J38 – Abel Tasman National Park

18 06 2011

Nelson, samedi 18 juin 2011, 17h40

Trajet : Marahau – Nelson

D = environ 5661.3 Km

9h30, nous embarquons dans le bateau, reposant sur sa remorque. Tirés par un tracteur, nous parcourrons ainsi les 500 mètres nous séparant de la rampe de mise à l’eau. C’est bien la première fois que je fais du bateau à roulette sur une route nationale. Avant de mettre le cap sur Anchorage, un petit détour nous amène près de l’amer dit « Apple Split Rock », le rocher de la pomme coupée. Aucun besoin de commentaire, le nom se suffit à lui-même. L’excursion jusqu’à Anchorage se fait dans une mer formée, 2 mètres de creux. Malgré la dextérité du pilote, les chocs sont parfois violents, l’écume vole… Une demi-heure de navigation, naviguant loin des côtes, la vue n’est pas terrible, amoindrie par un rideau d’eau. L’approche jusqu’à la plage se fait dos au vague, quelques surfs sur les déferlantes barrant l’accès avant de nous retrouver sur le calme – tout relatif – à l’abri de la baie.

M’y voilà enfin, le paysage est magnifique : eau turquoise – agitée –, sable ocre – mouillé –, forêt verdoyante – détrempée –. Un vrai paradis si la pluie n’avait pas redoublé d’ardeur à mon débarquement. Ma première pensée  fut de me demander si j’étais sain d’esprit à venir me balader par un temps pareil. A la vue des pantalons de jeans, des vestes à moitiés ouvertes, sans capuchons des trois autres jeunes passagers, je suis persuadé que mes neurones fonctionnent parfaitement. Il ne reste plus qu’à marcher, 12.4 kilomètres me séparent encore de ma destination.

Free House, Nelson, 19h00

La marée haute me repousse dans les hautes herbes à l’orée de la forêt pendant que je longe la plage. De temps à autre une vague plus grande que les autres, déferle au sommet de la dune, m’éclaboussant d’écumes et d’embruns. Alors que le sentier continue le long de la plage en direction de Bark Bay, je bifurque vers l’est, prenant peu à peu de la hauteur. Dès le début de la montée, je repense à l’excursion jusqu’au Bridge to Nowhere. Ici aussi le chemin n’est plus qu’un lit de rivière : l’eau ruisselle, dévale la pente… de temps à autre une rigole de bois canalise une partie du liquide vers le talus en une magnifique gerbe, alors que le trop plein bondit par-dessus la traverse et continue de dévaler la pente. Arrivé au sommet, avant de poursuivre sur l’Abel Tasman Track, je descends jusqu’à Water Cove. Encore plus que sur le chemin principal, le U du sentier est complètement inondé par l’eau. Arrivé au niveau de la plage, je peux admirer le lieu où Dumont D’Urville ravitailla en eau l’Astrolabe, après avoir cartographié la région. D’ailleurs nombre de dénominations possède une consonance française comme Adele Island, dont la silhouette est visible, fondue dans la nébulosité des averses. J’y retrouve les mêmes tonalités qu’à Anchorage : turquoise, ocre et vert. Une magnifique palette qui resplendit malgré le mauvais temps. Il s’agit d’un phénomène qui m’a surpris et me surprend toujours en Nouvelle-Zélande. Malgré les fortes précipitations, la luminosité est importante, la couverture nuageuse semble toujours fine, comme si la pluie allait s’arrêter bientôt. Un phénomène bizarre, pour moi, qui suis habitué à un ciel gris, un univers sombre avec pareil temps.

Alors que je rejoins les hauteurs, je ressens un froid liquide s’infiltrer entre mes orteils.  Après avoir dégouliné sur mon imperméable, la pluie ruisselle le long du pantalon jusque sur mes souliers, imbibant peu à peu le tissu. Je suis définitivement persuadé qu’une randonnée sous la pluie ou constituée de traversée de rivière se déroule selon trois stades distincts. Le premier consiste à marcher en faisant attention à l’endroit où les pieds vont se poser afin de préserver l’aridité du soulier, le deuxième est quand l’humeur devient quelque peu grincheuse alors que, malgré toutes les précautions, l’humidité a fini par gagner l’intérieur de la chaussure et enfin le troisième, quand il n’existe plus d’autre choix que de continuer dans ces conditions. A partir de là, la route devient bien plus facile. Marchant au milieu du chemin, devenu rivière, le paysage peut à nouveau être admiré sans regarder toutes les deux secondes le sol afin de ne pas mettre les pieds dans l’eau. Aujourd’hui il ne m’a fallu qu’un petit quart d’heure pour arriver au troisième stade.

The Wakamarinian Cafe, Havelock, écrit le dimanche 19 juin 2011, 15h30

De retour sur le chemin principal, l’itinéraire est maintenant relativement plat, je poursuis mon périple. Erodé par les nombreux passages des touristes, l’eau stagne, formant de petites flaques, puis des gouilles et enfin de véritables étangs où la surface arrive au bas de la cheville. La seule différence avec Whanganui est la couleur: ici l’eau, qui ne s’est pas enrichie de divers sédiments argileux, reste limpide. De temps en temps, quand le chemin rentre dans un petit vallon, au bout de ce dernier un pont enjambe, ce qui fut à l’origine un petit ruisseau. Aujourd’hui, gonflé par les pluies torrentielles, ils sont devenus de véritables rivières, débordant de leur lit, envahissant le sous-bois voisin, ou encore inondant le chemin. Je ne compte même plus le nombre de cascades déversant des litres et des litres d’eau sur le tracé et le promeneur isolé. Par ailleurs, lorsque surviennent de fortes rafales, balayant la forêt depuis le nord, les arbres secoués lâchent une avalanche de grosses gouttes, qui s’ajoutent aux nombreuses petites de la pluie, dont l’intensité ne cesse d’augmenter. Je ne ressortirai d’ailleurs plus mon appareil photographique jusqu’à la prochaine accalmie.
Je me souviens avoir parlé de presser le pas si les éléments se déchaînaient. Sans courir, j’ai appliqué cette décision à la lettre. Toutefois, à plusieurs reprises je n’ai pu m’empêcher de partir sur des sentiers de traverses, pour aller admirer le panorama à partir de quelques promontoires, ou rejoindre les plages ceignant les criques.  Entre marée haute, refoulant l’eau douce dans les terres, et torrents dévalant les pentes rejetant leur liquide dans la mer, la lutte est âpre à Akersten Bay. D’ailleurs devant le statut quo de cette lutte, qui ne voit que le niveau augmenter, le chemin disparaît complètement sous le mélange des flots, barrant l’accès à la plage.

De toutes mes balades, j’ai rarement vu une forêt si verdoyante: les feuilles des manukas sont particulièrement éclatantes, loin de la terne teinte qu’elles arboraient plus au sud, comme sur les flancs de Mount Robert ou sur Stewart. Sans être aussi dense que sur cette dernière île, la jungle me rappelle celle que j’y ai rencontrée sur le premier tronçon, jusqu’à maoris beach. Exubérante, descendant jusqu’au beige du sable paradisiaque. La géologie du terrain est par contre complètement différente: au lieu d’une épaisse couche de terre, la région de l’Abel Tasman, dans la prolongation de la West Coast est constituée de granit, recouvert par une mince couche d’humus, permettant tout juste aux racines des arbres et arbustes d’y rayonner alors que mousses et fougères tentent de s’imposer.

