Genève insolite et secrète

22 10 2011

La Tsoumaz, 29 décembre 2011, 15h30

Lors d’un séjour à Bruxelles j’avais découvert un petit livre aux éditions Jonglez « Bruxelles, insolite et secrète », un guide de la ville écrits par les habitants. J’y avais découvert des coins inconnus de la plupart des guides touristiques, des histoires méconnues du grand publique, … L’année dernière, lors de mon escapade lisboète, quelques jours avant de partir, de passage dans une librairie, j’ai découvert l’existence de « Lisbonne, insolite et secrète ». Ses pages m’ont amené à explorer les recoins des sept collines de cette magnifique cité.

Revenu depuis l’année dernière en Suisse, François Duschesneau devait m’invité un soir pour une poutine – un plat typiquement québécois, sa patrie d’origine –.  Une semaine avant il me convie à descendre à Genève le 22 octobre. La météo annonçant des éclaircies dès la fin de matinée, je décide la veille de partir à la découverte de la cité de Calvin, accompagné d’un petit guide de couleur jaune, édité chez Jonglez, que j’avais acquis peu avant de partir en Nouvelle-Zélande.

Je ne vais pas vous racontez tout ce que j’ai vu : le risque de plagiat ne serait pas loin. D’ailleurs l’excellent travail et les recherches de Christian Vellas, l’auteur, ne saurait se raconté et se résumé en quelques paragraphes. Je ne vais pas vous racontez toutes mes pérégrinations, rues par rues, l’exhaustivité n’est pas mon fort et cela serait particulièrement ennuyeux.  A ma manière, je vais vous amener quartier après quartier de Cornavin à Saint-Gervais en passant par la Veille Ville.

Malgré les nombreuses fois où je suis descendu à Genève, jamais je n’avais encore pris le temps de regarder l’hôtel Cornavin. Pour les tintinologues avertis, quelques mécanismes nichés au fond de leur cerveau devrait leur remémorer que c’est à la chambre 122 de cet établissement que Tryphon est descendu dans l’affaire Tournesol. Si historiquement, aucune chambre ne portait ce numéro, pour des raisons pratiques – face aux nombres importants de demandes –, le numéro fut attribué lors de la réfection de l’hôtel en 1998. Pour la petite histoire, de nombreux clients ont tenté d’oublier la clef, toutefois le réceptionniste veille au grain !

Sur le chemin menant jusqu’aux bains des Pâquis, je suis transporté par Genève, la cité internationale. L’entrée du sous-voie menant à la gare, que je viens de quitter, est surveillé par deux fières sphinx. Ces géants de granit rose aux plantureuses poitrines ont longtemps gardé l’entrée de l’Hôtel de Russie avant que ce dernier soit démoli dans les années soixante. Vendu aux enchères, elles protégèrent l’entrée d’un camping d’Avenches, avant que la Ville ne les achète pour décorer le haut de la rue du Mont-Blanc. Un peu plus loin, je traverse le square des Alpes où trône l’imposant Monument au Duc de Brunswick. Au XIXe siècle, ses titres et ses terres spoliés par le cousin, le Roi de Hanovre, le Duc de Brunswick espère que les grandes puissances lui restitueraient ses possessions en échange de son héritage. En attendant, la Ville de Genève en est l’unique dépositaire, toutefois à titre provisoire. Il meurt – prématurément  – en 1873 et le pactole est prêt à remplir les caisses genevoises. La seule condition est qu’un mausolée construit selon ses désirs soit érigé en un endroit « éminent et digne ». Respectant le vœu, la ville fit élever le monument Brunswick pour environ le 10% de l’héritage – évalué à près de 1 milliards de francs suisses.

La Tsoumaz, 31 décembre 2011, 17h00

Au 13 quai du Mont-Blanc, j’aborde le portier de l’Hôtel Beau-Rivage. Le 10 septembre 1898, Sissi, l’impératrice d’Autriche et reine de Hongrie sort de cet Hôtel pour rejoindre l’embarcadère du Mont-Blanc. A mi-chemin, elle est poignardée par Luigi Lucheni. Ne croyant qu’à une légère blessure, elle monte sur le Genève. Moins d’une demi-heure plus tard, à 14h10, ramenée au Beau-Rivage, elle décède sur une civière. Aujourd’hui, l’hôtel conserve la Rose et le Ruban tâché de sang sous une vitrine. Si les visites sont autorisées, elles sont toutefois limitées. Il me faudra la prochaine fois prendre contact au préalable avec la réception.

