J55 – Royal National Park

5 07 2011

Mount Keira, Wolongong, New South Wales, mardi 5 juillet 2011, 21h00 (GMT+10)

D = 125.7

Réveillé au milieu de la nuit par un couple de nouveaux arrivants dans ma chambre, aussi discrets que des asiatiques au téléphone. En moins d’une demi-heure les deux auront au moins ouvert huit fois la porte de la chambre, malgré ma demande de faire moins de bruit. A mon réveil, ayant bien préparé mes affaires hier soir, j’aurais pu facilement les ranger dans mon sac les yeux fermés, toutefois légèrement rancunier, je ne serai pas des plus discrets. Durant le petit déjeuner, je prépare légèrement l’itinéraire de ma journée, qui me conduira sur la côte sud de Sydney. Comme il me reste une petite heure avant d’attraper le métro qui me mènera jusqu’au quartier de Mascot, où je récupérerai ma voiture, je profite de passer au supermarché pour l’avitaillement de la semaine : végétaux (oignons, pommes, carottes, …), thon et tomate en boîtes, du pain, de la confiture, … alourdissent de quelques kilogrammes mon sac.

Je rencontre un léger problème au moment de régler la caution. Définitivement, la période temporelle aux alentours des 9h10 est quelque peu maudite : accident en Nouvelle-Zélande, confiscation d’un couteau, et aujourd’hui, ma carte de crédit qui ne veut plus me cautionner. Entre le premier et le dernier événement, il pourrait bien y avoir un lien. Ne pouvant payer le montant en argent liquide, au lieu de réveiller mes parents, je demanderai d’abord à Raphael, fraîchement débarqué à Sydney pour son postdoc, s’il peut me cautionner. Je ne peux que lui être reconnaissant d’avoir été si diligent. Je lui devrai quelques bières au souper que nous avions prévu hier pour mardi prochain. Avec une bonne heure de retard, j’empile mes affaires dans le coffre d’une Ford Falcon, rempli le jerrycan d’eau et me voilà prêt à partir pour une semaine d’aventure.

Une bonne demi-heure plus tard, je quitte les quartiers rattachés à Sydney sur la HWY 1. Sitôt franchi Georges River, le milieu urbain devient moins dense et laisse place à la végétation. Quelques kilomètres plus loin, je quitte la route principale et m’engage sur Farnell Avenue, la porte d’entrée du Royal National Park, disparaissant au milieu de la forêt australienne. Quand je parlais d’une porte, c’est au sens propre du terme. Au milieu de la route, une petite cahute est dressée, où  il est nécessaire de s’ arrêter pour indiquer la raison de sa présence. Si l’usage de la route est gratuit, il est nécessaire d’acheter un permis de stationnement afin d’y garer sa voiture le temps d’une ballade, la redevance pouvant s’élever jusqu’à une dizaine de dollars. Arriver à Audley, je franchis ma première Flood Road, une route bétonnée sous laquelle passe la rivière en temps normal. En cas de crue, le niveau de l’eau peut s’élever jusqu’à 2 à 3 mètres au-dessus du bitume. Compte tenu de la largeur du fond de la vallée, je trouve cela plutôt impressionnant. Alors que je comptais y trouver le centre d’information, j’apprends que ce dernier a été déplacé temporairement, le temps de réaménager les locaux officiels durant l’hiver, de quelques kilomètres vers le nord, juste après le péage. Il me semblait déjà avoir remarqué que les australiens, tout comme les néo-zélandais, ne possédaient pas un sens développé de la signalisation: soit elle est complètement insignifiante, soit elle est trop abondante.

Si chaque état d’Australie possède un organisme chargé des parcs nationaux, celui de New South Wales, n’est en tout cas pas aussi bien organisé que le Departement of Conservation de Nouvelle-Zélande. A Sydney, il m’avait été impossible d’obtenir des informations sur le Royal National Park et les randonnées proposées. Je suis donc obligé de revenir jusqu’à l’entrée afin de récupérer des informations importantes. J’avais lu sur une brochure qu’il fallait compter 5 heures pour effectuer les 11 kilomètres d’une petite balade menant jusqu’à la côte: est-ce la réalité d’un chemin laissé à l’état naturel, sans entretien ou est-ce que le temps est compté comme en Nouvelle-Zélande? J’apprendrai qu’il s’agit d’une simple coquille et qu’il faut compter 3 heures, 2 si l’on est bon marcheur. Cette nouvelle est excellente, j’aurai le temps de faire un petit détour jusqu’à Wattamolla. Pour la petite histoire, le Royal National Park est le plus vieux parc au monde à avoir été estampillé Parc National en 1879, avant de revêtir son nom actuel après la visite de sa majesté Queen Elizabeth en Australie en 1954. Occupant les terrains traditionnels du peuple Dharawal, aujourd’hui les Sydneysiders s’échappent de leur milieu urbain pour venir y profiter des merveilles de la nature.