The Flying Haggis, Picton, 20h00

Après un peu plus de deux heures trente de marche, je rejoins la limite de l’Abel Tasman National Park à Marahau, bien content d’être enfin arrivé à destination. La pluie s’est enfin calmée, une légère bruine m’humidifie alors que je lance un dernier coup d’œil en arrière. Un dernier kilomètre à parcourir jusqu’à Hibiscus, et je peux enfin revêtir des habits secs. Si le T-shirts le restera, les chaussettes, quant à elles, s’humidifieront rapidement au contact des souliers. Mais même si le bonheur ne dure qu’un instant, il est bien réel. Le poste de pilotage du campervan se transforme en véritable étendage, il n’est pas question que le moindre habit humide termine dans la cellule de vie à l’arrière avant d’être redevenu sec. Les prévisions météorologiques prévoyant encore un dimanche pluvieux, et un retour des éclaircies dans le courant de lundi après-midi, je m’apprête à vivre quelques jours dans l’humidité.

L’accalmie ne sera que de courte durée: alors que je mets le cap sur Nelson, mes essuie-glaces fonctionnent à plein régime. Je ne retournerai pas me balader avec un temps pareil. Toutefois, ayant ouï dire que la région possède un caractère artistique et surtout viticole fortement développé, je doute que cela pose un problème. Après avoir sélectionné quelques caves dans un prospectus, aidé dans mon choix par le guide du Lonely Planet et, hier, par une des demoiselles de l’office de tourisme de Motueka, je me  mets en route. Des vignobles, quels vignobles. Alors que je m’attendais comme du côté de Blenheim à découvrir des vignes recouvrant les flancs de côté, je fus déçu par le patchwork de pâturages, vergers et vignes que j’ai découvert. L’ensemble manque cruellement d’unité pour être esthétique. Arrivé devant le premier cellier, je trouverai la porte close pour la saison d’hiver. Dans mon choix, il me reste encore une cave, dont les vignes sont situées sur les collines à Upper Moutere. Arrivé à Woollaston Estate, je découvre un charmant carnotzet, d’où la vue par temps clair doit s’étendre de l’Abel Tasman National Park jusqu’à Nelson, couplé avec une petite galerie d’art. Si les œuvres me laisseront froid, je me ferai un plaisir de déguster deux vins – il ne faut pas abuser en conduisant –. Le premier sera un riesling, première fois que je vois ce cépage en Nouvelle-Zélande, le deuxième un pinot noir, dont la vigne est plantée sur un sous-sol argileux. Cette caractéristique est l’un des traits particulier des vignobles du Nelson, situé sur les collines.

  • Riesling 2009 (4 étoiles Michel Coopers) : Sec, l’attaque est un mélange de lime et de citron, laissant un final un peu acide. Toutefois, le tout est balancé par la douceur du sucre résiduel.
  • Pinot noir, 2006 : prune rouge au nez, le vin est très équilibré. Long en bouche, sans être très puissant, j’ai trouvé le final élégant. Il irait bien avec un plateau de formage à pâte molle, ou un bleu délicat.

Quittant les hauteurs, je rejoins le bord de l’eau à Mapua, situé au bord de l’estuaire de Waimea River, l’un des plus grand Nouvelle-Zélande. J’y découvre un charmant petit port, oscillant entre les baraquements de pêcheurs où j’achèterai un morceau de Makerel fumé, les restaurants spécialisés dans le poisson et quelques galeries – comme les nombreuses qui parsèment tout le Nelson – d’art. Par curiosité, je visiterai Cool Store Gallery, regroupant les œuvres d’artistes locaux, dont la visite est recommandée par le Lonely Planet. Je ne serai pas déçu et ressortirai difficilement sans rien acheter. Les objets présentés ne sont pas hors de prix et possèdent tous un cachet certain, relié à l’histoire contemporaine maorie et néozélandaise. J’arriverai à ne pas craquer devant un tableau humoristique sur les rivalités solaires entre Blenheim et Nelson, traité dans l’esprit kiwi.

Chemin faisant, je regagne l’intérieur des terres et débarque à Seifried, une cave dont les vignes sont situées dans les plaines aux pieds d’Upper Moutere, avec un sous-sol radicalement différent. Il s’agit d’une des plus grandes caves de la région, et l’assortiment proposé comprend plus d’une vingtaine de vins différents. Je laisserai la lourde tâche du choix à la serveuse, la seule contrainte, me surprendre et me faire découvrir le meilleur, en choisissant un blanc et un rouge. Sa sélection sera un Gewürztraminer et sur un Cabernet Merlot. Ayant été un peu déçu par le rouge, je goûterai aussi un pinot noir :

  • Gewürztraminer 2010 : fort arôme de muscat, très délicat. Je ne suis toutefois pas un grand habitué de ce cépage. Il irait très bien en sabayon.
  • Cabernet-Merlot 2009 : arôme de fruit rouge et riche au palais, sa jeunesse laisse transparaître le chêne. Final un peu poivré, et relativement court.
  • Pinot noir 2009 : épicé et fruits des bois au nez. Tanins et arômes fruités sont très équilibrés. Un caractère bien plus achevé que le cabernet-merlot.

Ayant à chaque fois profité de discuter avec les cavistes et parfois les autres dégustateurs, les heures se sont écoulées rapidement. Arrivant à Nelson, la ville, par le Sud, je longe la côte, suivant Whakatu Drive puis Rocks Road. La vue sur Tasman Bay, Boulder Bank, noyée dans les teintes grises, est magnifique. Le temps de passer au supermarché, poster un ou deux billets et je profite d’être un soir à Nelson pour boire un verre à Free House, un bar occupant une ancienne église, spécialisé dans le service de produits néozélandais : bière, vin ou jus de fruit.  Attablé à une grande table ronde, profitant de rédiger, pour une fois, ma journée dans mon petit carnet je déguste tranquillement une excellente IPA, dont j’ai malheureusement oublié le nom de la brasserie. Lorsque deux couples amis viennent alors me rejoindre à ma table, je pousse cahier et crayons de côté. Dave, John, Lisa et Alice, les présentations sont vite accomplies. Rapidement, les sujets de conversations s’enchaînent : refroidissement de l’Europe suite au Gulf Stream, économie mondiale avec émergence de la Chine, chasses puis conscriptions militaires… Finalement lorsqu’ils quitteront la taverne après leur bière d’apéro ils me convient à venir manger avec eux, en face chez l’indien, le meilleur de Nelson et de tout South Island. Parfait exemple du véritable esprit kiwi. Pourquoi pas, comme aurait dit Jean Charcot, et me voilà partageant un mix de poulet Tandoori, boulettes d’agneaux et autres petits en-cas pour l’apéro avant de déguster un poulet karoo, qui se révèle excellent, épicé à souhait. La soirée est excellente, aussi surprenante et agréable que celle passée avec Mike à Devonport. Dans le prolongation d’une discussion qui a dévié sur le mariage et les enfants, éducation comprise, ils tenteront même de me marier avec une de leur amie, après avoir appris ma situation maritale. 22h30, alors que le restaurant s’apprête à fermer, je quitte les lieux en compagnie de ce jeune pilote de course professionnel, de l’expert écologique, et des deux employées de banques – bien placées –. Nous prendrons congé sur le trottoir, chacun partant dans des directions opposées.

