La promenade à Farinet

21 08 2011

Ecrit à Renens, le mardi 23 août 2011, 11h090

Hier, lors de ma visite au musée d’Isérables, j’avais lu que Farinet, le célèbre faux-monnayeur appartenant, avait été hébergé à plusieurs reprises par des bejduis, les habitants d’Isérables. En redescendant à Riddes, la passerelle à Farinet, enjambant les gorges de la Salentse entre Saillon et Leytron, brillait au soleil. Il ne me fallait pas plus pour titiller mon esprit. Bref, en ce dimanche matin, quittant Riddes, je rejoins Saillon à pied en longeant la rive droite du Rhône. Au loin, la tour Bayard et les restes de l’ancien château médiéval dressent leur ruine au dessus du village. Arrivé au pied du vieux bourg, là où la statue de Farinet est dressée, je continue le long du Sentier des Vitraux, reliant la plaine de Saillon à son vignoble pittoresque en passante par le vieux bourg. 21 vitraux retraçant la vie de Farinet sont érigés à intervalle régulier, traçant le chemin jusqu’à la Vigne à Farinet, la plus petite du monde, selon le Guinness World Records Book.

Un petit chemin s’élève à travers les quelques parchets de vignes sis aux pieds des murailles et du mur de pierres sèches soutenant la route menant à la porte sud, une austère entrée à mâchicoulis. Le vieux bourg est plus salubre qu’à l’époque médiévale, les façades des maisons sont ravalées, les rues sont pavées, la terrasse d’un caveau trône sur la place du village à la place du billot, l’odeur des massifs floraux remplacent celles de la fange et du bourbier, … J’apprécie grandement le calme des ruelles saillonnintses, où il fait bon de déambuler dans la tiède atmosphère de cette fin de matinée, dans l’ombre projetée par les masures. Attiré par un écriteau, je gravis deux volées d’escaliers menant au parvis de l’église. Autour de cette dernière, un jardin médiéval occupe l’ancien emplacement du cimetière. Les pierres tombales sont repoussées contre le muret d’enceinte, derrière les lopins de terres, délimités par des planches de bois. Chacun fut ensemencées avec des plantes réunies autour d’un même thème : céréale, simple, plantes teinturières ou ornementales. La plupart sont desséchées par la chaleur de ces derniers jours, seules les espèces véritablement endémiques au Valais ne semblent pas trop souffrir du trop-plein de chaleur estivale.

Laissant la verdure derrière mois, je gravis la crête de la colline recouverte de steppe valaisanne. Cet écosystème, qui s’étend dans la Vallée du Rhône, à partir de Martigny, regorge, malgré son aridité, de milliers d’espèces tant végétales qu’animales, en faisant l’un des biotopes les plus riches de Suisse. Derrière la croix, en contrebas d’une petite falaise, les prairies desséchées laissent à nouveau la place à des vignes. Tout au bout de la colline, en direction de Martigny, la tour Bayard dresse sa fière silhouette. L’histoire veut qu’au printemps 1301, Guigonne de Saillon, âgée de 19 ans et réputée la plus belle fille de la vallée, soit tombée amoureuse du comte Anselme de Saxon. Alors que les deux tourtereaux sont sur le point de se marier, Anselme se rend à Sion pour tuer son ennemi juré, l’évêque de Sion. Mis au courant du complot par un vil traître, les hommes de l’évêché capture le comte et le décapite sur la place publique. Pour mettre fin à son sombre désespoir, Guigonne s’élance du sommet de la Tour par une nuit d’encre. A l’aube, son corps sera retrouvé, sanguinolent, sur les rochers. Depuis, la légende raconte que les sanglots de la belle s’entendent chaque soir parmi les roseaux bordant le Rhône et que son fantôme hante encore le donjon, certains soirs de nouvelle lune.

