J30 – Haast Pass, en route pour la West Coast

10 06 2011

Knights Point, West Coast, vendredi 10 juin 2011, 20h30
Trajet : Wanaka – Haast Pass – Knight Point
D = 4612.5 km

La routine du réveil avant de passer à centre DOC m’informer sur la possibilité d’effectuer la Copland Track, une randonnée sympathique sur la côte ouest qui traverse multiple de torrents non pontés et l’un des accueils les plus chaleureux en cabane de toute la Nouvelle-Zélande. La météo ne prévoyant pas de fortes pluies sur les montagnes environnantes de Copland Valley, qui rendraient la traversée des torrents trop dangereuse, il semblerait que la voie soit libre. Je décide donc d’acheter un brûleur pour ma petite bonbonne de gaz, à moitié pleine depuis Rakiuara Track et je me mets en route pour la célèbre West Coast, là où le pays est plus sauvage qu’ailleurs, où les forets sont restées (presque) intactes du bord de l’eau jusqu’aux cimes là-haut, ou pas loin.

Pour y aller, un seul itinéraire, Haast Pass remontant Makarora River, principal affluent de Lake Wanaka et redescendant le long de Haast River. Son tracé suit l’itinéraire de Tiori Patea, le chemin ouvert. L’ancien sentier qu’empruntaient les maoris pour se rendre sur la côte ouest, en quête de la célèbre pierre verte, ciselée pour en faire des bijoux, ou polie pour en faire des haches de guerre. Son nom provient du géologue Julius Haast. Ayant entendu parler de l’itinéraire maori, il décida de le suivre avec 4 compagnons. L’histoire se souviendra de sa traversée réussie durant les mois de janvier/février 1863, et gardera son patronyme inscrit pour la postérité dans la toponymie d’un col – Haast Pass –, d’une vallée Haast Valley –, d’une rivière – Haast River –, d’un pont – Gates of Haast – et d’un village, divisé en trois hameaux Haast Village, Haast Beach et Haast Junction –. Il sera suivi plus tard des chercheurs d’or, aventuriers. Le voyage prenait alors trois jours pour parcourir les 140 kilomètres entre Haast jet Wanaka, à travers une nature peu hospitalière, sur un chemin souvent mis à mal par les violentes précipitations. Durant le premier quart du XXème siècle, la construction d’une route est décidée pour relier les deux côtes. Elle ne commence réellement qu’en 1930, suite à la grande dépression pour employer les chômeurs, dans de rudes conditions. Alors que l’ouvrage atteint la région la plus difficile, connue aujourd’hui sous le nom de Gates of Haast, le début de la deuxième guerre mondiale met fin aux travaux. Ce n’est que dans les années 1950 qu’ils sont repris, et l’inauguration de la route a lieu en 1965 à Knights Point, après de durs travaux pour compléter le tronçon Haast-Paringa entre 1960 et 1965.

A la sortie de Wanaka, j’embarque George, un anglais autostoppeur en direction d’Hokitika. Malgré un ciel nuageux, j’avais l’espoir ce matin de passer entre les gouttes, ou tout du moins de ne pas avoir de violentes précipitations. A peine arrivé à 10 kilomètres de mon point de départ, voilà que des trombes d’eau s’abattent sur le paysage. Les arrêts seront peu nombreux, les photographies prises à la sauvette ou à l’abri dans le van. La pluie est tellement violente que je me décide même à faire un trait sur les deux petites balades prévues. Toutefois, nous nous mouillerons quand même pour observer les fabuleux bleu émeraude des Lake Wanaka et Hawae ou encore admirer The Neck, le mince isthme séparant les deux lacs. Je me prends à imaginer pareille route par beau temps, avec les hautes montagnes descendant leurs flancs jusqu’à la surface des plans d’eau, ridés par la pluie.

Aurais-je de la chance, alors que nous arrivons à l’extrémité Nord de Lake Wanaka?les gouttes se font plus petites, moins nombreuses : la pluie s’est transformée en une fine bruine. Quelques kilomètres plus tard, il a complètement cessé de pleuvoir et nous pourrons aller jusqu’au lieu-dit des Blue Pools, les piscines bleues. A peine un petit kilomètre de marche, un pont suspendu sur Makarora River et nous y sommes. Magie des glaces, limons alpins, alchimie subtile, un flot turquoise s’écoule entre les flancs gris des rochers. Pas mat comme Lake Tekapo, mais d’une limpidité parfaite. Aucun jeu de réflexion; sur les bords, le lit de la rivière est visible par transparence, mais arbore une teinte plus profonde. Peu à peu le plafond nuageux s’élève, le brouillard se dissipe, dévoilant des prairies alpines récemment enneigées, les arbres à l’orée supérieure de la forêt saupoudrés de blancs.

La route est parcourue lentement, un nouvel arrêt quelques kilomètres plus loin à Davis Flat. La pluie a recommencé à tomber; toutefois j’amène George sur un petit sentier tracé à flanc de montagnes, suivant l’itinéraire original empruntés par les colons de la fin du XIXe. L’antique pont de bois, rongé par les termites, est remplacé par un pont suspendu, dont le balancement est le plus important rencontré jusqu’à maintenant sur un ouvrage de ce type. Le chemin est mal en point, à moitié écroulé, ou encore servant de lit pour des eaux de ruissellements. Arrivé de l’autre côté de la rivière, il se met à grimper rudement, et nous arriverons bientôt aux réminiscences de neige tombée ces dernières heures, rien de plus qu’un centimètre d’une épaisse couche de flocons, rendus à moitié transparents par leur liquéfaction. Arrivés sur une plateforme notre vue porte sur la vallée en contrebas  jusqu’à la prairie où Hibiscus nous attends. La pluie ne cessant de tomber, je décide de faire demi-tour plutôt que de poursuivre le chemin jusqu’à Haast Pass et devoir revenir par le même itinéraire. Arrivé à mi-parcours, par pur esprit de contrariété, le voile nuageux s’est déchiré et le soleil darde ses rayons sur la vallée, ravivant les sombres couleurs de la forêt.

Presque sans que je ne m’aperçoive, nous avons franchi Haast Pass, culminant à 563 mètres au-dessus de la mer. Mon copilote trouve la hauteur non-négligeable par rapport à son Angleterre natale, alors que je la juge tout bonnement ridicule. Dans les faits, le col n’a rien d’exceptionnel, la forêt s’étend de part et d’autre, le retour du brouillard enlève toute perspective sur les montagnes environnantes. Toujours est-il que le côté ouest est bien moins humide que le côté est. Un arrêt à Fantail Creek nous permet d’admirer un bloc de béton au pied d’une cascade. Il s’agit d’un vestige de la construction de la route, quand une ancienne turbine Pelton permettait d’alimenter en électricité les anciens outils nécessaires à l’ouvrage.

Une dizaine de kilomètre en contrebas du col, alors que la route n’a jamais été aussi pentue, Gates of Haast apparaît. Un magnifique pont métallique s’élance entre deux parois abruptes au-dessus d’Haast River dont les flots tonitruants résonnent dans la vallée. Splendide combinaison de sauvagerie aqueuse, tranquillité sylvestre et technologie humaine dans cet environnement particulier. De bien plus plus beaux ouvrages, plus technologiques, plus importants, plus impressionnants sont visibles dans nos contrées alpines, toutefois en Nouvelle-Zélande, ce pays neuf, pareille construction possède un charme particulier. Peut-être est-ce cet aspect, pont surgi de nulle part, à plus de 50 kilomètres du premier patelin ou encore l’histoire rocambolesque de la route et des difficultés de sa construction?