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J 38 – Abel Tasman National Park

18 06 2011

Marahau, samedi 18 juin 2011, 8h30
Trajet : Marahau
D = 5565.4 Km

Dehors la pluie se déchaîne par intermittence : une averse chaque dix minutes. De nombreuses personnes m’avaient vanté Nelson, comme l’une des régions les plus ensoleillées de Nouvelle Zélande, tout comme la West Coast, l’endroit le plus pluvieux. Il semblerait que j’expérimente plutôt l’inverse. Depuis la fenêtre, je peux admirer une baie, vidée de son eau par la marée basse. La rive est découpée, la forêt dense descend jusqu’à la vase, d’étroits ruisseaux convoient l’eau douce jusqu’à la mer, serpentant sur le plat estuaire. Le paysage me fascine. Si je tourne casaque en raison de la météo, je sais pertinemment que je vais regretter amèrement de ne pas avoir bravé les éléments. Reste à savoir quel itinéraire je vais choisir. D’entrée, la longue marche Bark Bay – Marahau est exclue, marcher une journée sous la pluie ne me tente guère – je ne suis plus à Rakiura Islands –, ni sur la West Coast, encore moins dans le Fjordland. Le nombre d’arrêt afin de profiter du panorama ne sera pas moindre en raison du temps. Leur durée sera par contre écourtée, il n’est pas sûr que je recherche absolument un meilleur point de vue sur le paysage, vaquant de-ci de-là. Le trajet Bark Bay – Anchorage ne me tente pas trop, car je risque bien d’attendre le bateau taxi pendant 2h30, ce qui ne m’enchante guère. Finalement, une des meilleures solutions serait de débarquer à Anchorage et de revenir à pied jusqu’à Marahau, exempt de tout horaire. Je pourrai profiter de descendre jusqu’aux multiples baies si le temps s’éclaircit ou au contraire presser le pas si la pluie continue à tomber. Dans tous les cas, à mon arrivée, il ne me restera qu’à prendre le volant.

Alors que j’arrive au bureau de Marahau Water Taxi, j’apprends qu’aujourd’hui ils n’opèrent pas de liaison en raison de la météo, jugée exécrable. Ils m’indiquent par contre que leurs collègues d’Aqua-Taxi assurent leur service. Equipé de mes habits imperméables, la demoiselle à la réception me regarde avec des yeux écarquillés, lorsqu’après les salutations d’usage j’ajoute « il paraît que vous opérer des bateaux-taxi aujourd’hui ». Le patron sortira même de son bureau pour venir voir quel énergumène a décidé d’aller se promener aujourd’hui sur le sentier. Départ dans un peu moins d’une heure, juste le temps de recharger les batteries, écrire un billet.

Dehors, les gouttes forment un rideau d’eau. Cette fois-ci, il ne s’agit plus de quelques douches par intermittences, mais d’une véritable pluie faite pour durer. J’apprends qu’il s’agit des résidus nuageux qui a valu à l’Australie quelques inondations dans le sud-est. Je dis déjà adieu aux paysagex de carte postale : eau azur, à peine ridée par le vent, plages de sable fin resplendissantes au soleil, panorama à perte de vue sur les îles et les baies, …

Le reste des aventures et les photos de la journée, la prochaine fois que je me connecterai, sans doute quand je serai de retour à Windy Welly.





J25 – Luxmore Hut

5 06 2011

Princhester Road, The Key, 5 juin 2011, 18h10

Trajet : Lake Gunn – Te Anau – Milford Sound – The Key

D=3844.8 km

Il n’a pas arrêté de pleuvoir de toute la nuit; c’est seulement ce matin, alors que je m’étire, que la pluie cesse. Quelques grosses gouttes tombent encore de la frondaison, teintant gaiement sur la carrosserie. Œufs brouillés et pain grillé dans la poêle pour le petit déjeuner, avant de faire une petite balade alors que l’aube commence tout juste à poindre. Les nuages sont toujours bas de plafond, quelques bancs de brouillard semblent flotter dans la plaine. Je voulais monter ce matin à Key Summit, une petite montagne de 900 mètres, avec une vue formidable sur Eglington et Hollyford Valley; toutefois je doute que la vue en vaille la peine. Je décide donc de me tenir au plan établi hier soir, celui de rejoindre Queenstown dans la journée, éloignée d’environ 250 kilomètres. Le chemin ne s’annonce que peu glorieux, aucune halte culturelle, aucun élément artificiel ou naturel indiqué sur les diverses cartes. Bref, une journée de conduite.

Peu à peu, la luminosité augmente, le paysage a quelque peu changé depuis mon dernier passage hier matin. L’humidité ambiante se développe en grosses nappes de brouillard, alors qu’Eglington river a vu son flot grossir. Je m’arrête pour prendre quelques photos, et c’est à ce moment que je m’aperçois du drame. Sur l’objectif de mon appareil photo, le filtre protecteur UV(C) est cassé, et quelques débris de verre sont venus marquer la lentille de l’objectif. Sans doute hier soir, lorsque le sac a glissé du siège, la protection plastique est venue appuyer sur le verre. Heureusement que l’appareil était soigneusement emballé dans son étui, je ne saurai dans quel état je l’aurais retrouvé ce matin. Quelques petits tests me permettent de m’assurer que tout semble fonctionner correctement : zoom, autofocus, diverses réglages, … et, « heureusement » les rayures sur la lentille sont situées en dehors du champs de prises de vue. Jusqu’à présent, je touche du bois. Ma seule crainte est que de l’humidité ait pu pénétrer dans l’objectif et le boîtier. L’avenir nous le dira, mais il serait dommage que je ne puisse plus illustrer mon propos.

Je m’arrêterai à nouveau à MacKay Creek pour observer Eglington River. Hier le torrent s’y écoulait tranquillement, l’eau transparente et joyeuse. Aujourd’hui, il est devenu vivace et impétueux, presque violent. Son niveau s’est élevé au bas mot d’un bon mètre, et sa couleur a viré au beige clair, l’eau teintée par les sédiments arrachés à son lit. Je comprends mieux la présence des épis destinés à casser l’écoulement que j’avais aperçus hier.

Alors que je m’approche de Te Anau, le ciel ne cesse de s’éclaircir et la vue sur le lac éponyme, avec les Murchison Mountains et Jackson Peaks saupoudrés de blanc est magnifique. Ah Fjordland, pays merveilleux à la météo si changeante d’un jour à l’autre, aux paysages extraordinaires, j’aurai bien de la peine une fois que je t’aurais quitté. Mais finalement, qui parle de t’abandonner si abruptement? Finalement autant profiter d’un dernier jour pour une petite ballade ensoleillée. Je ne retournerai pas au fond de la vallée, bien que le soleil y brille aussi pour gravir Key Summit, et me déciderai pour suivre un bout de l’itinéraire de la Kepler Track, des vannes de régulation du lac jusqu’à Luxmore Hut la première cabane, si le tracé est suivi dans le sens trigonométrique.

La voiture parquée, j’empaquète vite une bouteille d’eau, mon paquet de trail mix, mélanges de fruits secs et amandes, ma fourrure polaire, une veste de pluie, le tube de crème solaire et m’élance sur le chemin. Un panneau du DOC annonce : Luxmore Hut : 6 hours (15 km). Depuis le temps, je sais très bien qu’il est largement surestimé, malgré une dénivelée de 1000 mètres, mon livre de randonnée préféré donne 5-6 heures, y compris le retour.

Durant les 6 premiers kilomètres, la progression, à travers une forêt de beechs rouges, suit les contours du lac, passant par Doc Bay. Les jeux d’ombres et de lumières à travers l’orée de la forêt ne cessent de modifier les couleurs, tantôt sombres, tantôt étincelantes. Comme lors de ces précédents jours, je trouve que les oiseaux sont bien plus actifs ici dans Fjordland que sur Stewart Islands, leurs chants résonnent plus régulièrement, même en pleine journée. Un véritable plaisir que de se balader. Le sentier est très bien entretenu, seules de petites racines manquent de tendre quelques croche-pieds à un randonneur un peu maladroit. A Brod Bay, je quitte les rives enchanteresses pour gagner l’intérieur du pays.

Le sentier grimpe gentiment le long du côté, avant de zigzaguer à flanc de montagne lorsque la pente devient plus raide. La vue sur le lac en contrebas est occultée par les longs troncs fins recouverts de mousse. Comme aucun arbuste ne pousse, l’impression de vastitude est impressionnante, renforcée d’autant plus quand le bleu du lac devient visible entre les arbres. Alors que le soleil réchauffe le sol, l’humidité se dégage sous forme de vapeur, nimbant peu à peu l’atmosphère. A mesure que je monte, le brouillard se forme. Arrivé à mi-chemin, le sentier passe aux pieds de falaises de molasse. Ces dernières resplendissent dans leurs robes beiges et grises, rehaussées de jaune par des lichens poussant à flancs de paroi. J’aperçois alors les premiers aménagements du DOC : ponts, rambardes, escaliers permettent de passer ces murs, j’ai presque l’impression de progresser dans les gorges du Durnand.