Quittant le bourg de Saillon, je gravis la route serpentant à travers le vignoble. Emporté dans mon élan, et surtout profitant du panorama sur la plaine du Rhône, sur le patchwork de vignes en contrebas, j’en oublierais la bifurcation devant me mener à la Vigne à Farinet. Arrivé au virage des combes, où je découvre une veille bâtisse solitaire, agrégation de divers corps de logis et autres granges. Dans mon souvenir, la vigne est plantée au sommet d’une petite éminence, grimpant sur une des deux petites collines se trouvant en aval de la route, je me rends compte de ma méprise. Entre les branches des chênes entourant une petite clairière, j’aperçois en contrebas la croix de la Colline Ardente. Pour la rejoindre, je prendrais les courtes, dévalant le coteau entre deux parcelles de vignobles, empruntant les escaliers, construit dans les vieux murs.

Me voici enfin, l’endroit est fidèle à mon souvenirs et ne semble guère avoir changer. L’allée orientée nord-sud n’est pas encore ombragée, les sarments n’ont pas encore poussé suffisamment pour coloniser les arcs de fer. A l’entrée du sanctuaire, une plaque commémorative est dressée à côté d’une ancienne échelle en filin métallique : « C’était au printemps 1880, un homme a osé aller jusqu’au bout de lui-même, merci Farinet ». Divers écriteaux invitent le promeneur à oublier ses soucis quotidiens, s’il est encore libre à éteindre son téléphone, et de se laisser emporter par le moment présent. L’allée est décorée de part et d’autre par diverses plaquettes comportant des inscriptions qui à la gloire de Farinet, qui à celle de Dieu ou encore gravée de propos plus mécréants. Maxime commune, sagesse populaire, ou vers satirique, en voici un petit florilège :

  • La tolérance ce n’est pas l’acceptation de l’imbécillité des autres (Jean Guitton à 100 ans)
  • L’égalité sera atteinte lorsqu’on nommera des femmes incompétentes à des postes importants (Rita Salamin, Sierre)
  • Deux choses sont infinies : l’univers et la connerie humaine. Pour l’univers, je ne suis pas sûr (Albert Einstein)
  • Les religions ont encore un bien bel avenir. Personne n’est revenu pour dire qu’elles se sont trompées (Philippe Bouvard, Ami de Farinet, été 1999)
  • J’ai passé un bel été 1990 à Saillon (Le Mildiou)
  • Si Dieu n’existait pas ce serait dommage, je n’aurais pas le plaisir de l’engueuler (Un mécréant de passage)
  • Si tu vois la vie en rose, elle finit par le devenir (Agatha Ruiz de la Prada)

Me voici à nouveau à grimper à travers les vignes, j’atteins une petite sente qui me conduira, à couvert d’une sèche forêt, jusqu’à la passerelle à Farinet. Enjambant les gorges de la Salentse, cet étroit pont suspendu, surplombe de 136 mètres le lieu où fut tué le héros valaisan par la maréchaussée. Robin des bois local pour les uns, véritables criminels pour les autres, il est bien difficile de démêler le mythe de la réalité pour cet illustre personnage. Originaire de Savoie, contrebandier et habile faux-monnayeur, le mythe le fit ami de la liberté, résistant à l’autorité. Emprisonnés à maintes reprises, toujours il s’échappa, trouvant asile dans la population à qui il distribuait ses fausses pièces de 20 centimes. Enterré à Saillon, au pied du clocher, son esprit rebelle hante encore la région : « Farinet, tu ne mourras pas une deuxième fois ».

Cent mètres plus loin, de l’autre côté du précipice, il ne me reste plus qu’à descendre dans le vignoble pour rejoindre la plaine. Des Places, un petit sentier descendant à travers de vertes prairies en bordure des vignes me mène jusqu’à Montagnon, puis l’ancien chemin, aujourd’hui goudronné, me conduit à Produit. Chemin faisant, une halte est nécessaire pour admirer les dizaines de vieux outils suspendus au mur d’un mazot. A travers les vignes, entre sentes et chemins agricoles, je serpente à travers les vignes jusqu’à la veille église de Leytron. De là, le retour jusqu’à Riddes est bien moins pittoresque, le long d’une route cantonale.

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