Après ce dernier passage, la vallée s’ouvre rapidement, quelques crêtes enneigées seront même visibles durant quelques instants. Haast River occupe toute la largeur de la plaine. Ces immenses lits occupant tout un vallon m’ont beaucoup impressionné. Ce serait comme imaginer laisser le Rhône divaguer, transformer toute la plaine éponyme en un vaste lit dynamique où méandres, rocailles et végétations s’adaptent en fonction des crues saisonnières. J’admire grandement ces larges deltas, où certains jours ne coule qu’un maigre filet d’eau, avant que la pluie torrentielle du lendemain ne le gonfle.

En milieu d’après-midi, j’arrive à Haast Junction. Je dépose mon passager, qui doit encore parcourir 250 kilomètres jusqu’à sa destination, avant de passer au centre du DOC. Je récupères les dernières prévisions météorologiques pour ces prochains jours : petites averses et éclaircies, m’enquiers d’informations complémentaires sur la Copland Track : 17 kilomètres, 450 mètres de dénivelées, 7 torrents à traverser, un temps indicatif de 7heures de marche. Le centre possédant une petite exposition, ainsi qu’un petit film d’une vingtaine de minutes, je profite de m’instruire sur cette nouvelle région : géologie, botanique, histoire, tous les sujets ou presque sont abordés. Une parfaite petite introduction.

15h30, alors que je quitte l’abri chauffé du centre, une averse soudaine se produit sur Haast. Quelques kilomètres plus loin, plus aucune goutte de pluie ne vient s’éclater sur mon pare-brise. Il va falloir m’y faire à cette météo dont les changements sont soudains, il semblerait que ce soit ce qui m’attend ces prochains jours. Le long de la route, un panneau indique  Whitebait Pastie. Il ne faut que quelques millièmes de seconde avant que mes fulgurants neurones liés au champs gastronomique ne s’émoustillent. Il s’agit des célèbres inangas, pêchés à l’état d’alevin, dont le prix peut grimper jusqu’à 150$ le kilogramme. Je ne pensais pas avoir la chance d’en goûter, la pleine saison s’échelonnant d’habitude sur 2 mois et demi durant l’été. Je suis donc lestement le panneau et arrive dans un bled perdu, comptant quelques très petites maisons. Pendant que ma pastie, une sorte d’omelette, est saisie sur le gril, le pécheur-cuisiner me raconte l’histoire de ces petits poissons, pêchés frais du jour, vantant les mérites de ce met très fin. Pour certain, la préparation n’est pas des plus appétissantes : les alevins, presque transparents, flottant dans des œufs battus font penser à une marre d’asticots translucides et quelque peu gluants. Mais, une fois goûté, le met se révèle très savoureux et délicat, au point de le trouver supérieur à la langouste ou au homard. Cela ne m’étonne même pas que les prix ne cessent de s’envoler.

Après avoir réussi avec succès une première approche culinaire avec la West Coast, il ne me reste plus qu’à savoir si les paysages sont aussi merveilleux que les descriptions. Je m’arrête quelques kilomètres plus loin à Ship Creek où deux balades sont répertoriées. La marée haute rend la découverte des marais forestiers impraticables, le sentier submersible étant immergé sous deux pieds d’eau. La balade côtière m’amène jusqu’à la plage, où je retrouve la Mer Tasmane. Toujours aussi déchaînée, ses vagues déferlent avec violence sur le rivage, éclatant en des gerbes d’écume. Après avoir escaladé les dunes, le tracé retourne à l’intérieur des terres, où pousse une végétation luxuriante à l’abri du vent. A Fjordland, la végétation était dense, les types de végétation, peu nombreux, se résumaient principalement à des hêtres, des fougères, des mousses et quelques conifères endémiques. Ici, la forêt vierge est de retour, des dizaines d’espèces sont présentes, arbustes, arbres entremêlent branches et racines, en compétition qui pour avoir plus de soleil, qui plus de terre. Un véritable entrelacs de lianes, de branches, d’herbes, …

A l’horizon, une éclaircie se profile, je rejoins Knights Point pour profiter des dernières lueurs du soleil. La pluie ayant recommencé à tomber, je parque Hibiscus sous l’abri destiné aux touristes, de manière à ce qui je puisse cuisiner au sec, sans devoir me contenter de rester sous l’exigu espace déterminé par la porte du coffre. Etant très bien situé, avec une vue du premier ordre sur la mer Tasmane qui vient se briser quelques dizaines de mètres plus bas, en pleine nature, quelques oiseaux gazouillant de-ci, de-là, je décide d’y rester la nuit.

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J 29 – Matukituki Valley

9 06 2011

Youth Hostel, Wanaka, jeudi 9 juin 2011, 21h30
Trajet : Wanaka – Matukituki Valley – Wanaka
D = 4433.1 km

Effectivement, le lever de soleil sur End Peak est splendide, toutefois au lieu que le ciel ne se drape d’une immaculée robe bleutée, de nombreux ravoures rosés s’embrasent à l’est au-dessus du lac. Les nuages ne tarderont d’ailleurs pas à envahir la vallée, mettant fin au spectacle lumineux sur les montagnes. Ayant prévu une journée de randonnée, je me prépare un solide petit déjeuner : bacons, eggs, tartines, miel, beurre, confiture, … accompagné d’un petit jus d’orange, d’une tasse de thé et d’un bouillon de lait. Un vrai régal, après mon frugal repas de hier soir, composé du cookie, énorme il est vrai.

Après avoir roulé quelques kilomètres, je m’arrête après avoir quitté les rivages du lac à Glendhu Bay, pour m’enfoncer dans Matukituki Valley. 202 Great Walks conseille la balade de Diamond Lake, avec un panorama étourdissant sur les montagnes de Mount Aspiring National Park. Sam et Jonathan m’avaient d’ailleurs chaudement recommandé de la faire. Malgré le temps, le cœur plein d’espoir, je m’élance dans l’ascension de ce mont(-icule), culminant à 700 mètres, 400 mètres plus haut que la plaine. Un chemin forestier conduit  jusqu’à un premier plateau où s’étend Diamond Lake, un véritable miroir. Le DOC réhabilitant les aménagements, la moitié de ces derniers ont été enlevé ces dernières semaines, un véritable sentier à la valaisanne me conduit jusqu’au sommet. Sous mes pas, les crissements des brins d’herbe gelés ou encore les légers craquements de la fine pellicule de glace déposée nuitamment sur les cailloux se fait entendre, quelques oiseaux trillent dans les arbustes, et parfois, au loin, la rumeur de quelques jeeps avalant des kilomètres d’asphalte. Le chemin tantôt monte à travers une petite prairie d’herbe sèche, tantôt longe un étang alpin, ou encore se met à gravir un raidillon, à l’abri de quelques surplombs rocheux.

