J56 – Booderee National Park

6 07 2011

Bullio Tunnel, Nittai National Park, New South Wales, mercredi 6 juillet 2011, 2010 (GMT+10)

D = 395. Km

Je ne sais pas ce qui est le plus inconfortable : la dureté du matelas ou la faible longueur de la couchette. Si vous ajoutez à ces conditions de base un vent tempétueux qui a soufflé pendant toute la nuit, remuant la voiture, sifflant entre les interstices, ainsi que la fraîcheur matinale qui me tira hors des bras de Morphée, la nuit ne fut pas des plus agréables. L’essentiel est toutefois que je sois suffisamment reposé pour poursuivre mon périple. Pendant que le thé infuse, je profite d’organiser ma nouvelle cellule de vie, centrée sur le coffre du véhicule. Affaires personnelles et sac à dos sont déposés à côté de la couchette, alors que ustensiles de cuisine, sacs de victuailles et matériel de camping reposent sur les sièges arrières.

Alors que je comptais profiter de la vue depuis Mt Keira, je trouve la porte d’accès close. Cette dernière n’ouvrant que d’ici une demi-heure, je quitte Illarawa Escarpment, direction Booderee National Park, une centaine de kilomètres plus au sud. Entre la banlieue de Wollongong, le ressort de Shellharbour, les premières dizaines de kilomètres ne sont pas des plus fascinants. J’avais prévu de petites escales dans quelques villes le long de la côte. Celle de Kamia sera pittoresque: le phare construit au bout d’une pointe surplombe des rochers dans lesquels se trouve un blowhole, un trou par lequel jaillit un geyser d’eau salée. Si les vagues ne sont pas assez fortes pour qu’il fuse jusqu’à plusieurs dizaines de mètres, j’apprendrai que la première annotation de son existence datant du 6 décembre 1797 a été réalisée par l’explorateur hollandais George Bass. Alors que la description de Shoalhaven Head promettait le paradis, avec une longue langue de sable dans le prolongement de Seven Mile Beach, fermant l’estuaire, je ne trouverai point cet endroit admirable. Peut-être aurais-je du y faire une plus grande ballade? Une fois la grise ville de Nowra traversée, je ne suis plus qu’à une vingtaine de kilomètre de Jervis Bay, une baie sept fois plus grande que Sydney Harbour, dont les rives comportent deux parcs nationaux. A la différence des immenses Parcs Nationaux néo-zélandais, en Australie ils peuvent être de taille très diverse. Si la majorité d’entre eux recouvrent de petites surfaces (Royal NP, Booderee NP), quelques uns sont bien plus étendus, comme le Blue Mountain NP.

Une fois la redevance payée, je sélectionne une ballade avec l’aide d’un des rangers. Il s’agit de Murrays Walking Trial. Sur l’immense parking, une seule voiture à part la mienne: je ne serai point dérangé pendant ma randonnée. Le petit sentier sablonneux escaladant un talus recouvert par le bush était de bon présage. Toutefois, il ne s’agissait que du chemin d’accès jusqu’à la marche. Une route forestière s’étend sous une forêt d’eucalyptus, dont le sous-bois est peuplé de new holland wattles et de banksias. Arrivé sur le plateau balayé par le vent du large, le taillis reprend possession du terrain. Les verts sombres et les bruns du bush s’arrêtent au sommet des falaises dominant d’une centaine de mètres une mer bleue, agitée de blancs moutons. Soudain, au lieu de contempler des déferlantes horizontales, un jet d’embruns surgit de la mer. Saisissant mes jumelles, j’ai juste le temps de retrouver l’emplacement approximatif, avant d’observer deux fois le même phénomène. Cette fois, le doute n’est plus permis: il s’agit du souffle des baleines, migrant actuellement vers le Nord pour mettre bas. Le ranger m’avait affirmé qu’avec un peu de chance je verrai un ou deux souffles. Je n’y croyais pas vraiment, et pourtant. Je scruterai encore l’horizon, dans l’espoir de voir l’un des mammifères sonder, mais aucune nageoire caudale n’apparaîtra au-dessus de l’eau.