Si les bains des Pâquis sont aimés par les Genevois, ce ne sont point eux qui m’intéressent sur cette jetée. Au bout du môle de granit, un phare s’élève, marquant l’entrée en rade de Genève. Dans sa livrée blanche, contrastant avec le sombre et huileux Léman, il se dresse fièrement, le seul et unique phare du Léman. Nulle part ailleurs vous ne pourrez observer un rayon lumineux balayer les flots après le crépuscule. A défaut de le voir, je profite d’admirer le panorama qui s’offre à moi : du Beau-Rivage au Port-Noire, la cité se dresse à quelques encablures, l’élégante silhouette du Jet d’Eau, oscillant dans le vent, se détache sur un ciel gris clair.

Pour rejoindre la rive gauche, en parfait touriste je ne m’y rendrais ni en bus, ni à pieds. J’embarquerais plutôt sur une des Mouettes. Il s’agit du nom donné aux vedettes jaunes assurant la liaison entre divers débarcadères de la rade. Quittant le quai du Mont-Blanc près de la statue de Sissi, je rejoins la rive gauche en passant à côté de la Pierre du Niton. Ce bloc erratique, au sommet duquel, émergeant du lac, est scellée une cheville de bronze, est le repère altimétrique de la Suisse : 376.86 mètres au-dessus du niveau de la mer. La légende veut que la Pierre du Niton et sa jumelle, à quelques mètres, sont des pierres que le géant Gargantua jeta dans le Lac lorsqu’il jouait au palet depuis le Salève, la montagne française dominant Genève.

De l’autre côté, ma première visite est pour le Jet d’Eau. Savez-vous qu’à l’origine, il ne servait qu’à dépressurisez les conduites de l’usine hydraulique de la Coulouvrenière. 5 ans plus tard, en 1891, la Ville de Genève décide de promouvoir le Jet d’Eau en attraction touristique, en le déplaçant au centre de la rade. Devenu l’un des plus forts symboles de la Ville de Genève, il faut attendre 1951 pour qu’une centrale de pompage dédiée uniquement au Jet d’Eau soit construite : Les 500 litres d’eau sont projetés chaque seconde à près de 200 kilomètres par heure peuvent atteindre une hauteur de 200 mètres en absence de vent. Aujourd’hui seul un léger biset souffle, il est possible de s’avancer sur la jetée, d’observer la buse à une dizaine de mètres et bien entendu de prendre une petite douche en passant sous les volutes du jet.

La Tsoumaz, 1er janvier 2012, 15h00

Quittant les quais, je m’enfonce dans la Ville. En passant dans le quartier des Eaux-Vives, je découvre avec ravissement les deux plus éclatants immeubles de style Art Nouveau : la maison des Pans face à celle des Paons. Cette dernière, la plus délicatement ouvragée, est malheureusement en réfection, et des échafaudages s’élèvent tout autour de la bâtisse. Le balcon, situé au-dessus, de la porte principale de la première est soutenu par deux visages arborant cornes de boucs et feuilles de vigne. Portant les attributs du dieu Pan, ils sont tout aussi difformes et monstrueux.

Au grès des rues, je me rapproche peu à peu de la ville-basse. Détour après détour, je découvre une fontaine insolite, véritable hymne à l’amitié, cachée au fond d’un parc, le buste de Rodolphe Töpffer, le père de la bande dessinée. Je m’arrête au Musée d’Histoire pour observer les mystérieuses Dames de la Pierre de Troinex. Sur un bloc erratique, quatre figures féminines furent gravées, semble-t-il à l’époque romaine. Utilisée dans la construction d’un tumulus, oubliée puis redécouverte, aucun chercheur n’a encore trouvé le fin mot de l’histoire. Attiré par l’éclat des dômes dorés scintillent dans le soleil, je m’approche de l’église orthodoxe : un bâtiment blanc construit sur une base de croix grecque s’élève dans un jardin tranquille.