Sitôt arrivé sur le plateau supérieur, la végétation a changé, les fougères sont devenues plus rabougries, les mousses poussent plus abondamment sur les troncs, le diamètre de ces derniers a quelque peu diminué, des lichens commencent à orner des cailloux. Toutefois, ces modifications ne sont rien comparées à celle que je découvrirai. Brutalement, au détour d’un virage, je quitte l’étage subalpin, les beechs rouges sont remplacés par ceux de montagne. Les lichens ont remplacé en grande partie les mousses sur le sol. Formant aussi des branches de centenaires sur les arbres, ces derniers apparaissent blanchis, comme si la neige venait de tomber.

Après avoir gagné verticalement une centaine de mètres supplémentaires, je débouche sur une steppe alpine, à l’herbe jaunie, aux petits buissons rabougris. A nouveau, la transition est rapide. Si dans nos contrées helvétiques, la forêt alpine laisse peu à peu place aux praires alpines, avec des orées mal délimitées – il y a toujours quelques arbres qui pousseront plus loin que d’autre –, en Nouvelle-Zélande, les changement de végétation sont brusques, l’orée est nette, aucun beech ou conifère n’étant ses racines plus loin. La vue est par contre magnifique. Quelques bancs de brouillard ne me permettent pas d’en jouir pleinement, mais la vue sur le lac et ses divers bras, les montagnes au-delà, est splendide. Au loin, Luxmore Point (1472m) et sa crête rocailleuse domine l’étendue de la steppe dans laquelle serpente le chemin.

Après cette rude grimpée, je suis le chemin, plus ou moins plat jusqu’à la cabane. Cette dernière, qui se voit actuellement augmentée d’une aile est bâtie au creux d’un vallon abrité par le vent, dominant South Fjord, l’un des bras de Lake Te Anau, profitant du soleil, de son levant jusqu’à son couchant. J’y rencontre une équipe de randonneurs, profite de discuter avec et l’un me conseille de pousser jusqu’à Luxmore Point, le sommet de la montagne à une bonne heure de la cabane. Ils y sont passés hier: sous la pluie la vue n’était pas géniale, par contre aujourd’hui elle risque bien d’être digne d’un roi. Finalement, comme il n’est qu’à peine passé midi, et que je n’ai mis que deux heures et trois quarts pour y arriver, je poursuis ma route. Au passage j’observe une pierre suspendue par une simple ficelle sous le balcon, avec l’inscription Luxmoore Weather Stone, la pierre météorologique de Luxmore. Une brève notice explique son utilisation:

Cette pierre a le pouvoir de prédire le temps courant et à venir :

Si la pierre est sèche, le temps est excellent

– mais il peut pleuvoir plus tard

Si la pierre est humide, il pleut

– mais le temps peut s’éclaircir et devenir excellent

Si la pierre porte une ombre, le temps est ensoleillé

Si la pierre est blanche, il neige

Si la pierre se balance, il vente

– mais il peut arrêter de souffler plus tard

Si cela n’as pas grand sens, alors il faut parler avec le ranger qui va organiser un temps chaud, avec beaucoup de soleil, et un magnifique arc-en-ciel s’étend du réservoir à eau jusqu’au bout de la cabane.

Au fur et à mesure que je m’approche, j’admire cette pointe, émergence rocheuse dans la steppe, ornée sur son flanc gauche par une arrête rocailleuse; une corniche, telle une cape, repose sur son épaule droite. Pour y accéder, le chemin fait le tour de la montagne, dévoile un énorme pierrier sur sa face nord, et finalement le chemin qui jusqu’à présent était bien entretenu se transforme en une petite piste à travers les cailloux pour les 10 dernières minutes de marche qui me mènent à la pointe. Au sommet, je m’installe tranquillement sur les rochers chauffés par l’ardent soleil, un vrai bonheur. Un petit moment de repos bien mérité après 1300 mètres d’ascension. La vue sur Fjordland est grandiose : les montagnes aux flancs abruptes élèvent leurs cimes les unes plus hautes que les autres, des crêtes découpées aux rasoirs, des sommets enneigés dans le lointain, … et tout cela se découpant sur un arrière plan céruléen. Fjordland pays extraordinaire, sous les nuages, sous la pluie ou au soleil, tu es sans exception ma contrée kiwie préférée.

Je me décide à prendre quelques photos et découvre avec effroi que de l’eau s’est condensée dans l’objectif. Himmel, Arsch und Zwirr, j’espère bien pouvoir solutionner le problème avec le deuxième paquet de billes de silicagel – une composé chimique qui absorbe l’humidité – que je conserve précieusement dans une pochette étanche. Ne pleurons pas, ce qui est fait est fait, il ne me reste qu’à profiter du paysage et utiliser mon téléphone portable pour prendre quelques souvenirs de moindre qualité.

Le retour jusqu’en plaine est bien plus aisé. Du sommet, je redescends sur l’arrête enneigée, en routschant sur le long névé, je parcours en quelques minutes la demi-heure d’ascension, un vrai régal. A travers les steppes, je profiterai de regarder encore et encore le magnifique paysage qui ne me lasse pas. Alors que j’approche de la forêt, le soleil est suffisamment bas pour que les monts Murchison arrêtent les rayons solaires. Dans l’ombre je redescendrai et rattraperai Willy, un jeune californien, achevant la Kepler Track. Nous poursuivrons le chemin ensemble, discuterons du temps, de ce pays, de nos pays respectifs, et j’apprendrai qu’il prévoit de venir étudier à Changins l’œnologie, sa bourse étant acceptée aux USA. Sympathique rencontre; nous nous quittons sur le parking, chacun poursuivant sa route de son côté.

Alors que je prévoyais une bonne douche chaude dans les sanitaires surveillés, mon petit détour par Luxmore Point fait que j’arrive après la fermeture. Je me décrasserai de ces 36 kilomètres en plongeant une bonne tête dans lac, un petit détour à l’épicerie pour récupérer du pain et du beurre pour le petit déjeuner, quelques souvenirs et me voilà parti en direction de Queenstown. Je m’arrête peu après The Key, un hameau comptant une école et 4 maisons, le long d’une petite route de gravier, au milieu des pâturages, où quelques vaches ne cessent de meugler.

Je pense que si je vous parle de conserves Cambell’s, vous les associez comme moi à l’œuvre picturale d’Andy Warhol. Après être passé de nombreuses fois devant la devanture en arborant des centaines dans les supermarchés, et avoir vu des chariots remplis de telles boîtes, je me suis dit qu’il fallait quand même que je teste. Après un intense moment de réflexion, je me suis décidé pour le Hearty Irish Stew. Je vous passerai de la critique culinaire détaillée, sachez seulement que je plains fortement certaines familles qui doivent en manger régulièrement. Pour ma part, après y avoir gouté, j’ai rajouté à la mixture de l’eau, des carottes, des kumaras frais, un oignon émincé. Ce ne sera sans doute pas mon meilleur repas. Je préfère encore passer 40 minutes au froid à cuisiner un bon petit plat, jonglant avec mon unique feu qu’en racheter une deuxième.

