J42 – Hawke Bay et Napier

22 06 2011

Marine Parade, Napier, mercredi 22 juin 2011, 17h54

Trajet : Pahiatua – Napier

D = 6297.4 km

Avec mon retour sur la côte est, les journées débutent à nouveau plus tôt, alors que l’obscurité étend son voile presque à la même heure sur tout le pays, avec le solstice d’hiver qui appartient au passé, la longueur des jours va définitivement rallonger. Que du bonheur. A peine huit heure passée, je me mets en route pour Napier, accompagné par quelques nuages et une petite bruine. Quelques kilomètres plus loin, je m’arrête à la Tui Brewery Compagny, qui brasse la célèbre Tui, la lager des jeunes kiwis, l’autre bière nationale, la Steinlager étant plutôt consommée par les trentenaires et plus âgés. Point question de dégustation de si bon matin – d’ailleurs la brasserie n’ouvre pour le public qu’à partir de 10h00 –, j’admirerai plutôt la célèbre tour de stockage des malts, reconnaissable à sa construction en brique, ornée de bandes verticales blanches, ainsi que les anciens bâtiments, couleur crème, encore utilisés comme entrepôts.

De retour derrière le volant, le voile nuageux est repoussé vers l’ouest, le crachin n’est plus qu’un souvenir. Au loin, alors que le soleil fait briller les mâts des éoliennes construites sur les crêtes de lointaines collines, un double arc-en-ciel s’y élève; ses rayons diffractés par quelques ultimes gouttes érigent un double arc-en-ciel. Au nord-est, bien qu’il soit déjà passé neuf heure, la portion d’horizon est drapée d’une magnifique robe orangée, qui se fond après dans les tons céruléens. L’explication viendra dans les minutes qui suivent, alors que j’écoute la radio, j’apprends que pour la deuxième fois le nuage de cendre, originaire du volcan chilien, passe au-dessus de la Nouvelle-Zélande. Or, d’un point de vue purement scientifique, plus un lever ou coucher de soleil présente une palette intense, plus le nombre de microparticules en suspension dans l’atmosphère est important.

Chemin faisant, je traverse une région où les dénominations possèdent des consonances scandinaves : Thor Street, Dannevirke, Norsewood. Dans ce dernier village, la halte m’amènera devant quelques maisons, dont l’architecture est similaire avec celle que l’on pourrait trouver en Norvège. Quelques maisons présentent des façades à clins, peintes en rouges, dont les poutres d’angle sont rehaussées de blanc, une véritable carte-postale. Le symbole du village est même l’historique roue scandinave où une simple double poutre en croix remplace les rayons de bois. Au XIXe siècle, Dr Isaac Featherstone, New-Zealand’s First Agent General à Londres, considéra que les peuples nordiques seraient les plus à même d’établir une colonie dans cette fruste et dure région, dont le climat continental est parfois froid et rigoureux. En 1872 et 1873, des norvégiens, accompagnés de suédois et de danois, débarquèrent dans cette région, dont l’appellation, 70 Miles Bush, dénote la difficulté de s’y implanter. Toutefois, la colonisation fut un véritable succès. Après 20 ans, un chêne, aujourd’hui en pleine croissance fut planté. Les traditions des pays d’origine sont loin d’être perdues : des effigies de trolls ornent les rues et le village fête les mêmes dates que les pays scandinaves.

Avant d’arriver dans les plaines de Hawke Bay, un dernier arrêt m’amène à Monckton Scenic Reserve. Mark Pickering décrit si joliment la balade dans son livre, que je me suis dérouté pour effectuer cette petite marche d’à peine 3 kilomètres. Perdus au milieu des plaines, les méandres d’une rivière se sont peu à peu transformés en vallon, une dense forêt a bientôt occupés les lieux, et de nombreux oiseaux y sont venus s’installer. A peine arrivé, le calme est parfait; aucun bruit si ce n’est le ruissellement de l’eau et les sérénades des volatiles. La ballade suit tantôt la rive, tantôt la crête d’un méandre. Nombre d’escaliers et deux ponts permettent d’accomplir cette boucle en forme de huit. Les forêts vierges du Nord, ou les jungles touffues du Sud sont bien loin, ici totaras, hêtres, matais, tawas peuplent les bois, et si les sous-bois sont garnis, ils sont loin d’être touffus. Un peu de mousse colonise le sol, quelques fougères y poussent, mais ce sont les feuilles mortes qui recouvrent la terre. Sympathique petite balade pour dérouiller mes muscles et os, un peu mis au repos ces derniers jours. Au moment de repartir, quelques doutes se sont emparés de moi quand les roues arrières ont commencés à patiner dans l’herbe humide, alors que la boîte à vitesse était déjà sur la deuxième. En embrayant les vitesses lentes, je progresserai lentement, entendant parfois le glissement de la boue le long du caoutchouc. Après quelques minutes je parviendrai enfin à revenir sur un sol plus solide. Un vrai bonheur, quand la plus proche habitation est à quelques kilomètres!