Rejoignant la veille ville, à côté de la maison où Frank Liszt vécu le grand amour avec Marie d’Agoult, suspendue, je découvre l’enseigne du sinistre Tabazan : un personnage portant fièrement sa capuche et tenant son immense épée de fonction se détache à contrejour. Bourgeois de Genève depuis 1490, le métier de bourreau se transmettait de père en fils, jusqu’au 12 décembre 1602. Au lendemain de l’Escalade, le dernier de ces spécialistes dû étrangler à mains nues treize ou quatorze des prisonniers avant de les décapiter. Sa journée n’était pas terminée pour autant, car il trancha le chef de 54 autres assaillants. A deux pas de la Cathédrale, il me faut passer par l’ancien quartier chaud. Les rues ont depuis longtemps perdu leur vocation. Au XIXe siècle, les bien-pensants et les nombreux ecclésiastiques ayant logé dans le quartier ont rebaptisé les rues. Celle des Belles-Filles devint la Rue Etienne Dumont, du nom d’un pasteur ; l’impasse du Vieux-Bordel fut renommée en Rue Maurice du nom d’un maire. Seul le nom de la Rue Chausse-Con fut habilement ou hypocritement transformé en Chausse-Coq, le Coq étant le surnom des jeunes libertins au Moyen-Âge.

La Cathédrale Saint-Pierre de Genève, presque aussi visible que le Jet d’Eau depuis une traversée de la rade en Mouette est un véritable coffre aux trésors : tailleurs de pierre et maître maçons ont enjolivé à leur manière cet édifice religieux. Un bas-relief représentant un berger et ses cochons serait-il la représentation de Jean de Brogny qui  tenta de résoudre le schisme au Concile de Pise et présida le Conseil de Constance. Des chapiteaux symboliques sur lesquelles il est possible de distinguer des sirènes à queue bifide, icône de la femme tentatrice ou encore des hommes à corps d’animaux représentant le tiraillement entre le côté bestial et spirituel, … J’y découvre aussi pêle-mêle diables, griffons, anges terrassant des dragons, … ou encore la représentation d’Orphée, figure emblématique de la mythologie païenne. Les maîtres ébénistes n’étaient pas en reste non plus lorsqu’ils sculptèrent les miséricordes – ornementations des stalles sur lesquelles les évêques s’appuyaient lorsque les sièges étaient levés – : chien dévorant des saucisses, tortue – symbole de l’avarice –, visage grimaçant sous une capuche, ou homme en train de déféquer sont parmi les plus provocatrices.  Enfin l’élément le plus singulier de la cathédrale est sans doute cette plaque d’airain, où le pape est appelé « antéchrist ». Placée en 1558 sur l’Hôtel de Ville pour rappeler que Genève  avait aboli la religion romaine, elle fût déplacée lorsque le canton entra dans la Confédération Helvétique, alors majoritairement catholique. Je n’ai pas non plus oublié de visité la Chapelle des Macchabées, de style gothique, avec plafond peint de façon plus que magnificence.

Avant de quitter le cœur historique, je déambule encore dans les rues resserrées et sinueuses des abords de la Cathédrale. Murailles, chicanes, escaliers étroits, rappellent le passé médiévale de Genève. Tout contre le mur, au coin d’un bâtiment, une sombre fente s’élève. L’accès est fermé par une grille de fer forgée, dont la grosseur semble disproportionnée. Il faut dire que cet étroit chemin donne accès au passage du Monetier. Il est l’unique vestige d’un sentier qui courrait au pied des murailles, coincés entre la muraille et les masures. Il existait un véritable réseau de cheminement qui permettait aux gardes de la cité de patrouiller et de se rendre plus ou moins secrètement aux points de défenses clefs. Aujourd’hui, l’accès public n’est autorisé que le soir du dimanche le plus proche du 11 décembre pour commémorer l’escalade. Ce jour radieux pour les Genevois lorsque Mère Royaume alarma ses concitoyens que les Savoyards envahissaient la cité, tout en versant le contenu de sa marmite sur la tête des attaquants. Depuis lors elle devint une figure emblématique de la Cité.

Je passerais sous silence l’histoire des Cinq Canons de l’Arsenal, les Têtes de la maison Tavel ou celle du Banc de Justice de l’Hôtel de Ville pour me concentrer sur une question existentielle de la bourgeoise du XVe siècle. En ces temps-là, pouvoir accéder sans descendre de son cheval aux étages supérieurs d’une bâtisse n’était pas dénué de sens pour les puissants. La rampe du Château d’Ambroise et celle du Louvre à Paris sont connue, celle du campanile de Saint-Marc à Venise beaucoup moins. Mais peu de personne connaisse l’existence de la rampe pour cavalier de l’Hôtel de Ville de Genève. En 1558, après trois ans de constructions, les notables montés pouvaient emprunter cette rampe pavée de petits cailloux ronds pour accéder à n’importe lequel des trois étages de la bâtisse.