Ce matin j’ai aussi fait la connaissance de Fly, Sand Fly. Ces sales bestioles, enfin surtout les femelles, ont la fâcheuse habitude de vous harceler dans le seul et unique but de se nourrir de votre sang afin d’assurer une progéniture abondante. Si vis pacem, para bellum, je n’hésite pas à écraser celles qui osent poser leurs pattes sur mes jambes. Il existe aussi trois autres solutions pour s’en débarrasser à plus long terme : simplement marcher, car leur vol est plutôt lent et erratique, grimper à plus de 900 mètres – cela fonctionne admirablement bien – ou encore s’asperger d’un produit à base de citronelle. La solution Okarito sandfly reppllent que m’avait donnée Jonathan semble singulièrement efficace. Leur origine, scientifiquement parlant, je vous renverrai à Darwin et ses théories actualisées. Pour ma part, je préfère de loin la légende maorie. Alors que Hinenuitepo, la déesse des profondeurs, profitait de la beauté ciselée par Tuterakiwhanoa, le sculpteur de Fjordland, elle prit peur que les humains ne viennent s’installer définitivement dans ce paradis. Elle créa donc les sandflies pour leur rappeler leur mortalité et de ne pas séjourner trop longtemps dans le coin.

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J24 – Milford Sound

4 06 2011

O Tapara, Lake Gunn, Fjordland, 4 juin 2011, 18h10

Trajet : Te Anau – Milford Sound – Lake Gunn

D=3725.5 km

Ce matin, un sacré tintamarre me réveille: celui de la pluie qui carillonne sur Hibiscus. Cela me rappelle quelques semaines en arrière à Whanganui. Il est vrai que depuis 2 jours que je suis au Fjordland, je n’avais pas encore vu la moindre goutte de pluie, bien que les précipitations soient officiellement plus qu’abondantes. D’ailleurs, hier, presque aucune chute d’eau ne cascadait sur les montagnes du Doubtful Sound. A l’heure du petit déjeuner la pluie s’est calmée et le début d’une éclaircie me fait espérer que le ciel se découvre dans l’après-midi, comme lors de mon arrivée à Te Anau. Décrassage oblige, plutôt qu’une douche froide, opération qui devient de plus en plus désagréable, je pique une tête dans l’eau du lac tout proche. Je ne saurai dire laquelle des deux méthodes est celle où j’en ressors le moins frigorifié.

Si hier, la visite du grand et magnifique Doubtful m’avait enjouée, je monte aujourd’hui dans le nord pour observer son frère, Milford Sound. Plus jeune, son caractère est aussi plus rude, les montagnes plongent plus abruptement dans la mer. Pour y aller, deux voies sont possibles. Si le temps ne vous fait pas défaut vous pouvez emprunter le Milford Track. Cette charmante randonnée vous mène en 4-5 jours par monts et par vaux à travers des forêts de hêtres, jusqu’à Sandfly Point, au bord du fjord. Pour ma part, je choisirai d’emprunter Milford Highway, une route déroulant son ruban d’asphalte dans Fjordland, à travers trois vallées, un col, un tunnel jusqu’aux embarcadères des compagnies de navigation qui vous feront alors découvrir le fjord. Selon le Lonely Planet, il s’agirait aussi de la manière la plus simple d’appréhender la vastitude et la beauté de la région. Dans tous les cas, je n’ai que rarement vu une route aussi scénique que ce tronçon d’une centaine de kilomètres.

A partir de Te Anau, je suis l’ancienne moraine latérale d’un glacier, marquant la séparation entre les rives sauvages du lac à l’est et les étendues pastorales à l’ouest. Peu avant d’arriver à Te Anau Downs, premier arrêt pour se balader autour de Lake Mistletoe, un ancien lac glaciaire. Rien d’extraordinaire, mais cela fait toujours du bien de se dégourdir les pattes. Quelques kilomètres après avoir passé le hameau, une forêt se dresse sur le chemin, dans laquelle plonge la route, dont l’orée marque le début de Fjordland National Park. Changement brutal de paysage: les pâturages sont soudain transformés en une dense futaie où hêtres et mousses prédominent.

La route est tracée dans Eglington Valley. La rivière éponyme serpente au fond du val, dont la plaine est tapissée d’une steppe jaunie, alors que les forêts recouvrent coteaux et flancs de vallée. Plus haut, le royaume des prairies sèches est vite remplacé par les grises rocailles, puis les premières traces de neige. Impossible d’apercevoir les sommets qui se perdent dans la neige. Le camping du DOC, près du ruisseau MacKay Creek est un charmant emplacement pour observer les quatre teintes verticalement dominantes aujourd’hui : jaune, vert, gris et blanc.

Avant d’attaquer la première montée jusqu’à The Divide, le col de la Milford Highway, un dernier arrêt à l’extrémité sud de Lake Gunn. Aussi connu sous le nom d’O Tapara, il s’agissait d’un ancien campement utilisé par les maoris lorsqu’ils allaient chercher à Anita Bay la pounamu (greenstone ou jade néozélandais). Une petite balade du DOC permet de parfaire sa connaissance sur les hêtres. Au nombre de trois espèces, rouge, argentée et de montagne, les beechs sont en fait des faux-beechs. Id est, ils n’appartiennent pas à la même famille que les beechs de l’hémisphère nord, mais sont rattachés à celle dont les individus poussent en Australie ou en Afrique du Sud. L’éclaircie qui m’avait accompagné jusqu’ici s’est dissipée, et il a recommencé à pleuvoir. D’un certain côté, je ne vais pas me plaindre: plus la pluie est abondante, plus les eaux de ruissellement alimenteront les chutes d’eau.

Une fois passé The Divide, lieu d’arrivée des célèbres randonnées Greenstone, Capler ou Routeburn Track, le  paysage change complètement, la vallée se resserre, la route se fait plus étroite, les forêts sont remplacées par des prairies alpines, les flancs plus abrupts, de véritables falaises, sur lesquelles dévalent d’innombrables et interminables cascades. Magnifique. A Pops View, je m’engage sur une petite route gravillonnée conduisant dans Hollyford Valley. En effet, un peu plus loin à Gunns Camp, là où logèrent les ouvriers ayant creusé le tunnel dans lequel passe Milford Highway, se trouve un petit musée qui regroupe souvenirs et réminiscences des anciens mineurs. Excentrique, fabuleux, et complètement fou, je crois ne pas avoir d’autres termes pour en qualifier le contenu : outils de travail, anciens moteurs d’avion et pâles d’hélicoptères, mécanismes appartenant à d’anciennes automobiles, pierres issues du percement du tunnel… de nombreux objets qui commémorent le travail de ces pionniers. Pour la petite histoire, les 15 kilomètres de route existant dans cette vallée sont les prémices d’une route devant relier Southland à Westland, à savoir Queenstown à Te Anau par Hollyford Valley. Au bout de la chaussée, un petit chemin mène jusqu’à un fantastique point d’observation sur les Humboldt Falls, ainsi qu’au début de la randonnée Hollyford Track, suivant la vallée jusqu’à la mer de Tasmanie.

De retour sur Milford Highway, afin de ne pas manquer mon embarquement, je dois malheureusement diminuer le nombre d’arrêts. Comme l’objectif de l’appareil photographique est embué à cause du changement de température entre l’intérieur de la voiture et l’extérieur, cela ne me pose pas de problème. Je roulerai toujours à mon rythme, en profitant simplement du paysage, toujours plus dantesque, tout comme les conditions météorologiques. La route côte de plus en plus, je serai même obligé de mettre la transmission automatique sur le deuxième mode, pour ne pas me traîner lamentablement. Soudain, au détour d’un virage, je vois une immense paroi grise, taillée par les glaciers, sur laquelle ruissellent de nombreux torrents blancs, aux abondants embranchements laiteux. La route s’engouffre dans un trou en demi-cercle à l’intérieur de la montagne.