Une longue descente entre les collines m’amène dans les plaines d’Hawke Bay. Un brouillard les recouvre, me cachant jusqu’aux derniers kilomètres avant Hasting les nombreux vignobles de la région. Ce ne fut pas une grande surprise, je savais pertinemment que j’allais traverser cette région. Mon premier arrêt sera pour Sileni Estate, dont le bâtiment semble comme avoir été projeté depuis les étoiles dans les terres. Effectivement, la bâtisse, à l’architecture symétrique et osée, apparaît au bout d’une allée rectiligne, bordée par les vignes. La géométrie parfaite des jardins, des allées et de la cave est impressionnante. Je pénètre dans le cellier, où un silence d’or règne en maître. L’accueil sera très chaleureux, la discussion animée avec l’hôtesse, discutant des vins néozélandais, des cépages cultivés en Valais, de la brume présente, … Un vrai plaisir, qui n’a d’égal que la qualité des vins dégustés :

  • Chardonnay (2009) « The Lodge » : amande en bouche, le chêne est fondu dans les arômes, et se perçoit subtilement à la fin. Son côté miné me plaît beaucoup.
  • Redmetal Merlot (78%)/Cabernet Franc (22%) (2009) : arôme de mûre/myrtille, les tanins ne sont pas fondus en raison de son jeune âge. D’ici 3-4 ans avec un bon pavé de bœuf!
  • Merlot (85%) / Cabernet Franc (15%), Label Noir (2008) : myrtille et floral, l’équilibre entre tanins et douceur est parfait. Il développe des arômes intenses qui emplissent la bouche, et perdurent longtemps. Un véritable must qui accompagnerait une bonne viande rouge, ou un bon morceau de fromage à pâte dure vieilli.

Parmi toutes les caves visitées, la qualité des vins de Sileni Estate m’a fortement impressionnée. La finesse est particulièrement impressionnante, dans le sens où même pour des vins rouges peu âgés (2-3 ans), le chêne est fondu et n’apparaît que de façon subtile, apportant un peu de puissance au vin. Lorsque je prendrai congé, aucun frais ne me sera facturé – comme il est pourtant indiqué – car ce fut un réel plaisir de discuter. Je repars avec le nom d’une autre cave où un autre arrêt est nécessaire. Le brouillard s’est levé, et je découvre enfin le vignoble dans son intégrité: aucun verger ou pâturage ne semble séparer les parchets de vignes. Façon de s’exprimer, car la vue ne porte pas à plus d’une centaine de mètres sur ces plaines plates.  Arrivé à Trinity Hill, de l’autre côté de la vallée, je dégusterai à nouveau trois vins. Un seul point noir au service, les vins  sont servis un peu frais pour développer pleinement leurs arômes :

  • Viogner (2007) : un cépage que je ne connaissais point. Agrume au nez, aromatique en bouche, il manque toutefois de caractère et présente une finale courte.
  • Chardonnay (2009) : j’y retrouve l’amande du précédent, avec un poil d’acidité sur la fin qui ne me convainc pas.
  • Pinot Noir (2008) : arôme de prune et de cerise. Le chêne n’est pas perceptible, sans doute car il s’agit d’un assemblage entre vin vieilli en fût de chêne, et vieilli en tank inox.

Le soleil brillant pleinement dans un firmament bleu, si ce n’est au Nord où les lueurs roses orangées couronnent les crêtes des montagnes, je décide de monter jusqu’à Te Mata Peak, afin que ma vue embrase pleinement la région. Sur le chemin, je m’arrête à Hastings, qui, tout comme Napier, fût reconstruite après un tremblement de terre dans un style Art Déco. Le Westerman’S Building occupé par l’office du tourisme possède une magnifique entrée, aux vitres décorées. Je passerai aussi devant le Hawke Bay Opera House, un survivant d’avant la catastrophe possédant une façade dans le style des missions espagnoles. Pour arriver jusqu’au parking du début de la marche, je traverserai un quartier dont les rues sont bordées de magnifiques maisons, où les SUV de grandes marques européennes occupent les places de stationnement.

Te Mata Peak, qui dans la bouche d’un kiwi devient tomato peak, est une abréviation pour Te Mata o Rongokako, le géant endormi. D’après la légende maorie, le grand chef Rongokako repoussa son plan d’attaque de la tribu voisine lorsqu’il vit la beauté de la fille de son rival. Pour prouver sa virilité, il fut obligé d’accomplir de difficiles tâches. Il les réussit toutes sauf la dernière, qui était de se frayer un chemin en dévorant tout sur son passage. Aujourd’hui son corps forme les collines dont Te Mata o Rongokako est la plus élevée, et la morce qu’il arracha à la terre est la baie d’Hawke Bay. Si vous prenez le temps de regarder une carte, vous verrez que cette baie possède la forme caractéristique d’une morsure dans le littoral de North Island. De façon plus terre à terre, ces montagnes sont le résultat de la rencontre entre les plaques tectoniques du pacifique et de l’Australie qui repoussa les roches sédimentaires en dehors de leur plan horizontal.