Dès mon arrivée dans le parc national, la végétation est une grande découverte. A Sydney, j’avais encore croisé des palmiers, des fougères à profusion; ici, la flore a changé radicalement. Rien à voir avec les forêts luxuriantes, avec les verts étincelants de Nouvelle-Zélande: l’univers est résolument sec. Au lieu d’une muraille végétale de part et d’autre de la route, coupant toute vue, un bush de taille réduite, composé d’un enchevêtrement d’arbustes, parsemé d’une forêt clairsemée. Toutefois la topographie est celle d’un plateau: aucune éminence rocheuse, aucun monticule ne se dresse à l’horizon. Aucune jungle ne bornant la vue, le regard porte au-dessus du taillis: il n’y a rien à voir; le sentiment est étrange, mêlant une impression d’espace hors du commun avec celle du néant.

Wattamolla, mon premier véritable contact avec la nature australienne est une véritable réussite. Perdu au bord de la mer. Imaginez un lagon aux eaux lapilazuli: d’un côté se dresse une falaise de molasse de laquelle se jette en cascade une petite rivière; de l’autre une rivière tranquille vient baigner une plage de sable blanc. Et au fond se trouve une petite crique avec de l’eau douce se déversant à travers un petit canal dans l’eau turquoise de la mer de Tasmanie. Au large, un puissant vent balayant l’océan lève une mer moutonnée. Je ne pourrai résister à l’appel du lagon, et profiterai de m’y plonger. La température de l’eau y est bien plus agréable que lors de mes baignades une dizaine de degrés plus au sud.

Quelques kilomètres plus loin, je m’arrête à nouveau. Cette fois-ci, pas question d’une petite ballade, mais d’une randonnée d’une dizaine de kilomètres à travers le bush australien jusqu’aux falaises ceignant le plateau occupé par une partie du parc. Ne connaissant encore rien à ce nouvel univers, je prépare mon sac soigneusement: Bouteilles d’eau, mélanges de fruits secs et de noix, jumelles, appareil photo et batterie de réserve, chapeau, crème solaire, … Au fond du parking, une petite sente tantôt sablonneuse, tantôt rocheuse s’enfonce dans la forêt. Le bois est clairsemé, je reconnais quelques les grands eucalyptus, mais la flore m’est complètement inconnue. Aucun épais tapis d’humus à la sombre couleur brune: sable et rochers sont recouverts de feuilles et branches mortes, comme momifiées par l’absence d’humidité. Malgré quelques passages rendus boueux par la présence de minces filets d’eau, je ne me départirai pas de cette impression de sécheresse. Il faut dire que la végétation arbore plus de troncs que de feuilles. Au lieu de fougères qui m’ont chatouillé les jambes pendant sept semaines, je subis une attaque de la part delongues feuilles rigides, aiguilles et épines des arbustes.

Alors que je m’approche de la côte, la forêt cède du terrain au bush. Alors que les sous-bois étaient peu denses, sitôt l’orée passée, le taillis est très fourni: il serait presque impossible de passer à travers cet embrouillamini de branches, brindilles et autres branchilles. Les feuilles, quant à elles, sont toujours aussi ramassées sur elles-mêmes, se protégeant des conditions rigoureuses. Au centre des visiteurs, j’avais appris que sitôt passé le solstice d’été, le printemps est véritablement de retour en Australie. Si cela expliquait la floraison qui m’avait surprise à Sydney, je ne m’attendais pas à découvrir autant de fleurs aujourd’hui. Il est presque encore trop tôt et tous les bourgeons sont loin d’avoir éclos. Entre les fleurs épanouies et les premiers pétales qui pointent à travers les interstices, le paysage est pointillé de teintes bigarrées, chatoyantes, presque toutes les couleurs sont représentées. Le sentier a laissé place à une route forestière, faisant office de coupe-feu en cas d’incendie. Large cicatrice minérale à travers le bush, son tracé sinueux me mène jusqu’au sommet des falaises.

La, j’aperçois de l’autre côté de la rivière, Eagle Point. Point n’est besoin d’autre mot pour décrire cette sculpture naturelle, tant sa ressemblance avec l’oiseau roi est frappante. L’œil perçant, le bec acéré, le profil agressif de l’aigle se détachent en gris/beige sur le fond bleu de l’océan. Avant de m’enfoncer à nouveau dans la lande, je profite d’errer un peu sur plateau de Sandstone. La roche est découpée, ciselée, creusée, polie par le vent, mais aussi par les flots importants transformant ce plateau en un véritable marais par temps de pluie. Le sommet de la falaise est dénudé: aucune poussière ne se fixe bien longtemps avant qu’une rafale ne vienne la déloger.