Voici donc le célèbre Homer Tunnel, situé à 101 km de Te Anau. De chaque côté, divers panneaux rendent attentif à l’étroitesse du tunnel, la présence de baies d’évitement, ainsi qu’à la pente non négligeable. Le tunnel présente des parois brutes de décoffrage, grises d’origine, assombries par les gaz d’échappement. D’ailleurs, la présence des bandes blanches n’est discernable que pas transparence sous l’anthracite des particules fines. Régulièrement, une petite loupiote clignotante marque la présence d’un téléphone en cas d’urgence. Et tout au long de la descente, je regarderai ruisseler l’eau sur la chaussée du tunnel: il ne s’agissait pas d’un petit ruisseau, mais plutôt d’un embryon de torrent. De l’autre côté, la sortie ouest surgit dans le fjord, dont la vallée se termine en arc-de-cercle, digne de celui de Dérborence ; si le rayon est plus petit, le nombre de cascades y est bien plus important. Face à moi, là où je devrais apercevoir les eaux du Milford Sound, une épaisse couche nuageuse ainsi que d’abondantes précipitations couvrent la vue.

Après une rapide descente sur une route aux virages en épingle à cheveux, suivie de quelques kilomètres en pente douce à travers une forêt – je vous laisse deviner les espèces dominantes –, j’arrive au niveau de la mer et aperçois enfin Milford Sound. Pile à l’heure pour l’embarquement, j’enfile mon pantalon imperméable,  et ajoute à mes vêtements chauds empaquetés dans mon sac une serviette pour régulièrement sécher l’objectif de l’appareil photographique. A peine appareillé, les conditions de navigation s’avèrent presque dantesques; le vent ne cesse de s’engouffrer dans le fjord, accéléré par le resserrement des parois, il soulève des gerbes d’écume, moutonnant les crêtes des vagues, propulsant les gouttes d’eau. Les conditions ne seront pas de tout repos pour fixer quelques instantanés. Toutefois, elles me feront découvrir un autre aspect de Fjordland, que j’apprécie presque plus que le caractère tranquille de hier.

Si hier Doubtful apparaissait immense, imposant, avec ses formes arrondies, aujourd’hui Milford Sound présente un dramatique paysage avec des falaises abruptes qui émergent des profondeurs; tout s’élance du bas vers le haut, ou du ciel vers la mer. Cette impression est d’autant plus renforcée par l’écoulement vertical des innombrables cascades. Grandiose. Le plafond nuageux bas, je ne verrai pas le fantastique Mitre Peak élever sa silhouette à 1682 mètre, ce qui en fait l’une des montagnes les plus hautes surgissant de la mer. Le vent déchaîné emporte au loin les commentaires de l’animateur, et je ne saurai pas quelle merveille j’observe : est-ce Copper ou plutôt St-Anne Point, Fairy ou Bridal Veil Falls, … mais qu’importe! par cette magnifique météo exécrable, tout apparaît complètement surréaliste, avec des teintes irréelles : l’eau du fjord virera du brun au noir, en passant par un turquoise caraïbe, la végétation s’ornera de toute la gamme des verts, du plus sombre au plus électrique, les rochers seront tantôt anthracites, tantôt nimbés de gris; seules les chutes d’eau resteront drapées de leur blanc immaculé.

Pour répondre à la question que l’on ne manquera pas de me poser, Doubtful ou Milford, comme de nombreux kiwis, je pourrai répondre les deux. Du premier j’ai adoré la solitude, le recul par rapport au monde, l’aventure et la distance pour y parvenir, l’intimisme de la promenade, du second j’ai préféré la météo, les parois à pics, la brutalité du paysage, la vie émanant des nombreuses cascades. Dans l’idéal, ma préférence serait pour un Doubtful dans les mêmes conditions que le Milford. Dantesque mais individualisé.

Finalement, aujourd’hui, je comprends d’où proviennent les 7 à 8 mètres de précipitations annuelles que recueillent Fjordland. A  l’exception de ce matin, il ne cessera de pleuvoir des cordes, que dis-je des hallebardes. J’ai rarement vu pleuvoir ainsi, même à Whanganui lors de la cure, le déluge était moindre. Il doit être magnifique de visiter le Milford Sound par beau temps, l’impression de verticalité doit être encore plus impressionnante, et si aujourd’hui le paysage ne manquait pas de charme, en apercevant les cimes enneigées il n’en serait que plus féérique. Le principal désavantage du Milford est sa composante touristique de masse. J’avais choisis Cruize Milford, une compagnie opérant sur des « petits bateaux »,  remplis au tiers. Plus de 50 personnes ont embarqués. Tout manquait de personnalité, les commentaires comme enregistrés, les membres d’équipage quasi inexistants, aucune discussion, aucune interaction sociale, bien loin du caractère intimiste des croisières du Doubtful.

Sur le chemin du retour, je m’arrête au bout d’une dizaine de kilomètre pour observer the Chasm, un impressionnant bloc de rocher où s’écoulent les eaux, aujourd’hui, furieuses, de Cleddau River. Au cours des millénaires passés, le torrent a érodé la roche, présentant de tendres parties arrondies dans une gaine de roche dure, en une magnifique sculpture. A mon retour près d’Hibiscus m’attend un kéa, une espèce de perroquet inquisiteur, et surtout sans peur qui s’approche facilement des touristes, espérant recevoir quelque nourriture en échange. Il est bien sur impératif de ne pas les nourrir, car leur alimentation n’a rien de commun avec ce que nos voitures ou campervan recèlent.

J’admire une dernière fois le cirque rocailleux et aqueux, avant de m’engouffrer dans le tunnel. A sa sortie, un dernier arrêt pour contempler l’autre extrémité de la vallée, tout aussi magnifique. Je ne résisterai pas à la tentation d’aller me désaltérer directement à une cascade: l’expérience sera très humide, mais très rafraichissante. Une idée, ayant germé dans mon esprit, je la mets rapidement à exécution. Le temps de vider mes réserves d’eau pour les remplir d’un liquide frais s’écoulant copieusement sur les rochers. Ce soir, mes pâtes seront cuites à l’eau de Fjordland. Bon d’accord, je l’admets, je n’ai senti aucune différence gustative.

J’ai presque oublié de vous narrer ma mésaventure survenue sur la route de montagne descendant depuis le tunnel vers Pops View. Au détour d’un virage sans visibilité, j’ai eu la surprise de me retrouver nez à nez, sur la même voie, avec un kiwi conduisant son gros utilitaire sur la voie de droite, autrement dit la même. Réflexe oblige, un bon freinage d’urgence immobilise nos deux véhicules, les pare-chocs distant d’une trentaine de centimètre. Plus de peur que de mal, mais l’intérieur ressemble à un véritable champs de bataille et tout a valdingué : les coussins ont glissé vers l’avant, les habits suspendus pour sécher se sont retrouvés contre le pare-brise, mon sac à glissé du siège, … un petit nettoyage s’est imposé. En face, le kiwi ne cessera de se confondre en excuse pour se malencontreux incident. Les carrosseries sont intacts, il n’y a pas de quoi faire un drame, les humains sains et saufs, il n’y a pas de quoi en faire un plat et je repars doucement, ralentissant encore plus que d’habitude à chaque virage.

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Sinon, pour que certaines personnes ne se fassent pas de souci, mon doigt n’étant pas devenu noir, et la cicatrisation se passant plutôt bien, je suppose que tout risque de gangrène, et donc d’amputation et cautérisation au fer rouge, est définitivement écarté.





J22 – Découverte de Fjordland

2 06 2011

Control Gate, Te Anau, 2 juin 2011, 22h00

Trajet : Monowai Lake – Manapouri – Te Anau

Distance : environ 3509.1 km

Réveil tranquille, petit déjeuner savoureux. Une petite balade matinale jusqu’à un point de vue situé à 3 petits kilomètres du camping accélère la digestion. La vue sur Monowai Lake et les contreforts des Fjords en arrière plan est cadrée par la surface du lac et un plafond nuageux ne laissant entrapercevoir que la partie inférieure des montagnes. Magnifique. Partie intégrante d’un complexe hydroélectrique, le niveau du lac est monté de 2.5 mètres lors de la construction du barrage, expliquant les nombreux troncs perçant la surface à proximité des rives.