Le chemin monte à flanc de colline entre taillis et pâturages occupés par de tranquilles moutons, avant d’arriver jusqu’à la crête. Tout en la longeant jusqu’au sommet, culminant à 399 mètres, je profite de la vue qui s’étend tous azimuts, de Maiha Peninsula jusqu’au Mt Ruapehu, avec la plaine d’Hawke Bay au Nord et Cape Kidnapper au Sud. J’oserai presque le terme de grandiose, mais les nombreux feux de sarments dans les vignobles qui recouvrent les plaines d’un fin voile à l’esthétisme douteux m’en enlèvent l’envie. Je retourne à Hibiscus en longeant l’autre arrête, descendant dans une parois de molasse où de nombreux coquillages fossilisés sont mis à nu par les précipitations. La vue porte sur les nombreuses collines au loin et deux petits lacs essaimant dans les prés en contrebas. Je rejoins le couvert des arbres dans une forêt de séquoias qui élancent leurs troncs rectilignes jusqu’au ciel, avant qu’un petit sentier entouré d’espèces plus locales me reconduise jusqu’au parc. Comme à Redwood Forest à Rotorua, aucun arbuste ne pousse dans le sous-bois.

Encore une vingtaine de kilomètres sans m’arrêter avant de rejoindre Napier. Aucun problème pour une fois, l’abord de la ville n’est pas des plus pittoresques, coincé entre diverses usines. Par contre, une fois arrivé à destination, le décalage temporel est impressionnant. Petit retour vers le passé: ville colonisée dès le 12e siècle par les maoris, James Cook cartographia les parages en 1769 et dès 1854, une colonie fut établie, nommée en l’honneur du général britannique et administrateur colonial Charles Napier. Très vite, elle devint une ville, souffrant d’exiguïté, emprisonnée entre la mer et les eaux d’un lagon. Le 3 février 1931, un violent tremblement de terre, atteignant 7.9 sur l’échelle de Richter, accompagné de ses répliques fit table rase sur la région : Napier et Hastings furent complètement détruites. 258 morts furent comptabilisés, ainsi qu’un nombre incalculable de blessés. A tout malheur son bonheur: la catastrophe souleva la terre, transforma le lagon en des terres situées 2 mètres au-dessus des eaux. Le gouvernement n’hésita pas à proclamer comme siennes ces terres émergées, ainsi que la surface des six anciennes îles appartenant aux maoris. Après quelques mois de planifications commença la reconstruction dans le style en vigueur de l’époque : l’Art-Déco, faisant actuellement de Napier, la capitale mondiale de l’Art-Déco en raison de l’uniformité architecturale.

N’allez pas imaginer les hauteurs du Chrysler building de New-York, l’Art-Déco s’est répandu à même le sol, ne s’élevant que rarement avec des bâtiments de plus de 2 étages. Zigzags, ziggourats, lignes de vitesses, motifs anciens d’inspirations maya, égyptienne et occasionnellement maorie décorent les façades. Les teintes sont pastels : rose, ocre, vert…. Le style est sobre, colonnes et encorbellements ayant fait de nombreux morts et blessés, …. Murs plâtrés et sculptés, terracota travaillée, fenêtres, voûtes, vitres décorées, détails à profusions, … Toutes les caractéristiques sont présentes, un véritable voyage dans le temps. Même les lampadaires électriques installés plus récemment ou l’aménagement des rues possèdent un air rétrograde qui s’intègre parfaitement dans l’architecture. Une petite balade dans les rues m’amènera devant les plus beaux bâtiments : Gaiety de Luxe Cinema, Hotel Central, Scinde Building, Daily Telegraph Building, … Arrivé devant le Deco Center, qui abrite le Art Deco Trust qui s’est longuement battu pour préserver la lignée stylistique de la ville, j’y pénètre sans hésitation. Une veille dame m’accueille et me propose de visionner un film sur l’histoire de la cité. Je n’hésiterai pas une seconde : rappel historique, leçon accélérée sur le mouvement Art Déco, introduction à l’Art Nouveau, avec exemples stylistiques locaux. A la sortie, je discuterai jusqu’à la fermeture du magasin avec cette anglaise au moins septuagénaire, mais si vive. J’apprends que ses premières leçons de ski datent de 1956, en Autriche dans un village où seul son professeur et elle parlaient anglais, qu’elle arriva à Napier il y a une cinquantaine d’années. Elle travaille actuellement pour l’association à titre de bénévole. Un véritable poème. Me voyant emballé par ce mouvement, elle me compte des histoires à propos du weekend Art Déco qui se tient à Napier chaque année : durant ces deux jours particuliers, anciennes voitures emplissent les rues, les habitants revêtent des costumes d’époque, le train de vie redevient celui des années 1930. Cela donne vraiment envie d’y participer.

De retour sur Marine Parade, l’avenue qui longe le front de mer, comme la Promenade des Anglais à Nice, et gagne un des parcs situés à l’entrée de la mer, je jette un coup d’œil à Tania of the Reef (1954), qui possède un air de ressemblance avec la Petite Sirène de Copenhague, et, comme le Lonely Planet m’apprend, a été volée et retrouvée en 2005. Le plus intéressant reste toutefois la fontaine Tom Parker Fountain, illuminée à la nuit tombée de couleurs vives.

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