Romainmôtier : sentier du patrimoine et abbatiale

3 08 2012

Chésières le 6 août 2012

Romainmôtier. Le nom même du village semble porter le poids de l’histoire. Nourrit par les récits et quelques photographies, souvenirs de mon enfance, j’imagine un joli bourg médiéval érigé autour d’une immense abbaye, encore intact, qu’une société monacale fait encore vivre. Un peu à la manière de Saint-Maurice d’Agaune, mais où le village serait encore préservé de constructions contemporaines. A peine débarqué du bus, l’atmosphère des lieux me ramène vers cette image d’Epinal. De vieilles et élégantes bâtissent bordent un côté de la rue principale. Face à elle, une succession de bâtiments à l’allure austère au milieu desquelles s’élève l’imposante Tour à l’Horloge. A sa base, une porte cochère la traverse de part en part, donnant accès au domaine abbatiale. Dans le soleil matinal, je suis instantanément séduit par la beauté des lieux, surtout qu’aucune ombre de touriste ne vient gâcher le tableau.

« Le temps fuit », tel est l’inscription qu’arbore chacun des quatre cadrans de l’horloge. Comme pour faire écho à cette maxime, les moines ont disparus depuis longtemps, et seuls un certain nombre d’édifices, magnifiquement restaurés, ont survécu aux siècles. Je longe l’église, mélangeant les genres, le chevet gothiques fait esthétiquement suite à la nef romane, caractérisée par de hauts murs exempts d’arc-boutant, percés de fines ouvertures se terminant en plein cintre. A l’arrière, un gigantesque tilleul planté dans l’axe de l’édifice, élève sa cime plus haute que le clocher et ombrage le chœur dont les murs sont renforcés par de massifs contreforts. Je quitte ce havre de paix en longeant le Nozon, une petite rivière au destin étrange : ses eaux alimentent aussi bien le Rhin que le Rhône.

Un pont sur le Nozon

 

Je descends le vallon verdoyant, où des feuillus aux teintes rendues presque électriques par les apparitions intermittente poussent drus sur les versants, alors que les chevaux broutent tranquillement le pâturage dans l’étroite plaine. Avant d’arriver à Croy, quittant les rives de la rivière, je longe un petit canal. Au lieu d’amener de l’eau aux moulins, il alimente simplement les lavoirs du village.  Restaurés, il est possible de s’agenouiller à la place des anciennes lavandières. Les genoux à même le sol pavé, le dos courbé, le thorax reposant sur la découpe (presque) ergonomique d’une extrémité de la planche sur laquelle le linge était frappé et rincé, la position n’est guère confortable. Un panneau informatif récapitule les différentes étapes de la Grande Lessive d’autrefois : deux fois par an, entre trois à quatre jours de durs labeurs.

Un des lavoirs de Croy

Au lieu de suivre directement le Sentier du Patrimoine, menant à la découverte des vestiges historiques dans les environs de Romainmôtier, je descends le long du Nozon jusqu’à la cascade du Dard. Au lieu-dit de La Vaux, glissant tranquillement contre une falaise, le flot tranquille prend son élan sur un petit surplomb et se précipite dans le vide, atterrissant dans une goulotte une dizaine de mètre plus bas. Nul puissant arc de cercle, l’eau se déverse en une simple chute, tombant telle une élégante draperie, avant de glisser à nouveau lentement au creux du val.

La cascade du Dard

Gravissant la rive gauche, je rejoins le chemin du patrimoine avant de m’enfoncer dans une chênaie. Loin des solides troncs décrits par La Fontaine, ici leurs silhouettes est chétives, sculptées tant par un sol pauvre, que par les coupes rases, jadis effectuées à intervalles réguliers d’une trentaine d’année. Entre les troncs torturés, les taillis foisonnent, cachant une faune variée. Les vernes ne cessent de bruire, agitées de tremblements alors qu’aucun souffle de vent n’est perceptible. Souvent une pie ou geai en jaillit, parfois ce n’est qu’un écureuil qui fuit, grimpant de façon hélicoïdale jusqu’à la frondaison, mais à plusieurs reprises c’est un chevreuil qui s’enfuit à mon approche. Après avoir été aussi surpris que lui une première fois, j’avance dorénavant plus délicatement, faisant attention à ne pas faire craquer de bois sec sous mes pas. Entendant le cri du brocard, pareil à celui d’un chien enroué, et observant au loin, à mon vent, les taillis s’agiter, mon avance se fait furtive, dans l’espoir de l’épier. Soudain, dans le vide laissé par les feuilles entre les branches, la couleur brune de son pelage apparaît. Me figeant sur place, j’attends qu’il bouge doucement pour l’observer. Peu à peu je distingue son cou, puis sa tête avec deux courtes cornes dont les pointes sont légèrement recourbées. Je reste à l’observer pendant de longue minute, jusqu’à ce qu’il tourne sa tête dans ma direction. Aurais-je suffisamment fait de bruit pour l’inquiéter ?  Toujours est-il que ses yeux fixent ma direction pendant une dizaine de seconde, puis il disparaît faisant craquer les branches mortes sous ses bonds.