J’ai à peine démarré que je m’arrête quelques kilomètres plus loin pour me promener dans Borland Ridge, une étendue de landes  composées d’un sol partagé entre des lichens blanchâtres et des herbes sèches, parsemé d’arbustes similaires à nos bruyères et à nos genets. Je suis une piste forestière, en emprunte une deuxième au gré de mes envies. Attention à ne pas se perdre dans ce paysage toujours semblable, mais en perpétuel changement: n’aurais-je pas déjà croisé ce buisson, à moins qu’il n’ait été un chouïa plus grand? Je retrouverai ce type de végétation plus tard dans la journée à proximité de Rakatu Wetland. De l’autre côté de la vallée, je parcours la courte boucle de Borland Nature Walk, qui traverse un exemple de forêt local. Ici, les beechs constituent l’espèce dominante. Sur les hauteurs, seul un tapis de mousses et de fougères parsème le sol; dès que la forêt pousse sur des terres inondables, des arbustes occupent un étage de végétation supplémentaire entre le sol et la frondaison, les fougères se font aussi plus présentes.

Avant Manapouri, je m’arrête proche de Rakatu Wetland, une zone humide en partie régénérée par les exploitants du complexe hydroélectrique. Si les premiers étangs marécageux me déçoivent beaucoup – les digues permettant cette revitalisation présentent une forme tout sauf naturelle – en poursuivant mon chemin je découvre un marais original, bien plus vivant, bien plus fractionné que les constructions artificielles. Peut être qu’en donnant du temps à la nature, cette dernière reprendra ses droits. Manapouri, plutôt hub touristique des croisières à destination du Doubtfull Sound que véritable village, je m’enquièrs d’ailleurs auprès des agences des diverses possibilités et coûts, avant de poursuivre mon trajet jusqu’à Te Anau, la grande ville de Fjordland avec près de 3000 habitants.

Pour l’aparté historique, en 1952, des milliers de néo-zélandais se sont battus contre le gouvernement pour que le lac reste à l’état naturel. En effet, le pouvoir en place, afin de pourvoir en électricité l’usine d’aluminium de Tiwai entre Bluff et Invercargill, voulait construire un barrage et monter le niveau de l’eau d’une trentaine de mètres. Le compromis trouvé fut d’exploiter le lac à son niveau habituel et la défaite du parti aux élections suivantes.

Sur le chemin, je m’arrête à Rainbow Reach pour parcourir quelques kilomètres du célèbre Kepler Track, l’une des sept Great Walk, dont le tracé forme une boucle dans les montagnes de la région entre Manapouri et Te Anau Lake. Après avoir traversé Waiau River sur un magnifique pont suspendu, oscillant sous mes pas, je longe la rivière vers le Sud. Je chemine à nouveau dans une forêt de beechs, au très agréable tapis moussu. L’endroit est grandiose, avec ces grands troncs qui s’élancent vers le ciel, une rivière bordée d’une rive de galets. Elle a d’ailleurs servi de décor lorsque les neufs Nazgul poursuivant Arwen s’élancent dans la rivière Anduin. Plus loin, je découvrirai aussi la région marécageuse des Dead Marshes que Frodon, Sam et Gollum franchissent pour approcher le Mordor. L’endroit y est d’ailleurs plus que ressemblant, avec les nombreuses petites mares, les plantes carnivores et la végétation particulière des marais. Il ne manque que la brume. Je suis presque surpris d’entendre plus d’oiseaux ici aux abords du Fjordland plutôt que sur Rakiura. Il est vrai qu’ici aucun vent, aucune rafale, aucun grincement d’arbre ne vient troubler le silence quasi religieux de la forêt.

Arrivé à Te Anau, après avoir réservé une croisière sur le Doubtfull Sound pour la journée de demain, et une sur le Milford pour le surlendemain dans l’après-midi, je me ballade à côté de Te Anau Lake, le plus grand lac de South Island, dont le niveau peut varier de 4 mètres suivant les besoins en eau du complexe hydroélectrique. Le parc, situé à l’entrée du village, permet de se forger une connaissance autant botanique avec les divers espèces d’arbres, qu’ornithologique avec quelques caches regroupant les principaux oiseaux, dont le célèbre kea, le seul perroquet alpin, grâce aux plaquettes descriptives. Déambulant paresseusement au bord du lac jusqu’au coucher du soleil, j’aurai bien aimé qu’il se couche à l’est car ses derniers rayons auraient éclairé d’une magnifique couleur les rives arborisées d’en face. Il est toutefois vrai que si j’avais été un septuagénaire, j’aurais été bien heureux de profiter de cette dernière chaleur depuis ma terrasse d’une maison de Te Anau. Il n’y a pas moyen d’avoir le beurre et l’argent du beurre.

Ravitailler le véhicule, acheter de quoi préparer des sandwichs pour demain, et je me trouve une petite place pour la nuit. Le temps de préparer mon repas –  bœuf tandoori aux poivrons, un vrai délice –  rédiger le billet du jour et voilà que mes doigts sont plus que frigorifiés. Bon! je préparerai mes sandwichs demain matin, après le petit-déjeuner; il est temps d’aller dormir pour moi, et de retourner travailler pour vous.

 

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J 12 – Aoraki et Red Tarn

23 05 2011

Pukaki Lake, lundi 23 mai 2011, 19h20

D=2167.7 km

Alors que le soleil n’est pas encore levé, je me réveille doucement. Comme la clarté ne sera suffisante que dans une bonne heure pour aller marcher sans frontale, j’ai le temps de préparer pancakes, bacon, et un bon thé pour le déjeuner. 8h00, j’embarque mon sac préparé hier soir, direction Hooker Valley, qui me mènera au pied du lac terminal du glacier éponyme, s’étirant au pied du Mont Cook.

Comme d’habitude, le chemin est très bien préparé. L’épaisseur de graviers est par endroit trop importante pour que la marche soit agréable; cela procure la même sensation que de marcher sur de la neige damée. Alors que je m’attendais à des durées de marche légèrement plus précises en raison de l’univers montagneux et des nombreuses mises en garde du DOC, j’arrive au premier pont suspendu en moitié moins de temps qu’il n’en faudrait réellement. Dès le début de la marche, si l’Aoraki est caché par les Mount Cook Ranges, le Sefton et la Pérouse présentent leur face sud, leurs glaciers composés presque entièrement de séracs surplombant Mueller Lake en contrebas. Le chemin trace sa route dans un bush composé de matagouris, un arbuste épineux que j’avais déjà rencontré hier, poussant à profusion sur les rives d’Alexandrina Lake. Après avoir longé la montagne, un deuxième pont suspendu traverse une gorge, où s’écoule les eaux de Hooker Lake, pour rejoindre l’ancienne moraine médiane des glaciers Hooker et Mueller. Peu à peu, les contreforts ouest du Mont Cook émergent derrières les taillis, et finalement la forme en V de Hooker Valley apparaît comme un parfait écrin pour le triangulaire Aoraki.