Quittant les rues ombragées de la veille ville, je rejoins la promenade la Treille. Elle ne conserve que le nom, les vignes furent arrachées au XVIe siècle par la République pour construire muraille et redoute. L’endroit était parfait pour observer l’avance des ennemis (les Savoyards) dès qu’ils franchissaient le Rhône ou l’Arve. En 1767, les canons sont remplacés par un banc, courant tout le long de la promenade de la Treille : 120 mètres d’un seul tenant. Cher, très cher au Genevois, le choix du vernis ou la teinte de la peinture verte pour son entretient peuvent défrayer les chroniques, et échauffer les esprits pendant plusieurs semaines. Profitant du soleil de fin d’après-midi, je me suis prélassé un moment sur ce vénérable banc, à l’ombre d’un marronnier. Enfin, quand je dis d’un marronnier, je n’ai pas choisi ma place au hasard. Je voulais profiter de l’ombre DU marronnier de Genève. Il faut dire que ce doit être la seule ville au monde qui possède un arbre fonctionnaire. Chaque année, depuis 1808, un marronnier est chargé d’annoncer officiellement le printemps. Autrefois, l’éclatement du premier bourgeon était l’occasion d’une petite fête avec flonflon, discours officiels, écoliers en tenue de sortie, … aujourd’hui il est simplement annoncé par voie de presse.

Traversant le Parc des Bastions, je passe devant le Mur des Réformateurs qui possèdent quelques petits secrets, admire le piédestal de la statue de de Candolle, sur lequel Juliette Drouet – l’amante de Victor Hugo – fut représentée nue par le sculpteur James Pradier, dont elle était à cette époque la maîtresse. A propos de nue, j’ai aussi contemplé les formes plaisantes de l’allégorie de l’Harmonie apparaissant sur le Victoria Hall. Lors de l’inauguration du bâtiment le 28 juillet 1894, elle attira bien des regards égrillards et de nombreux commentaires sur sa provocante nudité par la bienséante société genevoise. Il faut dire qu’elle ne cachait pas « l’endroit stratégique par le mouvement d’un genou ou d’une main pudique ou un rameau providentiel ». A la place du Molard, j’ai regardé avec surprise le profil de Lénine apparaître sur un bas-relief, portant l’inscription « Genève, Cité de Refuge ».  La tête du personnage recueilli dans les bras protecteur de la République de Genève est ornée de la célèbre moustache avec barbichette.

Avant de retourner sur la rive droite, je passe encore par le Cimetière des Rois à Plainpalais. Ici sont planté pour l’éternité les grandes figures genevoises, les notables de la Cité ou les illustres étrangers accueillis par la Ville. Répugnant aux honneurs terrestres, Calvin a voulu être enterré de façon anonyme et surtout que rien n’indique l’endroit où il repose. Respectée dans un premier temps, sa parole fut bafouée en 1999, malgré un concert de protestation : une petite grille fut érigée autour de ce que l’on croit être sa tombe. Une sobre pierre portant l’inscription JC y fut même adjointe. Loin des cimetières aux allées gravillonnées et aux plans plus ou moins ordonnés, ici la pelouse pousse entre les tombes, les allées disparaissent par endroit sous le gazon. Des arbres sont plantés au hasard, ici un pin, là un saule. Certaines tombes sont monumentales, alors que d’autres ne  portent même plus d’inscription. Un bien joli coin pour flâner en toute tranquillité.

Finalement me voilà de retour dans le quartier de Saint-Gervais, où Jean-Jacques Rousseau passa la majeure partie de son adolescence. Il fait presque trop sombre pour me lancer à la découverte des secrets insolites. Les inscriptions de la plaque des Héros Genevois sont illisibles dans la pénombre ambiante. L’église Saint-Gervais est fermée, et pourtant elle abrite en son sein de magnifique miséricorde, … Dans ce quartier gris, les volets peints aux couleurs vives d’une bâtisse sont les seuls tracent de couleur que je découvre. Je finis ma promenade en longeant le Rhône jusqu’à sa jonction avec l’Arve. De là, en une petite quinzaine de minutes j’arrive chez François.

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P.S. Et la Poutine c’est excellent !

Bibliographie :

  1. «Genève, insolite et secrète », Christian Vellas, Edition Jonglez, 2010, ISBN 978-2-9158-0779-0