez dans le quartier chinois. Inscriptions en mandarins, habitants à prédominance asiatique, lanternes, … tout respire l’Asie. Les échoppes d’herboristes traditionnels se partagent les devantures avec les bouchers, dont les vitrines exposent canards laqués et ailes de poulets; joaillers, restaurateurs et autres confectionneurs remplissent le reste des arcades. Le dépaysement est presque complet: mon dîner sera constitué de simples ailes de canards marinées et confites, ainsi que de« pouffes de l’empereur », une pâtisserie succulente. Une petite machine presque industrielle les produits à la chaîne : une fois la pâte inséré dans les moules, le contre-moule est fermé, le tout est chauffé, une fois le circuit accompli, les pouffes sont éjectés. Il ne reste plus qu’à déguster ces mignardises encore tièdes. Un vrai délice. J’aurai bien photographié l’antique machine, mais la réponse de la vendeuse fut un non catégorique, violemment prononcé, comme si j’allais voler un secret industriel savamment gardé.

Après avoir déambulé dans les rues attenantes, baignant dans l’univers de l’Empire du Soleil Levant, je reviens au centre de Sydney. Les bâtiments prennent de la hauteur, gagnent en style, que ce soit victorien, Art Déco ou résolument contemporain. L’allure des façades est bien moins délabrée qu’à Chinatown. A l’intérieur de St Andrew’s Cathedral, la plus vieille de la ville, je découvre des murs comportant des morceaux de pierres issues de St Paul’s Cathedral à Londres, de l’Abbaye de Westminster ou encore de la Maison des Lords. Si la pierre de fondation fut posée en 1819, elle ne fut consacrée que 50 ans plus tard. Sa construction dura encore quelques années jusqu’à ce que les deux tours, inspirées du Ministère anglais d’York, soient construites. L’aménagement interne est quelque peu surprenant : suite au déplacement de l’entrée principale, la nef a remplacé l’abside et la porte donne directement sur l’ancien chœur. Cette modification permet d’admirer le magnifique dallage en céramique : volutes, cercles et rubans mêlent leurs tracés divers et colorés. A côté de la cathédrale se dresse l’ancien Hôtel de Ville. Un concert s’y tenant, je ne pourrai y découvrir le Grand Orgue, un instrument fort de 8500 tuyaux trônant dan le Halle du Centenaire. Sa façade est impressionnante, presque baroque par sa décoration surmontant le porche principal. De nombreux lions, symboles de la couronne, ornent les murs. L’un présente l’étrangeté de fermer un œil. C’est l’œuvre d’un maître sculpteur, rappelant l’habitude de son corps de métier de clore l’un des yeux pour vérifier la ligne du travail.

Restant dans les bâtiments de style, je découvre le Queen Victoria Builing. Un certain français, du nom de Pierre Cardin, l’aurait qualifié de « meilleures galeries du monde ». Je n’en doute point : quatre étages où fleurissent les marques de luxe. Louis Vuitton, Dolce & Gabanna, Breitling, Tag Heuer, Zenith, Rado pour n’en citer que quelques-unes sont fièrement représentées. En dehors de l’esthétisme des vitrines, le bâtiment est intrinsèquement magnifique : rambardes de fer forgé, coupole de cuivre, moulures de plâtres, dallage en céramique, escaliers monumentaux, vitraux aux initiaux QVB, verrières. Un écrin parfait pour ces grandes marques. Surplombant les galeries, une horloge pesant un peu plus que la tonne, connue sous le nom de Royal Clock, présente à la minute passée après l’heure l’une des six scènes de la famille royale. Si son cadran vous rappelle un certain Big Ben, les deux mécanismes sont issus de la même horlogerie londonienne. Pour la petite histoire, à la volonté d’un maire de Sydney, une statue de la reine Victoria devait être érigée près du bâtiment lors de sa restauration. Devant la rareté de l’objet, la quête devint internationale, et, finalement une sculpture fût ramenée du petit village de Daingean, en République d’Irlande.

Le State Theater mérite aussi le détour. Si je ne découvrirai pas son intérieur munificent, le hall  comportant deux billetteries me permettra d’avoir un rapide aperçu. Il fut une époque où la décoration des entrées était un élément clef pour attirer le badaud. En ce sens, le hall ne déroge pas à la règle : blasons, casques de chevaliers, étendards, la fantaisie règne en maître. La moindre lumière se reflète à de nombreuses reprises tant les miroirs sont nombreux, sans compter le doré recouvrant les murs, le sol ainsi que le plafond. Le tout est trop indigeste et je battrai en retraite dans la rue.

Alors que la fin d’après-midi approche, et que je me rends compte que je n’aurais plus le temps de visiter l’Australian Museum, je décide de monter au sommet de la Sydney Tower. En remontant Pitt Street Mall, je m’arrête aux galeries The Strand Arcade. De dimension plus réduite que le QVB, son charme est bien plus important. Ouvertes en 1891, incendiées en 1973, restaurées à l’identique, son cachet pittoresque me séduit. Style victorien, l’environnement entier respire la fin du XIXe siècle : couleurs, boiseries, verrières sont moins tape-à-l’œil que chez sa grande sœur. La foule qui y déambule paraît moins artificielle; les discussions vont bon train; les vitrines ne sont pas parfaites. L’ensemble est bien plus vivant. Je dégusterai un petit café, dans lequel flotte une boule de glace vanille. Un petit moment de plaisir dans ma trépidante vie. Avant de quitter les lieux, je profite d’admirer les vêtements de jeunes couturiers, exposés au rez. J’apprécie spécialement une robe noire, rehaussée de rouge de Cristina Rodi.

Il y a quelques semaines, j’avais découvert Auckland du haut de la Skytower, je ne pouvais me soustraire à l’appel de la Sydney Tower. L’architecture entre les tours est opposée. Alors que celle d’Auckland arbore un disque au sommet d’une structure fine et élancée de béton, la structure australienne est plus massive : deux cylindres sont supportés par une colonne vertébrale de béton, rigidifiée par une tresse de filins métalliques. Pesant sept tonnes, mis bout à bout, ils pourraient relier l’Australie à la Nouvelle-Zélande. Le cylindre supérieur fait office de stabilisateur, tout autant que de réservoir d’eau, alors que le pont d’observation et les restaurants sont cantonnés dans celui du dessous. 40 secondes me permettent de monter à plus de 200 mètres. La vue s’étend presque à 360°. Au Nord-Est, les nombreux gratte-ciels de la cité cachent le Sydney Harbour Bridge, et l’Opera House ne dévoile que certains de ses toits. Je trouverai la vue moins impressionnante qu’à Auckland. De Manly à Botany Bay, trop d’immeubles de taille importante gâchent cette sensation d’avoir le monde à ses pieds, ridiculement petit. Toutefois, il est ainsi possible de saisir l’étendue de Sydney, dont les banlieues ne semblent jamais se terminer. J’apprécierai aussi  redécouvrir les lieux précédemment visités : Darling Harbour, Chinatown, Woolloomooloo Wharf… même l’enseigne lumineuse de Coca-Cola est visible à Kings Cross.

Redescendant à la nuit tombée, un passage par le Harry’s Café de Wheel me permet de déguster leur fameux Hot Dog, servi avec une purée de poids et des haricots secs. Moins exceptionnel que la pie, il a toutefois le mérite de caler mon estomac affamé.

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