Jusqu’à mon arrivée à Governors Head, je n’avais pas trouvé ce lieu hors du commun. Tout allait changer dans les minutes à venir. A l’est, l’océan Pacifique étend son eau couleur cobalt à l’infini, parsemée d’éclats blancs. Au Nord, les falaises verticales de Perpendicular Point, surmontées d’un phare, plongent dans la mer. A l’est, la forêt de Booderee National Park n’est séparée de la baie que par des étroites plages ou des avancées rocheuses. Au milieu du détroit, une île émerge telle une boîte inclinée : Contre les assauts du large, de hautes murailles rocheuses, reliées par un plateau en pente douce descendent jusqu’aux grèves à l’intérieur de la baie. De même, la lande est progressivement remplacée par des forêts d’Eucalyptus. Pour rejoindre la voiture, je descends à travers le sous-bois jusqu’à Murrays Beach. Comme hier, fin sable blanc, eau d’un turquoise limpide, … Seule l’absence de cocotiers me rappelle que je ne suis pas aux Caraïbes.

Comme il est à peine midi, je décide de poursuivre mon exploration. Booderee,  signifiant en aborigène « baie de la plénitude » est ainsi nommée en raison de la faune et de la flore abondante. Je n’avais jusqu’à présent vu ou entendu aucun des deux. Sur le chemin jusqu’à Hole in the Wall Beach, abrité des rafales continues qui balaient les falaises, la forêt reprend vie : caquètements, claquements, croassements, cliquetis, …  le chant des oiseaux, loin de ressembler au gazouillis de nos contrées, est rude. Arrivé à la plage du « trou dans le roc », tout aussi magnifique que la précédente, il ne reste plus qu’un doigt et le promontoire rocheux ne sera plus rattaché à la terre : l’arche s’est écroulée ces dernières années. Un peu plus loin, une balade didactique m’amènera à la découverte de la flore locale. Effectuant une boucle autour du marais, je passerai successivement du bush aux forêts de grands eucalyptus, en passant par les sous-bois fournis, et même par dessus un cours d’eau donnant naissance à un marais où de grandes fougères ont pris possession d’une partie des terres. Des panneaux didactiques m’apprendront quelques faits intéressants sur la végétation locale, notamment les différentes manières de se protéger des feux de brousse ou d’y survivre. Entre l’écorce des eucalyptus agissant comme des isolants, la chaleur de l’incendie joue comme un signal poussant les semences à éclore, ou simplement une croissance rapide à partir d’une ancienne souche brûlée comme pour l’arbre-herbe. La joie de découvrir un nouvel écosystème.

Avant de quitter le parc, une dernière ballade m’amène à nouveau jusqu’à la rive. Sur le chemin, j’observerai longuement un kangourou en train de brouter. Au bout de quelques minutes, je décide de m’approcher. Après avoir contemplé l’intrus, évalué les risques, le marsupial se repaît à nouveau de l’herbe rase. Lorsqu’il décidera de partir, je suivrai sa progression bondissante avec intérêt. Juste avant de quitter la plage, j’observe le flux de la marée rentrant dans le lagon, immisçant ses eaux d’un bleu limpide à celle nimbée d’une aura brune arrivant de la forêt. Au lieu d’un mélange à la couleur peu ragoûtante, des teintes vertes apparaissent à l’ombre de la végétation. Loin des nombreux plateaux marnals de la côte ouest de Nouvelle-Zélande, ici, la molasse est peu à peu rongée par l’océan : encorbellement, veine et goulotte ornent le roc. Les teintes beiges et ocres de la molasse sont par endroits recouvertes d’une couche blanchâtre, une croûte de sel, déposée par l’évaporation de l’eau de mer. A Bristol Point, là où la plage remplace à nouveau le roc, je ne résisterai pas à la tentation, et me glisserai dans les eaux claires. Un vrai bonheur.

Pour rejoindre les Blue Mountains à l’intérieur des terres, il me faut abandonner ce coin angélique. L’itinéraire repasse par la grise Nowra, avant de gravir abruptement en de courts lacets une montagne recouverte de forêt. Il ne me serait jamais venu à l’idée de rouler à la vitesse maximale, limitée pourtant à 60 km/h. Entre deux troncs, je peux par moment apercevoir la côte en contrebas. Le panorama semble magnifique. A mon grand désespoir, le rideau végétal se densifie aux alentours de chaque place d’évitement. Arrivé au col, une ouverture aurait pu me permettre de prendre quelques photographies s’il n’y avait pas eu une maison dont le jardin est entouré d’une haute haie. De l’autre côté, si la sinuosité du tracé a diminué, la déclivité, en contrepartie, a augmenté. Pendant la descente, alors qu’une légère odeur de frein envahit l’habitacle, j’observe le paysage : routes, bâtiments, zones industrielles ou artisanales ont disparu, remplacés par des terres agricoles. Loin de posséder la flamboyance verte des pâturages néo-zélandais, les prairies s’ornent d’un vert jaunâtre. Le fil de fer n°8 électrifié est remplacé par des clôtures de bois ou en fils barbelés. Quelques bosquets et arbres épars peuplent les terres; les vaches paissent tranquillement au milieu, les moutons sont beiges de poussière et les cerfs des élevages sont remplacés par des kangourous.

