Chasse haute – l’étagne

30 09 2011

Aïroz, 1er octobre 2011, 10h45

Altitude : 1976 mètres

Deux ans s’étaient écoulés depuis que Gaby m’avait fait découvrir sa passion pour la chasse. C’était ma première, mais aussi la dernière fois, que j’avais était à la chasse en tant qu’accompagnateur. Lundi passé, je lui téléphone s’il peut m’emmener à nouveau. C’est ainsi que jeudi, après le cours sur les turbomachines hydrauliques, je me suis empressé de rentrer à mon studio pour y préparer mes affaires : sac de couchage, habits sombres, … A Riddes, je termine les préparatifs en avitaillant correctement mon sac à dos à l’aide de saucisses, fromages ou encore deux bouteilles.

Aux environs de 20h00, papa m’emmène jusqu’à Premploz, à la maison de Gaby, où ce dernier arrivera avec un bon quart d’heure de retard sur l’horaire prévu. Mais qu’importe, à la chasse il suffit juste de prendre du temps, et du bon temps. Je revois avec plaisir Coucou, l’un de ses amis chasseurs, qui s’exprime toujours avec un accent contheysan des plus prononcés. Après m’avoir montré le chamois qu’il a abattu ce matin même, nous montons jusqu’à sa Tsane – sa cabane de chasse – situé à côté de l’alpage de Flore. Nous nous contentons d’un frugal souper avant de nous glisser dans nos lits. Demain, le lever est prévu à 4h45, car il nous faut monter jusqu’à l’antenne, en contrebas du Mont-Gond, afin d’y tirer une étagne, la femelle du bouquetin. L’espèce est normalement protégée, mais un tirage au sort dans la Diana – un groupement de chasseurs locaux – l’a favorisé pour un tir de régulation.

La Tsane, 1er octobre 2011, 14h00
Altitude : 1920 mètres

4h45, le réveil sonne. Le temps de m’étirer sans heurter ma tête au plafond, d’enfiler mes habits en me contorsionnant sur ma couchette et nous sommes attablé autour d’une tasse de café, d’un morceau de pain, quelques rondelles de saucisses et un bout de tomme. Moins d’une heure plus tard, après avoir parqué la jeep à côté du gîte d’Aïroz, nous commençons l’ascension dans le noir. Aucun nuage ne voile la voûte étoilée ; sans lune, la nuit est d’encre. Impossible de discerner les nombreux cailloux et trous, autant d’obstacles traîtres, prêts à faire trébucher le randonneur, sans une lampe frontale. Seules, derrière la crête du plateau, les lueurs de Sion et des agglomérations environnantes nimbent la plaine du Rhône de reflets orangés. En face, les points lumineux de l’éclairage public signalent hameaux et villages : Nax, Salin, Nendaz, Veysonnaz, …

Loin à  l’est, au-dessus des sommets Hauts-Valaisans, l’aube commence à poindre, alors que nous gravissons une ultime côte abrupte avant d’arriver à l’affût. Bien qu’il soit possible maintenant de deviner les reliefs, de distinguer les rochers, il est encore trop tôt pour observer du gibier. Je profite d’admirer le paysage : les pointes noires bleutées des montagnes se découpent sur un fond multicolore ; le bleu de la nuit est chassé par l’orange matinal, teinté de nuances roses. La massive silhouette triangulaire caractéristique du Bietschhorn domine l’est, alors qu’au sud le Cervin se dresse à côté de la somptueuse Dent Blanche. Plus à l’ouest, les Combins semblent dominer le massif du Mont-Blanc, dressant ses courbes enneigées sur un ciel céleste.

Il fait presque jour. Soigneusement blotti derrières les pierres qui forment les murs de la cache, nous observons en silence la combe qui nous entoure. Aucune bête n’est visible, aucune silhouette n’émerge de derrière la crête. Seuls les vires-vents se dressent au sommet, tels des épouvantails gigantesques. Le temps passe, seuls deux bouquetins sont repérés au sommet du rocher, terminant l’arrête. Finalement, nous levons le camp et grimpons en direction de l’antenne. Chemin faisant, nous croisons quelques moutons en vadrouille, échappé sans doute de l’alpage de Lodze ou de celui de My. Arrive au faîte, où nous avions observé les deux bouquetins, un magnifique mâle se dresse presqu’au sommet du promontoire, exhibant ses deux splendides, longues cornes, se recourbant délicatement en arrière. Il domine un troupeau d’une dizaine de bête, tranquillement installée à flanc de parois.