Montagne majestueuse, sa hauteur de 3755 mètres en fait la plus grande d’Australasie. Nommée en l’honneur du capitaine Cook, les maoris l’avaient déjà nommée Aorangi, ou Aoraki en maori du South Island, en l’honneur d’une de leur déité. Elle attira très tôt les premiers grimpeurs, et malgré les difficultés et les morts, continue de fasciner les montagnards.  Le 2 mars 1882, Willam Spotswood, accompagné de deux guides suisses, après une épique ascension de 62 heures, échoue à quelques mètres du sommet. Ce ne sera que 2 ans plus tard que trois locaux, Fyfe, Graham et Clarke, en viendront à bout, coiffant sur le fil deux autres européens. En prévision de l’ascension de l’Everest, Edmund Hillary, accompagné de Tenzing Norgay, s’entraîne sur l’arête sud. Fin de l’aparté historique. Pour ma part, Aoraki se détache des autres montagnes par l’unicité de sa cime s’élevant bien plus haut que ses arêtes, seule, sans autres pics qui viennent lui voler la vedette. A l’approche du lac terminal, il me faut déchanter: je ne verrai pas de majestueux glaciers, le réchauffement climatique a aussi fait son œuvre. Le lac terminal s’est étendu, la glace a fondu, le glacier s’est retiré bien au fond de Hooker Valley. Je redescends à la voiture, alors que les nuages qui s’étaient déjà accroché sur le Sefton, tendent leurs doigts brumeux sur le Mont Cook. Sur le chemin du retour, je croiserai des touristes équipés selon les prescriptions du DOC pour cette balade : chaussures de randonnées (ok), veste (ok), écharpes, gants, guêtres, pantalons imperméables, et aussi sac à dos camelback, avec les traditionnels bâtons de randonneurs. Je veux bien que la météo dans la région du Mont Cook, à peine éloigné de 44 kilomètres de la mer Tasmane, soit changeante, mais de là à s’équiper comme pour effectuer une longue marche dans un environnement rigoureux, il y a une certaine marge.

Je retourne alors jusqu’à Mont Cook Village pour effectuer une deuxième ballade, celle du Red Tarn, l’étang rouge, dont la vue sur Hooker Valley, et les Mac Kenzies est magnifique. Et surtout, son tracé s’élevant de plus de 300 mètres risque de s’avérer un peu plus sportif. L’amour que portent les néo-zélandais pour les escaliers sur les chemins de montagne ne m’est pas inconnu. Toutefois c’est la première fois que j’en rencontre réellement sur une randonnée. Quelques 1500 marches plus tard, je comprends qu’ils annoncent près de 2h00 pour la balade aller-retour, cumulant une distance de 4 km. Ayant pris mon courage à deux mains, j’ai gravi ventre à terre ces volées d’escaliers, pour atteindre 25 minutes plus tard un plateau, nommé Red Tarns. Ce nom provient des végétaux poussant dans les deux étangs, très communs au niveau de la mer, beaucoup moins à 1200 mètres d’altitude. La vue sur la Hooker Valley, Mueller Lake, la plaine et l’Hermitage en contrebas est magnifique.

Toutefois, en avance sur mon programme, je décide de poursuivre l’ascension jusqu’à Mount Sébastopol, situé à un peu moins de 300 mètres plus haut. Un petit sentier s’élance à flanc de montagne, zigzaguant proche d’un gigantesque pierrier. Que du bonheur! je retrouve un vrai chemin de montagne, bien comme chez nous (en Suisse), entre cailloux, rochers et petits arbustes. J’atteins un deuxième replat herbeux: quelques marécages ont envahi les bas-fonds occupés par des gouilles. Mes premiers névés néozélandais: je peux vous le garantir maintenant, la neige a la même consistance que dans l’autre hémisphère. La suite s’annonce plus délicate, le sentier devient presque inexistant, seule la présence de petits cairns marque encore le chemin dans une pente plus abrupte. La végétation est peu à peu remplacée par des rochers apparents. Le tracé s’apparente un peu à la crête de la Pierre Avoi: il ne faut pas faire de faux pas,  sous peine de dérupiter dru en bas la pente. Finalement, j’arrêterai mon ascension à quelques dizaines de mètres du sommet. En équilibre sur une arête je regarde le couloir mi-pierrier, mi-ravine. Aucun danger a priori, sauf celui de glisser ou que le sol se dérobe sous mes pieds. Mais personne n’étant au courant de ma destination, je préfère ne pas servir de repas pour les divers charognards hantant ces lieux. Je ne regretterai pas la montée jusqu’ici. Alors qu’au Red Tarns, ma vue était limitée à la Hooker Valley, ici, elle s’étend depuis Pukaki Lake jusqu’au Mount Cook, en passant par le lac terminal de Tasman Glaciers, ainsi que sa rivière qui s’écoule en de nombreux méandres dans la plaine. Mais le plus beau souvenir est sans doute la rencontre avec l’Edelweiss of South Island, présentant les mêmes caractéristiques duveteuses que sa cousine helvétique, tant sur ses blancs pétales que sur ses feuilles. De retour au village, après une descente rapide mais prudente des 1500 marches, je profite de la douche des sanitaires publics. 4 dollars néozélandais pour 10 minutes de douche chaude, un vrai délice. J’en ressors propre comme un sous neuf.

Avant de quitter Mount Cook Village, je passe au centre du DOC pour visiter l’exposition sur le Parc National d’Aoraki, classé au patrimoine mondiale de l’UNESCO. Avec Westland, Fjordland et Mount Aspiring National Parks, il occupe 2.6 millions d’hectare de South Island, soit près du 10% de la surface du pays. Faunes et flores sont aussi bien présentés que son histoire, englobant la création du parc en 1985 et les nombreuses tentatives et réussites d’ascension. Pour les petites histoires, d’une part le nom de MacKenzies provient du nom de famille du fermier qui fut le premier européen à apercevoir de près ces montagnes, lorsqu’il cherchait à étendre ses terres. D’autre part la végétation actuelle, composées principalement de steppes et de bush, est celle ayant remplacé les forêts de conifères originelles suites aux brulis et pâturages des moutonniers au milieu du XIXe siècle. Il faudra attendre l’intervention du gouverneur George Bowen qui classa la région et sauva les derniers hectares de conifères, surplombant aujourd’hui le village. Un dernier détour par l’Hermitage me permet de visiter Sir Edmund Hillary Alpine Center qui retrace la vie de ce grand homme. J’y retrouve l’histoire de l’ascension de l’Everest ou encore la conquête du Pôle Sud, ainsi que nombre d’artefacts dont les célèbres tracteurs. La présence de ce musée n’est pas un hasard, en plus de s’être entraîné à maintes reprises sur l’Aoraki, cette région lui était chère en tant que berceau montagnard de Nouvelle-Zélande, station de ski sur Tasman Glacier qui existait encore à son époque.

La dernière balade de la journée m’amènera d’ailleurs sur la moraine frontale de ce glacier. Un peu plus d’un siècle en arrière, il était possible de gravir directement sur le glacier; aujourd’hui la moraine sert de barrage naturel créant un magnifique lac terminal. Le glacier en lui même n’est pas très esthétique, disparaissant sous un manteau sombre, présentant une paroi frontale grise. Et pourtant, il s’agit du plus grand de Nouvelle-Zélande, encore épais par endroit de 600 mètres. Morphologiquement, sa face supérieure est très plane, et il fond de haut en bas. Sa zone d’ablation est donc recouverte d’une moraine de surface. Ce qui fait sa beauté est la présence d’icebergs qui se détachent de temps à autre du glacier et parcourent le lac pour venir mourir à l’embouchure de la rivière.

Alors que le soir approche, je quitte cette magnifique région, dont le ciel est orné de nuages de type Hogsback, liés à la topologie particulière de la région, subissant l’assaut d’air chargé d’humidité de la côte ouest, qui se déverse en vent sec, mais violent sur la côte est. Il est vrai qu’entre hier et aujourd’hui, je n’ai observé que des nuages aux formes bizarroïdes, bien éloignées des cirrus, stratus et autres cumulonimbus habituels. Surplombant Pukaki Lake, presque à l’extrémité de la rive sud, je sens déjà la fraîcheur humide du lac monter, glaçant peu à peu mes doigts. Il faudrait que je songe définitivement à acheter une fine paire de gants.

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