Un chevreuil dans les bois

Au milieu de la chênaie, je découvre la carrière du Chanay. Exploitée en 1826 pour la construction d’un pont à Orbe, une dizaine d’année plus tard, elle est reprise par un maître carrier spécialisé dans la construction de bassin. Pendant trente ans, plus de 200 pièces seront extraites, exportée dans tout le canton de Vaud. Aujourd’hui aucun vestige ne subsiste des crics en bois utilisé pour soulever les lourds blocs, tractés ensuite par un attelage comportant jusqu’à 25 bœufs. Les seuls témoins de cette exploitation sont gravés à même le roc : de nombreux trous oblongs sont visibles côtes à côtes. Bien qu’aujourd’hui recouvert par les lichens et parfois à moitié rempli d’humus, leur forme rectangulaire trahisse une origine artificielle.

La carrière de Chaney

Redescendant dans le val, les chênes laissent places aux érables, qui à leur tour cède devant les hêtres et des frênes, pour qui le climat humide du fond de la cuvette est bien plus propice. De l’autre côté du Nozon, le Sentier du Patrimoine évolue dans une réserve naturelle. Remontant dans un vallon humide, je découvre une tufière. La mousse a envahi l’endroit humide, mais le tapis n’est pas encore suffisamment épais pour masquer les traces de l’exploitation passée. La tufière présente une étrange silhouette en escalier, façonnée par l’extraction de blocs aux formes rectangulaires. Un peu plus loin, seul un trou rond marque l’emplacement d’un four à chaux.

Remontant sur l’adret, le climat devient de plus en plus sec. Les plantes thermophiles font leur apparition et les clairières sont envahies par des prairies sèches. Au lieu-dit de la Carrière Jaune, le sentier suit le sommet de la falaise, pourtant j’aperçois un petit sentier traversant l’hémicycle rocheux. Revenant sur mes pas, je découvre une petite sente s’enfonçant dans les taillis et descendant dans le vallon. A ses côtés un poteau indicateur arbore deux écriteaux jaunes, indiquant les directions du chemin agricole. Aujourd’hui seul les attaches de la flèche pointant en direction du vallon sont visibles, le panneau a disparu, comme si une volonté cherchait à protéger cette endroit.

La Carrière Jaune

La Carrière Jaune, aucun endroit n’a jamais porté si bien son nom, sauf peut-être le Rocher à l’Aigle dans le Royal National Park au sud de Sydney. Au milieu du bocage, une paroi d’un jaune lumineux est marquée par des traces de dépeçage. Exploitée du XVe siècle jusqu’au début du XIXe, sa pierre fut utilisée pour orné les encadrements des portes et des fenêtres. Aujourd’hui elle présente un intérêt écologique prépondérant avec un écosystème très particulier caractérisé par un sol calcaire et un milieu des plus secs où non seulement évolue vipères et lézards, mais aussi où de nombreuses plantes menacées ont trouvé refuge, dont quatre orchidée placées sur la liste rouge de l’UNESCO. Bien qu’aucune d’elle ne soit en fleur, le calme des lieux, l’absence de bruit ainsi que la douce chaleur de cette fin de matinée invite à s’allonger dans l’herbe pour prendre un peu de repos. Quittant la carrière j’emprunte l’ancienne route. Le tracé est bien visible dans la combe où la construction d’un remblai, renforcé de part et d’autre par deux petits murets, a permis à la route de s’affranchir des plissements présents. Toutefois il se perd rapidement dans la forêt dès l’instant où son tracé n’exigea pas de travaux de terrassement.

Dans les buis de Ferreyeres, après être passé à côté d’un autre four à chaux, j’arrive près d’un édifice abritant deux fours à fer datant du Vie siècle. Comme son nom l’indique, Ferreyeres fut pendant longtemps un des centres de production de fer en raison des abondants gisements de minerai de la région. Peu après, la chênaie s’éclaircit à mesure que je grimpe jusqu’à déboucher sur une grande clairière où de l’herbe, jaunie par le soleil, pousse entre les larges dalles de pierres affleurantes du lapiez, à l’ombre de quelques tilleuls éparses. Après avoir brusquement tourné sur la droite, le sentier s’enfonce à nouveau dans la chênaie, procurant fraîcheur et ombre au paisible randonneur.

Un lapiez, au senteur méridionale

A mi-chemin de Romainmôtier, aux Gottettes, je découvre le dernier et plus ancien vestige de la journée, une pierre gravée, datée de 4000 av. JC. Ce bloc erratique, perdu au milieu des bois, est décoré de cupules, cercles et sillons, censé représenté une scène de chasse associant un ou deux hommes avec un animal. Témoignage du néolithique, tout au long du Jura, de nombreux blocs erratiques ou des pierres dressées sont décorés ainsi selon les croyances et rituels de l’époque.