Le panorama est tellement magnifique qu’il n’est pas question de faire l’ascension d’une seule traite. Premier arrêt sur une plateforme surplombant Diamond Lake. Un petit détour jusqu’au point de vue sur Lake Wanaka  me réserve un spectacle époustouflant : loin des côtes rectilignes de Lake Wakatipu aux abords de Queenstown, les rivages présentent maintes découpes : grandes baies creusées, nombreuses petites criques, promontoires, péninsules, îles,… le paysage est si dynamique, un véritable plaisir visuel. Peu à peu je m’approche du sommet, et au détour d’un dernier contour, alors que je devrais profiter d’un panorama époustouflant sur les montagnes au loin, seul le brouillard m’accueille. Les prairies sont nimbées dans les brumes, une falaise au loin étrenne une robe grise plutôt que noire. Dommage, toutefois cela restera dans mes très belles balades au pays des kiwis.

Pour redescendre, j’emprunte le tracé ouest. Ce dernier se révèle rapidement plus humide, de nombreux filets d’eau ruissellent depuis diverses sources. L’herbe rase forme un magnifique composite de fibres végétales dans une matrice de glace. Plus au loin, sur un replat, il ne s’agit plus d’une fine pellicule de verglas, mais de flaques complètement gelées et de pierres enrobées dans des gangues de glace. Alors que je m’approche de petit lac, j’aperçois un fin câble jaune, déposé durant ma ballade. Il me rappelle étrangement les téléphones de campagnes ou les cordons détonateurs de notre armée nationale. Une dizaine de mètre plus loin, un employé du DOC, Dave, me fait signe de remonter. Un rocher doit être dynamité d’ici quelques minutes afin d’améliorer le tracé. Le bruit de l’explosion résonnera longuement à travers la vallée, amplifié par l’écho des divers vallons. Méthode quelque peu dévastatrice, car si le but est atteint, avec un rocher éparpillé en une pléthore de fragments, la végétation a aussi souffert. Les arbustes, aux troncs noircis, ont perdu la majorité de leurs feuilles dans l’aventure. Je discuterai un petit moment avec Dave, parlant des différences de chemin entre Suisse et Nouvelle-Zélande, il me quitte sur un : « mais ici, mêmes les personnes en surpoids important doivent pouvoir marcher sur nos chemins ».

Knight Point, West Coast, vendredi 11 juin 2011, 19h30

Selon Dave, les nuages ne devraient pas encore avoir pénétré dans la vallée. Je décide donc de poursuivre ma route, remontant le long de Matukituki River. Après l’intersection où la route goudronnée se termine, donnant naissance à deux tracés gravillonnés, l’un montant à la station de ski de Treble Cone, l’autre suivant le fond de la vallée, je m’arrête auprès d’Heliservices, compagnie d’hélicoptère pourvoyant de scéniques vols au-dessus de Mt Aspiring National Park, pour m’enquérir une dernière fois des conditions. La demoiselle très sympathique jettera un coup d’œil sur la webcam de Treble Cone. Elle m’interdira de regarder l’écran, et me conseillera de partir sur ces propos sibyllins : « cela doit être bon, je vous laisse la surprise ». Et donc me voilà parti sur cette route qui perd très rapidement ses graviers pour n’être constituée que de terre battue. Le tracé commence par zigzaguer au milieu de la vallée, avant de se retrouver coincé contre la parois abrupte, acculé par le large lit de la rivière. Vaches et moutons paissent tranquillement dans les pâturages avoisinants, se baladant de temps à autre sur le chemin. Si l’ovin est rapidement effrayé, il faut en général patienter quelques minutes avant que le tranquille ruminant remarque votre présence et décide de se retourner dans le pré. Jusqu’à présent, un plafond de brouillard recouvre toujours la vallée, et au détour d’un virage, la surprise apparaît, quelques kilomètres en amont, le vallon est ensoleillé.

Arrivé à Aspiring Station, la dernière ferme, un panneau signalétique se dresse au bord de la route : « BACKOUNTRY ROAD : gué profond ; condition routière variable ; dommage de véhicule possible ». Dave et la demoiselle m’ayant tous deux affirmé que je n’aurai pas de problème avec mon véhicule, j’observe attentivement le premier gué, décrit comme le plus important par Mark Pickering dans 202 Great Walks. Plutôt impressionnant par sa largeur, les pierres semblent toutefois solidement posées au fond, et le courant n’entraîne pas les cailloux avec lui. Je me lance, outrepassant la mise-en-garde ; je m’arrête une fois la rivière passée et décide d’ausculter Hibiscus. A part l’eau vaporisée par la chaleur du moteur qui s’élance de sous le véhicule, rien à signaler. Je poursuis donc ma route, et traverse presque insouciemment les 5 gués suivants, après y avoir jeté un coup d’œil inquisiteur avant de m’élancer. Finalement, à 51 kilomètres de Wanaka, j’arrive au bout de la Mount Aspiring Road; il ne me reste plus qu’à parquer la voiture.

Le paysage que je découvre est manichéen. Le côté ouest resplendit sous le soleil, alors que le flanc est, drapé dans un manteau blanchâtre, est recouvert de givre. Encore plus qu’à Diamond Lake, le crissement de l’herbe gelée se fait entendre, l’empreinte de mes souliers marque mes pas. Le sentier remonte la rive droite de la rivière, bénéficiant d’une vue époustouflante sur Mount Tyndall, et sur une montagne à la silhouette caractéristique en dent de requin. Un pont suspendu m’amène dans Rob Roy Valley. L’ouverture de la gorge est impressionnante: d’un côté une sombre paroi recouverte d’arbres, poussant dès qu’une maigre terre leur permettent d’y prendre racine, de l’autre une pente vertigineuse où s’accroche un bush dense. Seul le chemin trace un sillon à travers les arbustes. Grimpant face au soleil, je n’arrive pas à apercevoir quelle merveille se cache au fond de la vallée. Alors qu’il est enfin caché par les cimes des montagnes, je progresse en pleine forêt, où conifères et feuillus persistants réduisent mon champs de vision à la rivière, dont les eaux glacées givrent rochers et fougères environnantes.

Finalement, une trouée dans la frondaison, quelques branches dénudées de feuilles me permettent d’admirer les montagnes : des falaises abruptes d’où jaillit une cascade dévalant d’un seul bond toute la hauteur. Couronnées de crêtes enneigées, elles ceignent les flancs de Mount Rob Roy d’une sombre robe. Il me faudra patienter encore quelques centaines de mètres, avant d’atteindre l’orée de la forêt pour profiter du spectacle : Rob Roy Glacier accroché aux flancs de la montagne écartelant sa glace en de multiples séracs bleutés. A l’est, le glacier se poursuit sur une pente plus douce, continuité d’un blanc manteau qui s’écoule le long de la face. Le spectacle est juste grandiose.

Au bout de la marche, je rencontre un écossais habitant pour une année l’Otago. Chacun de notre côté nous partirons en exploration un bout plus loin, à travers rocailles, pierriers et autres pentes où s’égaillent quelques buissons alpins, résistants ardemment aux difficiles conditions locales. Lorsque nous verrons un kea, perroquet alpin, voler au-dessus de la vallée, nous ne penserons qu’à revenir à l’extrémité du chemin où nous avons laissé nos sacs. Il faut dire que ces volatiles, curieux de nature, ont l’habitude de se prêter à toutes sortes d’expériences sur des nouveaux objets. S’ils ne sont pas dotés de mains avec doigts préhensibles, leurs puissant becs font toutefois parfaitement l’affaire. Alors que nous arrivons, deux kéas, tranquillement en train d’escalader nos affaires, décident de reculer quelque peu, grimpant sur les rochers environnants. Nous profiterons de les admirer un long moment, avant de décider de redescendre dans la vallée. Grande et longue discussion sur les randonnées, nos métiers respectifs, nos attentes de la Nouvelle-Zélande sur le chemin du retour.