Je me réjouissais de passer au-dessus de Kangaroo River. Le pont inauguré en 1898 est tout aussi historique que celui de Cliffden River en Nouvelle-Zélande. Tous les deux sont de type Hamden, dont le tablier est suspendu par deux câbles, chacun reposant sur une paire de tours positionnées de part et d’autre du cours d’eau. La ressemblance s’arrête là. Si celui de Cliffden présente une esthétique presque épurée avec des piliers en forme de pyramide tronquée, l’architecte du Kangaroo River Bridge devait être féru d’histoire médiévale : tours, créneaux et arches font du pont une construction singulière à l’allure d’un château fort. Pour un peu, je m’attendrai à ce que le tablier se lève à la manière d’un pont-levis.

Une fois la crête atteinte après une montée rapide, la route est plane, oscillant de gauche à droite Ne m’étant pas documenté sur la topologie du pays, je ne m’attendais pas à une région aussi montagneuse, surtout qu’aucun haut sommet ne pointe à l’horizon. Il faudra pourtant m’y faire. La majorité des monts australiens étant les points hauts des tables, de grandes surfaces relativement planes, aux contours patatoïdes dont l’altitude moyenne est bien plus élevée que celle des plaines environnantes ; un peu comme si la surface terrestre avait été repoussée comme le cuivre d’un haut-relief. Arrivé dans le Moront National Park, je m’arrête pour admirer les Fitzroy Falls, se jetant du haut de 80 mètres, plongeant au fond de la vallée. Vallée! le terme de canyon est plus approprié. Il s’agit du premier digne de ce nom que j’observe. Loin de l’image aride du Grand Canyon du Colorado, malgré des falaises ocres, l’empire végétal a colonisé les lieux : eucalyptus et bankias couronnent les parois, alors que les plantes subtropicales ont colonisé le fond. De l’étroit « U » à proximité des chutes, la vallée s’ouvre pour se terminer en un large V, véritable écrin pour ce panorama d’un nouveau type : toutes les montagnes semblent nivelées, comme si une scie géante les aurait tronquées à mi-hauteur. Dans le lointain, seule la forme conique caractéristique d’un ancien volcan se distingue de ses confrères.

Avant de m’installer pour la nuit, je parcours encore quelques kilomètres. En passant par Berrima, je m’arrête rapidement pour observer quelques anciens bâtiments de style géorgien, érigés en pierre. Le village peut se targuer de posséder une auberge dont la licence de dépôt de boisson alcoolisée est utilisée sans interruption depuis son obtention en 1834. Alors que le crépuscule est bien avancé, je quitte la route bitumée, et franchis les quelques kilomètres me séparant de Bullio’s Tunnel. Si je vous avais parlé du vent violent qui s’est déchaîné ces derniers jours, j’ai omis de vous décrire l’état des routes en dehors des axes principaux. Les chaussées sont recouvertes de branches mortes de diverses tailles, cassée par les rafales; feuilles et morceaux d’écorces, emportés par le vent, jonchent les bas-côtés. Je comptais trouver une place d’évitement en chemin, mais je ne juge aucune suffisamment grande pour constituer un abris sûr, les branches des arbres formant une voûte. Au passage du tunnel, j’admire l’ouvrage creusé dans la molasse, à la surface aussi lisse qu’une peau de bébé. Peu après, j’arrive au parking d’un point de vue sur Nittai National Park, suffisamment grand pour que, parqué au milieu, seule la frondaison d’un arbre me touche s’il venait à tomber.

Au menu du soir, pâtes thon-tomates-oignons et surtout un bon thé pour me réchauffer. Hier soir, il ne faisait pas bien chaud, une petite centaine de mètres au-dessus de la mer. Ce soir, la température est bien plus fraîche. Si en Nouvelle-Zélande j’avais quelques fois regretté mon thermos, resté en Suisse, actuellement je donnerai cher pour l’avoir. Dehors, le vent continue de souffler, vous glaçant jusqu’aux os. J’apprécie de ne pas dormir dans une tente et pouvoir me réfugier dans la solide carapace de ma voiture.

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