Si la flore est magique, avec près de 700 espèces différentes, la faune est plus timide qu’en Nouvelle-Zélande: les volatiles s’envolent des dizaines de mètres avant d’arriver à leur hauteur, les chants sont aussi bien moins nombreux. La grande surprise sera ma rencontre avec un marsupial au détour d’un chemin, aussi surpris que moi. Le temps de saisir ma caméra, et il aura déjà disparu dans les fourrés. Sa démarche bondissante est aussi rigolote que celle des pingouins dandinant en sortant de l’eau. Quittant le sentier costal et ses caillebotis métalliques protégeant le sol, je rejoins un sol sec, propice à une sorte d’herbe sèche, haute et cassante, ainsi qu’une sorte de mousse friable, le genre de végétation poussant dans des zones humides. Cela ne m’étonnera pas qu’en cas de pluie, cette prairie se transforme en un véritable marécage, faisant office de réserve aquifère pour la nature environnante. De retour sur Sir Bertrams Stevens Drive, un petit détour m’amène à National Waterfall. Je serai fortement déçu par des chutes d’eau que je trouve minables. Je ne ferai pas l’affront de comparer des chutes australiennes à celles de Nouvelle-Zélande. Même malgré leur faible débit, celles de Wattamolla ou encore de Currangong, se jetant des falaises dans l’océan, sont bien plus esthétiques.

Bien qu’il ne soit pas encore la fin d’après-midi, je ressens le même passage à vide qu’aux alentours de Raglan après avoir quitter Sydney, sans avoir bien préparé les points importants de la journée, avec le sentiment d’avoir parcouru des kilomètres. Je regarde à nouveau les cartes, feuillette les guides… J’ai l’impression de vouloir trop faire en trop peu de jours. En même temps, je ne connais point encore la durée des balade dans les Blue Mountains, s’il faut prendre la journée, ou s’il est possible d’en faire 2 ou 3 courtes le même jour. Après avoir estimé à nouveau les distances, je suis dans une moyenne similaire à celle de mon précédent trajet. D’un côté, j’ai l’envie de descendre jusqu’à Jervis Bay, d’un autre côté il me semble qu’elle se situe loin, presque trop. Je continue ma progression vers le Sud. A la sortie du Royal National Park, je profite du point de vue pour observer la côte qui s’étend en direction de Wolongong. Au large, une dizaine de pétroliers peuplent la mer, je ne me rappelle pas avoir déjà vu autant de cargos en approche d’un port.  Avant de repartir, je me pose les mêmes questions que précédemment, refaisant les calculs, comparant les distances hebdomadaires à parcourir pour me rendre à mes futures destinations.

Je finirai par trancher, et descendrai jusqu’à Jervis Bay, contournerai Blue Mountains National Park par le Sud, remonterai par les grottes de Jenoloan Caves, traverserai Yengo National Park en direction de Hunter Valley et redescendrai vers Sydney. Je verrai bien si j’aurai le temps pour un dernier arrêt à Ku-Ring-Gai-Chase National Park. La route suit la côte et emprunte le célèbre Cliff Bridge. Pour remplacer un tronçon régulièrement coupé à toute circulation en raison des chutes de pierres depuis les falaises surplombant la route, un pont fût construit, suivant les contours des parois rocheuses à quelques mètres de distances. La prestance de l’édifice n’a rien à envier au viaduc de l’autoroute dominant le lac le long de la Riviera Vaudoise. Je pense alors que j’ai oublié d’acheter des pâtes ce matin. Tout en comblant cette lacune au prochain supermarché, j’ai changé d’avis pour le repas du soir. Plutôt que pâtes sauce thon-tomate, ce sera filet de kangourou grillé et pommes-de-terre sautées.

De nuit, à proximité de Wollongong (234’000 habitants), il m’est difficile de trouver un endroit tranquille. La plage est à éviter avec le puissant vent qui ne cesse de balayer la côte. Je prendrai de la hauteur et dormirai dans le Illawarra Escarpment State Conservation Area. De l’autre côté de la crête, aucune lueur de la ville ne viendra troubler mon sommeil. Alors que mes patates grillent, je découvre qu’il est impossible de rabattre les dossiers des sièges arrières, car le mécanisme est scellé. Je décide de monter la tente, et découvre qu’il s’agit d’un modèle de base, pour ne pas dire bon marché, dont la structure rigidifiée par deux arceaux oscille et ploie sous les attaques d’Eole.

Après le repas, je m’installerai à l’intérieur pour en tester l’habitabilité. Entre les mouvements du plafond, les claquements de la membrane extérieure, les coups de vent qui s’insinuent entre les deux couches, le bruit des rafales, je doute que le sommeil y soit réparateur. Je tenterai d’enlever les scellés, regarder s’il m’est possible de dévisser une pièce pour régler le problème des sièges. Rien n’y fait. Finalement, je viderai le coffre, empilant sacs, nourriture, habits, casseroles et couverts sur les sièges. Le coffre s’avère plus grand que prévu : la longueur du lit, plus court que le triangle avant du Surprise, sera compensé par sa grande largeur. Demain, je saurai si ma couchette sera confortable ou non.

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