De retour dans la vallée principale, le brouillard y a fait son apparition et gâche les splendides tons du début de l’après-midi. Traversant dans l’autre sens les 6 gués, le retour jusqu’à Wanaka s’effectue sans problème. Posé le long de la rive, je profite de la fin d’après-midi pour me mitonner un bon petit plat, que je déguste face au lac, avant que le crépuscule n’arrive. Un rouge de l’Otago accompagne à merveille ces tendres steaks d’agneau, accompagnés de leurs kumaras rôtis aux petits oignons et de rondelle de carottes au beurre. Pain noir et un bon bleu finiront parfaitement ce sympathique repas.

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J 28 – Wanaka

8 06 2011

Youth Hostel, Wanaka, mercredi 8 juin 2011, 20h30
Trajet : Queenstwon – Wanaka
D = 4336.8 km

Ciel nuageux à mon lever à 6h30. Après m’être restauré de quelques pancakes, j’attends que le jour se soit suffisamment levé pour jeter un dernier coup d’œil sur la rivière Anduìn. Je laisse le vignoble derrière moi, direction Wanaka, situé de l’autre côté des montagnes de Pisa Range. J’emprunte une route, dont le type de tracé m’était encore inconnu en Nouvelle-Zélande, une succession de lacets serrés avec des virages en épingles à cheveux. Toutefois, cela ne dure que les premiers kilomètres; elle longe ensuite le flanc de la montagne, dominant la vallée où coule Kawarau River. A mesure que je m’élève, le brouillard descend à ma rencontre. Arrivé au plus au point, malgré une vue limitée à quelques dizaines de mètre par une brume plus dense que jamais, je m’arrête au pied d’un mémorial. Une plaque incorporée dans le monument résume l’histoire de cette route. Empruntée par la première fois par W.G. Rees et P. von Tunzelman en 1860 à la recherche de nouveaux pâturages, le tracé ne fut goudronné qu’à l’approche de l’an 2000 pour améliorer la liaison entre Wanaka et Queenstown. Aujourd’hui, il s’agit du tronçon bitumé le plus haut de Nouvelle-Zélande.

Sitôt passé le col, je descends de l’autre côté. La route redescend, de façon rapide; la pente doit être d’environ une dizaine de pourcent. A sa vue, je ne suis même pas étonné que cette route soit régulièrement fermée en plein hiver, malgré l’obligation de chaîner en cas de forte chute de neige. Je suis persuadé qu’en roulant, vitesse sortie, j’aurais pu rouler jusqu’à Cadrona, éloignée d’une dizaine de kilomètres, sans aucun problème. J’avais d’ailleurs prévu une petite halte dans ce village pour y déguster un café dans l’un des plus vieux hôtels du pays. Toutefois, ce dernier s’avère fermé du 7 au 9 pour quelques travaux d’adaptation. Dommage, je poursuis ma route tranquillement.

Avec cette mauvaise visibilité qui empêchait toute photographie, une halte en moins, j’arrive à Wanaka au environ de 10h00, avec deux heures d’avances sur mon planning. Si la météo est meilleure ici qu’à Queenstown, de nombreux nuages flottent au-dessus de Lake Wanaka, dissimulant Mount Aspiring à ma vue, dont seule la cime pointe entre deux couches de cumulonimbus. Devant ce temps quelques peu tristounet, je remets ma balade à Lake Diamond pour demain, les prévisions météorologiques prévoyant une journée presque radieuse, dans tout les cas moins embrumée qu’aujourd’hui. Je ne serai toutefois pas en peine pour le reste de la journée: Wanaka possède un musée m’intéressant au plus haut point, le Stuart Landsborough’s Puzzling World. Derrière ce nom se cache une attraction, unique au monde, consacrée aux illusions optiques des plus excentriques. Il est composé de deux parties, la première purement liée à ces phénomènes surprenants, la deuxième est le Great Maze, un labyrinthe géant, qui fut lors de sa construction une première mondiale. Sitôt arrivé devant le musée, ce dernier surprend par son architecture particulière, jouant avec les volumes et les angles.

Je ne vous ferai pas plus languir et rentrerai directement dans le vif du sujet. La partie liée aux illusions d’optiques se divise en quatre salles. Sitôt rentré, la figure d’Einstein vous suit, non seulement du regard mais de toute la tête. Il ne s’agit pas d’une sculpture rotative, mais d’une représentation 3D statique, donnant cette illusion, un peu comme le regard de la Joconde de Léonard de Vinci qui vous suit, mais grandement améliorée. La première regroupe une collection impressionnante d’hologrammes tridimensionnels. Les premières pièces produites pour cette collection datent déjà d’une vingtaine d’années, et présentent des hologrammes statiques. Par contre, à mesure que les images se font plus récentes, elles présentent divers états selon l’angle de vue. Dans mes préférées figurent l’adaptation d’un dessin d’Escher, un célèbre dessinateur d’illusions d’optiques, représentant un pavage qui se transforme en lézard, ainsi qu’une vitrine contenant une sculpture grecque, avant et après le vol, effectué par bris de glace.

La deuxième salle, la plus impressionnante de mon point de vue, regroupe 168 têtes, 24 représentations de 7 figures différentes réparties en 4 rangées de 6 colonnes, qui vous fixent de la tête, comme Einstein à l’entrée. Les personnages représentés sont tous des génies des siècles passés : Einstein, Beethoven, Mandela, Lincoln, Van Gogh, Churchill et Teresa. Je dois dire que, de loin, Beethoven est le plus terrifiant avec ses sourcils marqués, sa bouche peu souriante. Ce tour de force est plus que magistral: j’ai tenté d’éduquer mon cerveau pour lui dire que cela n’était qu’illusion. Rien à faire, j’ai beau longer et longer une nouvelle fois la paroi, ils me dévisagent toujours.

La troisième salle est passionnante, jouant sur les distorsions dimensionnelles et géométriques. Une pièce particulière permet de faire croire que nous sommes des géants dans un angle et des nains dans un autre. Ce type d’illusion d’optique est régulièrement utilisé dans l’industrie du cinéma, notamment utilisé dans Lord of the Ring pour les séquences avec les hobbits. J’espère que les photographies seront bien plus parlantes que les mots.

La dernière salle est tout aussi surprenante: le plancher est penché selon un angle de 15°. Jouant avec nos sens perturbés de l’équilibre, la boule sur une table de billard semble remonter la pente, tout comme l’eau qui s’écoule depuis un robinet dans une rigole, ou un escalator qui descend du plancher jusqu’au 1er étage. La pièce de résistance est un mur orthogonal au plancher, avec à ses pieds un escabeau, dont les paliers sont véritablement horizontaux, tous comme les deux niveaux vissés dans le mur. Je dois dire qu’il me fut très difficile de croire les niveaux.