La Pierre Gravèe

De retour à Romainmôtier, je découvre le domaine abbatial et ses évolutions successives. L’histoire commence en 910 par la construction d’un simple monastère sur la route du pèlerinage de Saint Jacques de Compostelle. Son histoire bascule lorsqu’en 928, il est offert à l’abbaye bénédictine de Clugny, dont les abbés seront à sa tête jusqu’en 1109. L’histoire commune se poursuit jusqu’en 1537, année à laquelle elle est dédiée au culte reformé. Aujourd’hui du monastère il ne reste que l’église et la maison du prieur après que les dépendances des moines aient été transformées en grange et que le cloitre fut démoli lors des réformes. Toutefois, elle reste l’un des rares édifices de style uniquement clunisien. Au fil des ans et des incendies, l’église a évolué, mélangeant l’art roman au style gothique pour former un ensemble d’une rare élégance. Le porche finement sculpté ouvre sur un narthex au plafond ouvragé, où se trouvent les fonds baptismaux. Les deuxièmes vantaux franchis, une volée d’escalier permette d’accéder à la nef. Seuls les piliers à l’impressionnant diamètre subsistent de son origine romane, contrastant avec la finesse des nervures du chœur. Reconstruite dans un style semi-gothique au XIIe siècle, la nef arbore sur son toit en plein cintre des nervures en croisée d’ogive décorées de motifs symétriques et colorés. En la dépouillant de chaire ou de stalles sculptées, la réforme protestante l’a embellie à sa manière, drapant cette église dans une brute sobriété.

L’abbatiale de Romainmôtier

Quittant l’église, je rejoins la maison du Prieur, qui servait à loger les hôtes de marque du monastère. Il faudra toutefois prendre votre mal en patience pour connaître l’histoire rocambolesque de ce bâtiment, le temps de retrouver mes notes, laissées à Ecublens. Il ne me reste plus qu’à tirer la porte pour pénétrer dans la salle sise au troisième étage, que la maîtresse des lieux à transformer en bibliothèque. A peine la porte tirée, je suis transporter comme dans un rêve, planant à des milliers de pieds au-dessus de la terre. La pièce complète est ceinte par des étagères sur lesquelles sont alignés des centaines d’ouvrage. Au centre, séparant la pièce en deux se trouvent un escalier menant aux combles. Sur le côté gauche, canapés, bancs et tables basses forment un espace lecture, alors que sur la droite des tables où sont empilés magasines et lettres constituent, je le suppose, l’espace travail. Partout, sur chacun des meubles, trônent des bouquins aux sujets des plus variés : arts, cinémas, cuisines, contes & légendes, … Et bien entendu, un coin est dévolu aux encyclopédies allemandes, anglaises, françaises, … Parmi elles, deux modèles réduits de voiliers donnent à l’ensemble un certain cachet. Plus d’une dizaine comportant tous les volumes s’empilent sur les rayonnages. Personnellement, je ne trouve qu’un seul défaut, l’absence de bande dessinée.

Une bibliothèque de rêve

Dans les combles sont entassés pêle-mêle divers pièce de tissus, un métier à tisser, des tentures, une table de couturière où trônent une machine à coudre, des bobines de fils, et un mètre à ruban. Quittant ce capharnaüm je descends jusque dans les caves, où jadis se trouvaient les écuries. Aujourd’hui l’aménagement est le reflet du troisième étage, sur le sol pavé repose d’anciennes malles, de vieux outils en fer rouillé ou en bois et sur les étagères, divers bibelots – bouteilles vides, ustensiles en étain, … – sont déposés dans un désordre ordonné.

Ne pouvant arriver à l’heure à la gare de Croy pour prendre le train de 12h07, une dernière balade m’amène jusqu’au Belvédère sur les hauteurs de Romainmôtier. La vue sur le village m’impressionne tant par son unité architecturale que par l’absence de constructions contemporaines qui viendrait à gâcher la vue d’ensemble. De là, je discuterais avec un couple âgé, originaire de Premier, le village d’à côté, qui viennent descendent régulièrement jusqu’au Belvédère et à Romainmôtier pour profiter de son atmosphère particulière. Pour ma part, avant de quitter le bourg, un dernier détour m’amène dans les ruelles pour respirer une dernière fois le parfum qui émane de ce lieu. Sur le chemin du retour en traversant Croy, je découvre une magnifique fontaine du village, composée de deux énormes bassins. J’avais lu en début de matinée que dans la convention liant la municipalité aux tailleurs de pierre de la carrière de Chaney, elle s’était réservé deux belles pour y tailler ses bassins.

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