J59 – Blue Mountains National Park – Grand Canyon

9 07 2011

Evans Lookout, Blue Mountains, New South Wales, samedi 9 juillet 2010 (GMT+10)

Je n’avais encore jamais eu aussi froid de ce côté-ci de l’équateur. Le givre recouvre les vitres tant à l’extérieur qu’à l’intérieur de la voiture. La nuit fut longue et désagréable, le vent remuant mon logis sur roues, le froid s’insinuant à travers le sac de couchage. Chaussettes, pull, gants, collants et polaire n’étaient pas de trop pour conserver un peu de chaleur. D’ici quelques jours, je serais sans doute bon pour un rhume et une bonne grosse toux de début d’hiver. N’ayant plus aucune chance de prévenir le mal, autant appliquer les vieilles recettes au plus tôt : thé, sucré de trois cuillères de miel, calmera l’irritation naissante de ma gorge.

Dehors, le vent s’est calmé, le soleil atteint le parking. Il est temps de partir en reconnaissance du Grand Canyon. Comme j’avais pris l’habitude de le faire en Nouvelle-Zélande, je glisse un papier derrière l’un des essuie-glaces indiquant où je me rends. Prudent, je rajoute dans mon sac quelques effets supplémentaires : pantalon, pulls, quelques provisions. S’il m’arrivait quelque chose, je ne devrai au moins pas attendre les secours dans une position des plus inconfortables.

Galston Gorge, Berowra Valley Regional Park, samedi 9 juillet 2010, 19h00 (GMT+10)

D = 890.9 km

Sur le début du sentier, menant au bord de la vallée, je m’aperçois que les rangers ont déjà bien commencé le nettoyage : les traces de tronçonneuses sont fraîches. Un dernier coup d’œil au ciel avant de descendre : toujours aussi bleu, aucune rafale. Il semblerait que je profite de l’accalmie matinale et que je puisse descendre dans le canyon sans prendre trop de risquer. S’il s’avérait que trop d’arbres encombrent le tracé, prudemment je rebrousserai chemin. L’itinéraire descendant en pente douce se transforme peu à peu en escalier : d’abord de simples marches en bois, évitant l’érosion du sol, puis taillées dans la roche ou assemblage soigneux de blocs équarris, comme sur le National Pass. Je reste tout aussi bouche-bée devant ces aménagements, nécessitant sans doute de nombreuses années d’effort, même avec les moyens actuels.

Le paysage, quant à lui, est tout simplement splendide, difficile à retranscrire. Imaginez une gorge, avec deux falaises tarabiscotées comportant promontoires, plateaux, cavernes, encorbellements, anfractuosités creusées au fil du temps par la rivière, s’enfonçant toujours plus profondément dans le plateau.  Les gris des pierres basaltiques se fondent dans l’ocre du limon ou le blanc de la craie. Dès qu’une fine couche d’humus se dépose dans une alvéole, la végétation la colonise. Feuillus, lianes, fougères et mousses prolifèrent au plus profond de la gorge, formant une forêt humide, alors que les sèches prairies, où poussent les eucalyptus, occupent les hauteurs.

Le tracé s’avère complètement dégagé; seuls des morceaux d’écorces et de brindilles jonchent le sentier. Le paysage est par contre presque cataclysmique : arbres déracinés tombés dans le canyon, troncs éclatés lors de leurs chutes, copeaux de bois, branches arrachées… une bombe aurait éclaté dans la vallée, il n’y aurait pas eu plus de dégâts. La vision de cette folie destructrice est impressionnante: le canyon y perd de son ambiance tranquille et imposante. Néanmoins, je me sens tout petit lorsque, m’enfonçant dans une gorge creusée dans la paroi, la falaise s’élève des dizaines de mètres au-dessus de moi, et que l’eau s’écoule des mètres en dessous, cachée dans la sombre obscurité de la gorge. Dès que la lumière pénètre dans le val, la température s’adoucit rapidement. Conjuguée avec la marche, je me réchauffe. Petit à petit, les diverses couches sont remisées dans le sac, et je terminerai la randonnée avec mon traditionnel habillement : short, t-shirt et chapeau.

Lorsqu’à la fin du chemin, un cours d’eau vient se jeter dans la rivière principale, un escalier, contournant le promontoire rocheux à l’intersection, descend dans le vallon secondaire. Le tracé suit maintenant le fond de la gorge, au niveau de l’eau. Pierres et rochers permettent de poursuivre le chemin les pieds aux secs. Avec les nombreuses feuilles et branches qui tapissent le lit, il est nécessaire d’avancer avec un peu plus de précaution, afin de ne pas glisser sur un roc, ou humidifier une chaussure. Arrivé à un coude, le canyon continue jusqu’à Grose Valley. Le tracé suivant le lit est fermé depuis quelques mois en raison des risques de glissement de terrain; j’emprunte donc le raide sentier qui me ramène jusqu’à Evans Lookout. Si je n’avais pas pensé descendre autant pendant la balade, le nombre de marches à escalader me prouve le contraire. Un panneau didactique, racontant la création du tracé en 1907, m’apprend même que le sentier en compte plus de 1200. De retour au point de vue, je me perdrai dans la contemplation admirative de Grose Valley en contrebas, sombres forêts d’Eucalyptus, falaises à dominance ocre et grises brumes bleutées nimbant les contours à l’horizon. Grandiose.