Dernière étape du musée, le Great Maze. Pour la petite histoire, Stuart et Jen Landsboroug, intrigués par les illusions d’optique et les puzzles, décidèrent de construire un labyrinthe géant. Devant le refus des banques de leur octroyer un prêt, ils vendirent leur maison pour se lancer dans la construction d’une structure sur un étage, le premier labyrinthe moderne au monde. Devant le succès rencontré, ils purent poursuivre l’aventure, notamment en  l’agrandissant, en y ajoutant un deuxième niveau à l’aide d’escaliers et de passerelles. Finalement, l’adjonction de salles dédiées aux illusions d’optiques, les unes après les autres, parachèvent leur œuvre. La deuxième salle avec les 168 figures est la dernière invention, édifiée en collaboration avec Weta Cave, les studios à l’origine de Lord of the Rings, ou plus récemment King-Kong. Le labyrinthe est construit avec sur une base carrée de 1.5 mètre de côté; toutes les parois sont rectilignes et les chemins tournent orthogonalement. S’y déplacer et mémoriser l’itinéraire demande une certaine concentration. Bien entendu, pour pimenter le tout, 2 challenges sont proposés. Le petit qui consiste à entrer, puis à sortir en ayant visité les quatre tours d’angle, jaune, verte, bleue et rouge dans le désordre, prend une demi-heure à une heure pour le terminer, ou le grand qui  consiste à effectuer la visite dans un ordre particulier jaune-vert-bleu-rouge, moyennant une à une heure et demie d’immersion complète. Ayant résolu le premier challenge en une petite demi-heure, mon sens de l’orientation me permit de terminer le second en un gros quart d’heure. Toutefois, retrouver son chemin dans un tel endroit demande un certain niveau de concentration.

A la sortie du musée, en libre accès pour tout public, trône la cafétéria. Mais pas de n’importe quel type. Sur toutes les tables des casse-tête et autres puzzles destinés à être résolus. Je ne pourrai m’empêcher d’être pris au jeu pendant un certain moment. D’ailleurs, je ne ressortirai du musée que 4 heures plus tard. A l’instar d’un  musée des Beaux-Arts qui offre un nombreux choix d’ouvrages picturaux dans sa boutique, celle de Puzzling World est une caverne d’Ali-Baba. Au détour d’un rayon, quand je le verrai, unique, isolé, à côté de ses cousins plus petits, cubes de 3 ou de 4, je ne pourrai m’empêcher de craquer. Et oui, un Rubick’s Cube 5x5x5 siège fièrement dans mon Campervan.

Après cette visite intellectuelle et culturelle, une petite balade en pleine nature me fera du bien. En face du musée, Mount Iron, une colline culminant à 425 mètres, domine Wanaka. Cheminant entre les Kanukas et divers autres arbustes épineux du bush kiwi, je parvins au sommet une trentaine de minutes plus tard. Ma vue embrase les environs de Cadrona Valley depuis où je suis venu, jusqu’à l’isthme entre Lake Wanaka et Hawae que j’emprunterai d’ici un ou deux jours pour rejoindre la côte ouest. Par contre, au loin, les Southern Alp, Mt Aspiring National Cook, sont toujours cachés dans le brouillard et ne daignent pas se montrer.

De retour sur le plancher des vaches, bien qu’il ne soit que la fin d’après-midi, je décide d’aller au cinéma. Au cinéma? pourquoi justement au cinéma, alors que plein d’autres découvertes sont encore possibles car le crépuscule n’est pas encore arrivé? Peut-être qu’il s’agit du seul et unique cinéma qui figure dans les guides touristiques en tant que must-do du pays. Il faut dire que le Cinema Paradiso, nommé d’après le film éponyme – que je recommande vivement de voir – n’est pas comme les autres. Il ne faut pas imaginer un cinéma avec des sinistres caisses, puis une salle où les fauteuils seraient alignés couverts. Non, ce cinéma possède bien plus de charme, de pittoresque, de fantastique. Tout d’abord, l’accès se fait par le bistrot Paradiso, où le billet s’achète à même le bar. Bien entendu, il faut aussi profiter d’y commander une bière locale, typiquement une brewski, une lager possédant un coup houblonné formidable. En attendant que les portes ne s’ouvrent, admirer la décoration du troquet : le papier-peint est remplacé par des affiches de cinémas. Les différents plats et boissons sont délicatement écrits à la craie sur un immense tableau noir. Le mobilier n’est pas récent et date déjà d’une à deux décennies; repeint en de vives couleurs, il rajoute un certain cachet.

A l’heure du début de la séance, la salle de projection ouvre quand même ses portes. A l’intérieur, divans et fauteuils sont entassés, une Morris, repeinte en jaune, fournis trois places supplémentaires dans un angle; au fond de la salle, trois rangées de sièges issus d’un ancien avion prennent place. A gauche de l’entrée, une pile de coussin en libre service pour rendre l’assise et surtout la séance plus confortable. Début de la projection: au lieu des publicités standards, divers courts-métrages vantant les qualités du recyclage sont projetés, avant la bande-annonce d’un des prochains films. La projection est à l’image du cinéma, présentant un léger décalage avec l’écran, le doux ronronnement des bobines du projecteur déroulant le film berce le spectateur et ajoute un cachet inoubliable au son monocanal qui surgit de derrière la toile blanche. Je m’y sentirai comme à la maison dans cette ambiance détendue. Personne n’a peur de rire à gorge déployée suite aux péripéties d’un certain pirate des caraïbes. Au milieu, une coupure ? Les portes s’ouvrent, une entracte, mais cela n’était pas prévu au programme ! Une odeur de cookies envahit la salle, et personne ne résiste à la tentation d’aller en grignoter un pendant la mi-temps ou encore de discuter avec les employés des potins locaux, du temps qu’il fait ou des touristes bienvenus. Je recommande de tester les cookies doubles chocolate, un véritable délice, moelleux à la perfection. Une soirée mémorable que je ne suis pas prêt d’oublier. Et une halte nécessaire si un jour je reviens en Nouvelle Zélande.

Petite ville loin de l’agitation de Queenstown sa grande sœur. J’avais beaucoup aimé l’atmosphère qui se dégageait de Wanaka lors de mon arrivée : tranquillité, un certain laisser-aller, la douceur de la température, la beauté du paysage. J’ai ressenti un peu la même impression que sur les bords de Lake Tekapo ou Alexandrina : juste l’envie d’y rester un moment de plus, de me laisser-aller à la farniente, à profiter du soleil… Avec cette soirée, Wanaka rejoint définitivement mes villes préférées. Passage par l’auberge de jeunesse pour poster quelques billets sur un blog, puis je quitte la ville pour me trouver un coin pour dormir. D’après Jonathan, au début de Motatapu Track, l’endroit est idéal pour camper avec un magnifique lever de soleil.

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J27 – Isengard

7 06 2011

Argonath, Rivier Anduìn, Gondor, 7 juin 2011, 18h40

Trajet : Twelve Mile Creek – Glenorchy – Fergburger – Argonath

D= 4223.4 km

Je pense que pour certains, ma position actuelle est aussi claire que de l’eau de roche, limpide rajouterai-je même. Pour d’autre, elle ne doit pas signifier grande chose, si ce n’est quelques obscures relations avec un certain livre de fiction historique. Patience, vous en apprendrez plus dans les paragraphes qui suivent.

Remontons dans le temps, jusqu’à hier en fin d’après-midi lorsque je déambulais dans les rues de Queenstown, apercevant une libraire, je n’ai pu m’empêcher de jeter un coup d’œil à l’intérieur, juste pour le plaisir. Depuis que je suis en Nouvelle-Zélande, j’avais résisté à la tentation d’acheter le livre de Ian Bordie, retraçant les lieux de tournage de la trilogie de Lord of the Rings. Il y donne coordonnées ou encore les tours opérateurs quand il est impossible de s’y rendre par soi-même, ainsi qu’un petit commentaire lié au récit ou au film, plus rarement à d’autres curiosités de l’endroit, sportives, gastronomiques ou historiques. Bref, j’ai fini par craquer, sachant que la région de Queenstown, de Glenorchy à Wanaka, est à l’image de Wellington, truffée de lieux de tournage.