Quelques centaines de mètres plus loin, nous rejoignons Claude, qui a dormis la nuit, dans l’abri de l’Antenne. A voie basse et en quelques mots, il nous raconte sa poursuite de la veille après un chamois : le boc – un mâle – de trois-quatre ans l’a fait crapahuter autour du Mont Gond sans succès. Il avait espéré l’observer à nouveau ce matin pour le tuer, mais le chamois en a décidé autrement en ne se montrant pas. En nous attendant, sachant que Gaby montait pour tirer son étagne, il a jumelé le troupeau de bouquetin. A notre arrivée, la plus grande partie du travail est fait, aucune femelle n’ayant de cabri, elles sont toutes éligibles à titre de cible. Très rapidement le choix se porte sur une étagne fricotant avec un boc en contrebas du troupeau. A couvert derrière les vires-vents, nous approchons d’une cinquantaine de mètres pour faciliter le tir. Le temps de vérifier une dernière fois l’absence de cabri, bien que ce ne soit pas la saison des amours, l’étagne tirera un dernier coup. Fatal, à peine les deux bouquetins séparés de quelques mètres, Gaby ajuste son tir. Manqué, aucune réaction. La deuxième balle semble lui effleurer le dos, surprise, elle accuse légèrement le coup, sans pour autant rouler en bas la pente. Faudrait-il une troisième cartouche pour achever la bête? Elle tombera dans sa fuite de l’autre côté de la crête, alors que Gaby était prêt à décocher un troisième tir.

Dix minutes plus tard, nous sommes au chevet du bestiau, un magnifique animal de trois ans et demi. Nous sommes surpris d’observer que la deuxième balle l’avait atteinte à l’épaule avant de ressortir par le dos, alors que la bête n’a presque pas accusé le coup. Claude décide de continuer en direction du Mont-Gond, afin de voir si son chamois ne se cachera pas dans la combe derrière. De notre côté, avec Gaby, je traîne la bête jusqu’à un replat, situé en contrebas sur l’arrête.

Après avoir photographié le grand chasseur avec sa proie, Gaby éventre la bête pour en sortie la tripaille. Je ne décrirais pas plus en détail l’opération de peur que la SPA ou la PETA m’inflige un procès sous où il serait question d’atteinte à la dignité d’un animal mort. Les divers organes laissés sur place feront le bonheur des charognards. A peine avons-nous quitté le lieu, que les premières corneilles tournoient déjà au tour des abats.

Alors que je traîne la bête le long de la crête, Claude nous rejoint : les chamois sont restés ce matin dans le district franc de Derborance, une réserve où il était interdit de chasser. A 900, attablé devant l’abri de l’Antenne, nous cassons la croûte. Le menu est le même que ce matin, seul le café est remplacé par un coup de rouge. Le panorama est magnifique, d’ici nous dominons le cirque de Derborance, ses hautes falaises, couronnées par le glacier des Diablerets de celui de Tsanfleuron, le piton de la Queue du Diable. La vue s’étend à 360° : les 4000 se dressant de toute leur hauteur, parée de leur atour neigeux, alors que les autres sommets des Alpes portent encore leur livrée brune du début d’automne, les prairies alpines séchées par le soleil.

Pour descendre, nous prenons la voie directe, dru en bas la pente. Il suffit de lâcher le cadavre : glissant, roulant sur lui-même, il finit par s’immobiliser une cinquantaine de mètres plus bas contre une pierre. Je pousserais ainsi maintes fois la carcasse, jusqu’à ce que la pente se soit trop adoucie et qu’il me faut tirer à nouveau la bête, aidé sur la dernière partie du trajet par Claude.

Comme à l’accoutumée, le groupe de chasseur se réunit à la Tsane à Gaby pour y partager le repas de midi. Aujourd’hui, avant-dernier jour de chasse haute, une belle étagne remisée à la Tsane, le repas est copieux : foie de l’étagne en entrée, raclette en guise de plat principal et enfin tarte et crème pâtissière en dessert, un vrai régal. Bouteilles de rouge, topettes de blancs et digestifs ont tôt fait de rendre l’ambiance joyeuse. Dans l’après-midi,  Claude remonte à l’Antenne pour en découdre de nouveau avec son chamois, bientôt suivi par le Garde-Chasse lorsqu’il se réveille de sa sieste. Avec Coucou, Gaby et Jean-Louis, nous jouons quelques chibres pour passer le temps. A la nuit tombée, j’accompagne Coucou jusqu’au Mapa, une clairière située dans un couloir d’avalanches. En contrebas de la route, couché dans les herbes hautes, le temps passe, la nuit tombe, les températures chutent, … et moi je poserais un petit clopet. Coucou m’avouera qu’il espéré qu’un cerf pointe le bout de ses cornes non seulement parce qu’il s’agit d’une belle proie, mais aussi pour que la détonation me tire brusquement de ma torpeur. De retour à la Tsane, nous retrouverons Gaby et Jean-Louis, ce dernier encore allumé. Alors qu’il devait conduire la jeep au garde-chasse pour redescendre en plaine, Coucou en prend les commandes lorsque nous emmenons l’étagne à la chambre froide à Premploz. Enfin, retour à la Tsane pour prendre un peu de repos avant la journée de recommencer le lendemain.

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