De retour au centre des visiteurs de Blackheath, le vent a forci. Ecorces, brindilles et pommes de banians dansent la ribambelle dans les rafales. J’apprends qu’aucun tracé de randonnée n’a été ouvert depuis hier, mais que l’accès au point de vue de Govetts Leap, ainsi que le sentier y débutant, circulant au sommet de la falaise jusqu’à l’Evans Lookout, sont ouverts. Au passage, je serai informé que la température de la nuit a atteint les -5°C pendant la nuit. Ceci explique cela.

Situé en quelque sorte dans un des coudes de la vallée, et non sur une des longueurs, le panorama de Govetts Leap est plus somptueux que celui d’Evans Lookout. Au Nord, la vallée s’ouvre en direction de sa source, alors qu’à l’Est, les circonvolutions des falaises referment l’horizon, comme si la vallée avait été murée. Ajoutez à cela la vue sur Govetts Falls, dont la cascade oscille avec les rafales et celle du piton de Pulpit Rock aux formes étranges. Je parcours le chemin situé au sommet de la falaise jusqu’à Barrow Lookout. La vue donne sur une immense paroi végétale colonisant la falaise courbe, dans laquelle descend un autre escalier: le deuxième accès à Grose Valley. De temps à autre, l’éclat métallique d’une rambarde brille dans le mur vert, avant de disparaître tout aussi rapidement.

Avant de quitter définitivement cette région photogénique, emportant avec moi le regret de ne pas pouvoir descendre au plus profond du bush, un dernier détour me ramène au Three Sisters. Le temps d’un dernier adieu et je suis en route pour Glenbrook, la porte d’entrée Est des Blue Mountains. Le trajet n’est pas des plus excitant: je roule sur une Highway sans visibilité, esquissant quelques courbes au milieu des eucalyptus. Seuls les panneaux signalant les villages rencontrés m’indiquent que je descends. Des 1000 mètres initiaux, j’en perdrai 800 lorsque je franchirai les limites de Glenbrook. Passant à travers le village, je rejoins la forêt située quelques kilomètres au sud, faisant déjà partie du Blue Mountains National Park, inscrit au patrimoine mondiale de l’UNESCO. Une petite balade au fond d’une vallée humide, propice au développement des fougères, des blues gums et d’autres espèces locales, m’amène jusqu’à Red Hand Cave. J’y ai rendez-vous pour ma première rencontre artistique avec la culture aborigène.  Grotte est un grand terme: j’utiliserai plutôt celui de cavité pour décrire le long encorbellement rocheux de cette endroit. Red Hand, les mains rouges. Il s’agit d’un de ces nombreux endroits où les individus d’une tribu marquaient l’empreinte ou la silhouette de leur main avec de l’ocre. Ici, elles se comptent par dizaines, même par centaines. La plus veille est estimée à 1600 ans, la plus récente ne datant que de peu avant l’arrivée des européens : plus de trente générations ont orné cette paroi. Peintures abstraites, signification religieuse ou arbre généalogique, aujourd’hui le mystère demeure encore complet. Sur le chemin du retour, un autre itinéraire me mène à la découverte d’une dalle en molasse à moitié immergée dans la rivière, comportant de nombreuses entailles de forme lenticulaire. Les aborigènes utilisaient cette roche comme du papier de verre pour affuter le tranchant de leurs outils en pierre. Cette opération étant longue et fastidieuse, jour après jour, une empreinte se creuse. Cette dernière sera utilisée pour aiguiser à nouveau le même outil, ou encore donner une forme identique à une autre pierre.

La fin de l’après-midi approche. Je quitte les Blue Mountains en direction de Ku-ring-gai-Chase, un Parc National côtoyant les banlieues nord de Sydney. Après avoir ravitaillé la cambuse pour les deux prochains jours, une route aux virages en épingle à cheveux m’amène au sommet de Galston Gorge, où trois places de stationnements sont disponibles à l’entrée d’un parc régional. Le lieu est idéal : la lumière urbaine, encore cachée par les contreforts montagneux, me permet de profiter d’un ciel limpide pour regarder les étoiles. Par ailleurs, la circulation sur cette étroite route ne risque pas d’être abominable durant la nuit, pas au point de m’empêcher de dormir.

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Publicités

Actions

Information

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s




%d blogueurs aiment cette page :