Malgré une petite averse cette nuit, les étoiles pâlissent dans l’aube naissante à mon réveil. Le temps d’avaler mon petit déjeuner, et surtout planifier un peu ma journée. Contrairement à mon habitude, je n’ai pas pris le temps de le faire hier soir, et il est toujours plus intéressant de savoir ce qu’il y a sur son chemin au moment du passage, que 20 kilomètres plus loin quand on a pris le temps de lire le guide. Depuis le début du voyage, j’avais l’envie d’aller jusqu’à Glenorchy, un nom à consonance écossaise, pour y admirer le delta de Dart River qui étend de nombreux méandres, avec les montagnes de Mt Aspiring National Park en arrière-plan. J’avais d’une part entendu dire que les paysages étaient fantastiques et d’autre part lu que la route de Queenstown à Glenorchy était particulièrement scénique. Par ailleurs, il se trouve que cette région, à la topographie bien particulière, a servi de décors pour l’Isengard, une région jouant un rôle important dans Lord of the Rings.

Ayant passé la nuit au camping de Twelve Mile Creek, j’effectue après mon petit déjeuner une balade dans le delta de cette rivière, jugé comme le parfait décor pour l’It ilien d’après Peter Jackson, le réalisateur : les plantes poussent sur un seul rocailleux, les matagouris élancent leurs branches couvertes d’épines, comme si l’ombre du sorcier Sauron plane sur la région. Par ailleurs, on imagine aisément Sam Gamegie couché dans les hautes herbes regarder les Oliphants, ou encore accompagné de Frodon et Sméagol (Gollum) regarder la bataille qui se déroule en contre-bas.

Il est temps de partir pour l’extrémité nord du Lake Wakatipu. Le tracé suit durant 45 kilomètres le rivage, tantôt grimpant sur des promontoires d’où la vue englobe un panorama époustouflant, tantôt regagnant le bord du lac, passant dans de petites échancrures reculées. Les pins occupent la basse montagne, peu à peu remplacés par les prairies alpines. Sur les crêtes, l’averse de cette nuit a saupoudré une fine couche de neige, enjolivant le paysage. Nombreux sont les arrêts pour embrasser la vue sur le lac, Thomson et Humboldt Mountains ou encore les monts du parc national dans le lointain. J’arrive enfin à Glenorchy, petite bourgade comptant 200 âmes, érigée sur une zone un peu surélevée par rapport à la plaine. Encadrée par des chaînes montagneuses, elle est complètement occupée par la confluence des rivières Dart et Rees, chacune développant un gigantesque delta de chaque côté de la plaine, bordé par des zones marécageuses. Quelques kilomètres en amont du rivage, une colline, séparant les deux cours d’eau, les domine de 900 mètres. Pour rejoindre Kinloch de l’autre côté de la vallée, le tracé effectue un immense détour pour économiser la construction d’un pont d’une longueur démesurée compte tenu du nombre d’habitants dans les environs.

Après avoir traversé le pont enjambant le large lit de Dart River, je remonte la vallée de quelques kilomètres jusqu’à Scott Creek, où je découvre la topographie de l’Isengard. Pour rappel, dans Lord of the Rings, la tour d’Orthanc, construite dans le cercle d’Isengard, est occupée pendant le troisième âge par Saruman le blanc. Si aujourd’hui seul un pâturage où paissent quelques moutons occupe les lieux, il n’y eut jamais de véritable tournage avec des décors dans cette région. Seule la géométrie du lieu, avec sa plaine aux nombreux méandres, son cirque montagneux avec les Mighty Mountains, en réalité Mt Earnslaw et les Southern Alps en arrière plan, a été filmée, puis la tour noire, les orcs, ont été rajouté numériquement.

Je poursuivrai jusqu’au bout de la route gravillonnée pour effectuer une première balade dans Mt Aspiring National Park. Un sentier du DOC effectue une boucle dans une forêt de hêtres jusqu’à Sylvan Lake et revient par un autre itinéraire, le parfait endroit pour se dégourdir dans une forêt et retrouver l’atmosphère de celle de Fangörn poussant aux abords de l’Isengard. Je n’y retrouverai pas sa sombre ambiance, sans doute car la végétation y est bien moins touffue que dans les réels lieux de tournage. Toutefois, ce fut un réel plaisir, loin des sentiers battus, le chemin est bien moins aménagé par le DOC. Seuls quelques marqueurs oranges permettent de ne pas s’y perdre. Et je dois reconnaître qu’ils sont plutôt utiles, car rien ne ressemble plus à une partie de forêt de hêtres, qu’une autre partie de forêt de hêtres. Je serai même surpris à un certain moment, quand le seul moyen de franchir une petite étendue d’eau est de grimper sur un tronc. Pour le retour, je suis le tracé, connu sous le nom de « tramway ». Je me poserai bien des questions sur la dénomination. J’ai cru au début que cela faisait référence à la faible largeur de la piste serpentant entre de nombreux jeunes hêtres poussant en formation serrée. A mi-chemin, toutefois, l’explication survient d’elle même : j’ai l’impression de marcher sur des traverses serrées, alors que de longue poutres rectilignes, à moitié décomposées, bordent l’itinéraire rectiligne. Soudain, surgissant d’un buisson, trois anciennes roues, provenant sans doute d’un wagon utilisé à extraire les troncs coupés, rouillent, et sont recouvertes peu à peu de mousse.

Après avoir rejoins la voiture, je retourne jusqu’à l’intersection pour prendre le chemin menant à Paradise, le nom d’un pâturage situé de l’autre côté de Walter Peak. Personne n’en connaît l’origine:  serait-ce pour la beauté de la contrée, ou plus pragmatiquement pour Duck Paradise en raison des nombreux canards sauvages qui hantent Lake Diamond? La route s’enfonce dans le parc national et un écriteau met en garde contre la présence de gués ou de tronçons défoncés. La route semble de bonne facture, et comme j’avais déjà traversé plusieurs gués en Nouvelle-Zélande, je ne me faisais pas trop de soucis. Toutefois, arrivé devant le premier, je reste dubitatif, car contrairement à tout les précédents érigés en béton, ce dernier est un véritable gué, qui fut dans son jeune âge carrossable. Mais les crues du ruisseau l’ont rendus quelques peu scabreux. Un coup d’œil à la carte me permet d’estimer qu’une douzaine de kilomètres me séparent des forêts de Lothlórien. Parcourir une telle distance le long d’une route semi-carrossable ne me tentant guère, je fais demi-tour, direction Queenstown.

Quelques arrêts en cours de route pour observer le paysage, maintenant pleinement illuminé par le soleil radieux, presque trop, il semble comme écrasé. Toutefois j’apprécierai grandement sa chaleur à la sortie de mon bain dans ce lac alpin. Revigorant. Bien que je ne sois pas fan de Queenstown, je ne résisterai pas à la tentation de m’y arrêter pour déguster un excellent burger chez Ferg’. Je choisirai le sweet bambi : cerf sauvage du Fjordland, accompagné d’un chutney de prune, un vrai régal.

N’ayant plus rien à faire dans cette ville, je pars pour Arrowtown. Un détour m’amène à Kawarau Falls. Je comptais monter jusqu’à Deer Park Heights, une colline surplombant Queenstown, de l’autre côté de Shotover River. De par sa proximité avec la ville, son sommet servit de véritable studio. Malgré une unicité de végétation, la diversité dans sa topologie – rochers et étangs – permit de l’utiliser comme décors dans les trois films, pour des lieux différents ou encore de simple prises de vue servant dans des raccords. Au début de la route, un écriteau annonce « Private Property – No trespassing », je passerai sans autre, mais me retrouverai les pieds devant le mur, face à un portique d’entrée verrouillé par trois chaînes et deux cadenas. Dommage, du sommet la vue sur Lake Wakatipu  et ses environs devait être magnifique.

Je me rends donc à Arrowtown, éloigné d’une petite douzaine de kilomètres. A mon arrivée, l’ombre a déjà plongé la petite bourgade dans le froid. Au bord d’Arrow River, je découvre rapidement le lieu-dit dans Lord of the Rings du gué de Bruinen, où Arwen montée sur destrier Asfaloth, Frodon sur la croupe, défie les neufs Nazgul de traverser la rivière. L’endroit est reconnaissable, notamment depuis le point de vue d’Arwen, où passe le chemin suivi par les Neufs, avant d’être emportés par l’inondation magique, lors de leur charge.

Je profite de découvrir la petite bourgade, fondée suite à la découverte d’or dans la rivière en 1862. D’ailleurs, les bâtiments bordant la rue principale semblent sortir en droite ligne d’un western à propos de la Ruée vers l’Or californien à la même époque. Une véritable carte postale, s’il n’y avait pas autant de voitures parquées dans les rues. 7000 européens ou chinois débarquèrent pour profiter de cette manne. Très vite, les colons blancs mirent à l’écart les jaunes, comme aux Amériques, les amenant à vivre en communauté autarcique. Aujourd’hui, après que le gouvernement néozélandais se soit publiquement excusé de cette mise à l’écart, les cottages du peuplement chinois d’Arrowtown ont été complètement restaurés, et constituent l’un des uniques témoignages de l’arrivée des premiers chinois sur le sol maori. Un dernier petit détour m’amène jusqu’aux décors de Gladden Fields, le sentier où Isildur, attaqué par les orcs, est trahi par l’Anneau Unique. Ce dernier finit au fond de l’eau, où de nombreuses années plus tard, Déagol, le cousin de Sméagol le trouva. Et l’histoire suivit son cours. Si vous ne la connaissez pas, je ne peux que vous recommandez la lecture de Lord of the Ring, ou pour les plus paresseux d’entre vous, simplement regarder les films.

Avant que le soleil ne soit complètement couché, je retourne en direction de Kawarau Bridge, duquel je me suis élancé hier. Pour le tournage de Lord of the Ring, la rivière s’est appelée pour quelques jours Anduìn River, sur laquelle la Fraternité de l’Anneau voguera jusqu’à leur arrivée au Gondor, signalée par la présence de part et d’autre du fleuve des Argonaths. Ces piliers des rois, sculptés à même le roc, représentent Anárion et Isildur et marquent l’entrée nord dans le royaume du Gondor. Il est facile d’imaginer les trois barques descendant la rivière, occupées par les compagnons émerveillés à la vue des anciens rois. L’endroit où sont érigés les deux statues, incrustée numériquement dans le film, est aisément reconnaissable, situé 200 mètres en amont de l’ancien pont. Une des meilleures vues sur la rivière est située sur la route menant à Chard Farm, un vignoble, sans doute le plus haut de Nouvelle-Zélande. Pour y accéder une petite route, pas si étroite que ça pour un valaisan, est tracée dans les flancs abrupts. Un étrange panneau de signalétique est d’ailleurs placé à l’intersection avec la route principale.

Pour passer la nuit, je me suis délicatement parqué, collé contre la paroi, dominant d’un côté Kawarau Bridge et de l’autre les Argonaths. Un des propriétaires du vignoble m’invitera à me déplacer jusqu’à l’entrée de la propriété, car mon emplacement n’était pas idéal. Pourtant, il y avait suffisamment de place pour croiser 2 paires de voitures. Je ne vais pas me plaindre, le plancher est bien plus plat à mon nouvel emplacement.

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J 26 – Queenstown – let’s go bungy jumping

6 06 2011

Internet Laundry, Queenstown, 6 juin 2011, 17h40

Trajet : The Key – Queenstown

D= 4011.4 km

Ce matin, sortir de dessous la couette fut une difficile opération : comme on se les caille ce matin, une expression valaisanne indiquant un froid mordant. Cela ne m’étonne même pas de voir que les vitres sont givrées à l’extérieur et que la condensation a gelé sur les deux pare-brises à l’intérieur. Un petit quart d’heure d’agitation pour ranger l’intérieur, préparer le déjeuner suffit à me réchauffer. Cela fait plaisir de retrouver des contrées sèches, à l’inverse des côtes où l’humidité vient à bout de tous vos efforts pour vous tempérer.

Après avoir admiré le lever de soleil sur les Takitimu Mountains, je commence à parcourir les 140 derniers kilomètres me séparant de Queenstown. De retour sur la route principale, je découvre une nimbée dans une nappe de brouillard, dont la densité ne cesse de varier. Maintenant que je roule en direction du Nord, du matin au soir, le soleil me fait face. Les contre-jours sur ces prairies composées de red tussocks, la même herbe qui pousse sur les steppes alpines, noyées dans la brume avec quelques arbres à la sombre silhouette sont d’une grande beauté.

A partir de Mossburn jusqu’à Five Rivers, le brouillard s’est déposé nuitamment sous forme de givre, et les nombreux panneaux que j’avais aperçu depuis le début de la semaine « slippery when frosty » (glissant en cas de gel) prennent tout leur sens. Peu à peu la brume se densifie, et mon champ de vision se réduit à une cinquantaine de mètres. Alors que j’arrive dans Mataura Valley, un vent à décorner les bœufs dissipe la brume, me dévoilant une large plaine verte, bordée par des coteaux, dont l’herbe sèche grimpe jusqu’aux pieds des élévations rocailleuses. Mis à part les pâturages, je retrouve le même type de paysage qu’à l’approche d’Aoraki, des monts aux pentes douces, sur lesquels se détachent de rugueuses et abruptes excroissances rocheuses dans une palette virant du beige au jaune brunâtre, teinté parfois de vert ou d’ocre.

Finalement, j’arrive à Kingston, situé à l’extrémité sud du Lake Wakatipu. Je comptais profiter de me balader sur le rivage venteux, mais ensoleillé, mais un nuage rampant sur les monts ouest propage son ombre sur la promenade. Devant la fraîcheur insidieuse, je retourne à mon campervan, et poursuis ma route longeant la rive est du lac. Les arrêts se font fréquents, mais il faut dire qu’entre les points de vue Devil’s Staircase et Halfway Bay, les panoramas sur les Eyre Mountains dominant la surface bleue, agitée de quelques vagues moutonnantes, est magnifique. Me surplombant, j’admire les impressionnants contreforts des Remarkables, une des chaînes de montagnes sur laquelle est construite une des trois stations de ski de Queenstown.

Arrivé à Queenstown juste avant midi, je passe d’abord à l’office du tourisme, avant de franchir d’un pas décidé l’entrée du bureau de AJ Hackett Bungy, prêt à faire le grand saut. Mon choix se porte (presque) sans hésitation sur Kawarau Bridge Jump pour des raisons historiques. En effet, c’est sur ce pont, en l’an de grâce 1988 que AJ Hackett et Henry van Asch firent les premiers sauts commerciaux. Si quelques têtes brulées de l’Oxford Dangerous Sports Club firent les premières expérimentations dans les années 1980, ce n’est qu’avec le saut effectué par AJ Hackett depuis le premier étage de la Tour Effeil en 1987 que commença véritablement l’aventure. Prochain départ pour ce lieu mythique: 12h00, ce qui me laisse juste le temps de monter dans le bus qui m’amènera à destination. Pour compagnon, en plus du chauffeur, deux étudiantes de Brisbane, originaires du New Jersey, qui effectueront aussi leur premier saut.

Kawarau Bridge, un ancien pont à suspension, construit sur un schéma identique à celui de Clifden. Désaffecté depuis que la SH6 passe sur un nouvel ouvrage en béton, surplombant la rivière de 44 mètres, il s’agit d’un lieu parfait pour faire un petit saut de 43 mètres. La possibilité de plonger la tête dans l’eau à la fin du saut m’est donnée, mais pour des raisons médicales – dont je ne citerai point l’origine – je préférais m’en abstenir. Il faut dire qu’ils n’ont pas eu de précédents cas expérimentaux pour savoir si cela est à risque ou pas. Il est temps d’y aller : l’un des préparateurs passe une sangle autour de mes mollets, protégés par un linge, l’accroche à l’élastique, il ne me reste plus qu’à sautiller jusqu’au bout de la planche. Un petit salut à l’appareil photographique. Three, Two, One, Go.

Sans hésitation, sans un cri, je plonge. 2 secondes de chute, avant que l’élastique ne me ralentisse, se tende et me propulse à nouveau vers le ciel. Moment étrange que celui où la gravité prend à nouveau le relais et que tel un rapace fondant sur sa proie, je plonge vers l’eau. Encore un rebond, puis un autre plus petit, et c’est déjà fini, un bateau me récupère et me ramène au bord de la gorge. Je n’ai plus qu’à gravir les escaliers jusqu’à la plateforme de départ. Grandiose, je redemande de l’adrénaline sous cette forme, à quand le prochain saut. Je serai presque tenté par Nevis Hihgwire, un saut à l’élastique de 134 mètres, mais pour des raisons financières, ce sera pour ma prochaine visiter en Nouvelle-Zélande. Après avoir récupéré mon T-shirt, un certificat et acheté les photos – 45$ les voleurs -, nous rentrons tous jusqu’à Queenstown. Je suis le seul à être prêt à recommencer l’aventure si la possibilité m’était donnée.

Twelve Mile Creek, Lake Wakatipu, 6 juin 2011, 20h00

Milieu d’après-midi ensoleillé, je décide de découvrir cette ville. Historiquement, les premiers Pakeha (blancs) n’arrivèrent dans cette région qu’au milieu du XIXe siècle, d’abord les fermiers puis les chercheurs d’or après la découverte d’un filon dans Shotover River. En moyenne d’une année, le bled perdu devint une ville comptant plusieurs centaines d’âmes, des rues, de véritables maisons …  Elle fut alors déclarée « fit for the Queen » (prête à être visitée par la Reine), et dès lors le nom est resté. Aujourd’hui, elle est reconnue comme une des capitales des sports d’aventure : jetboating, chute libre, saut à l’élastique, parapente, … il y en a pour tous les goûts. Construite sur les rives du Lake Wakatipu, entourée par de nombreuses chaînes montagneuses : The Remarkables, Harris Mountains, Coronet Peak, autant de qualités pour en faire une station d’été comme d’hiver. Un centre orienté piétons plutôt que voitures, des promenades sur la rive, des rues bordées d’échoppes, je déambule dans cette ville, visite son jardin, encore fortement fleuri pour la saison, découvre le frisbee-golf, un sport similaire au golf, qui consiste sur un parcours à amener le frisbee dans le but en un minimum de coup. Le paysage est juste magnifique avec ce lac d’un bleu profond, encadré par les montagnes, dont les silhouettes se découpent sur un ciel azur.

Architecturalement parlant, il n’y a pas vraiment de style dominant : diverses influences se mélangent : béton, pierre sèches, bois, … l’ambiance manque de grâce, sans toutefois être un peu disharmonieux. J’y découvre toutefois le plus vieux bâtiment, William Cottage, un joli petit cottage face au lac, érigé en 1864, sur un plan divergeant de la tradition avec de hauts plafonds, auquel une annexe en pierre fut adjointe à la fin du XIXe. Depuis 1930, tant l’extérieur que l’intérieur, avec d’anciens papiers peints à la Française, n’ont pas changé, tout comme l’aménagement du jardin qui date de 1920. L’église St Peter posséderait des vitraux ainsi qu’un orgue digne d’être admiré, toutefois la porte de la bâtisse en bois est malheureusement fermée à clef.

Queenstown, une ville au charme bien particulier. Il y a un je-ne-sais-quoi qui me rappelle Verbier ou Montana, ces stations un peu huppées, … tout y est trop parfait, sans que le tout ne puisse être qualifié de splendide. Je m’y sens bien pour m’y balader un après-midi, apprécier la douceur du lac, la fraîcheur de la montagne, regarder les nombreuses vitrines étalant des objets hors de prix ou des souvenirs bon marché, boire une bière, manger un bon burger. A ce propos, je me suis arrêté chez Fergburger, dont les mets figurent parmi les meilleurs burgers du monde. Je me suis contenté du simple The Fergburger, sans fioriture, ni luxe, hamburger, salade, oignon, tomate, … entre deux tranches de pain. Le résultat est gustativement excellent : ni trop gros, ni trop petit, ni trop gras, ni trop de végétaux, ni trop de sauce, ni sec… juste parfait. Un vrai délice. Pour moi, le meilleur que j’aie jamais mangé.

Alors qu’il ne fait pas encore nuit, il me semble déjà avoir fait le tour. Je passe encore par une laverie pour la lessive hebdomadaire, avant de rejoindre Twelve Miles Creek, où se situe un camping au bord du lac, à une dizaine de kilomètres de la cité en direction de Glenorchy.

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J19 – Rakiura Track

30 05 2011

North Arm Hut, Rakiura Track, Stewart Islands, 14h30

1ère nuit sur Stewart Island, mais aussi en cabane. Elle s’avère plutôt tempétueuse. Aucun kiwi entendu. En restant positif, leurs cris étaient sans nul doute recouverts par le sifflement du vent dans la charpente et le grincement des arbres environnants. Au milieu de la nuit, je ne sais plus vers quelle heure, j’alimente le feu de quelques bûches. A 6h00, un souffle frais me réveille, le feu s’est éteint. Comme Rod émerge, j’en profite pour en allumer un nouveau et j’attends une température intérieure plus clémente d’ici une petite heure.  Jusque vers 7h00, nous patientons, à l’écoute du vent, ou parfois d’une petite averse qui résonne sur la cabane. Le jour ne pointant pas encore, je me lève, prépare la pâte à pancakes pour le petit déjeuner. Tartinés de beurre, saupoudrés d’éclats de chocolat ou encore enduits de miel, ils me trouveront le coeur et égaieront le frugal porridge de Rod. 8h00, les nuages rosissent, il est temps d’empaqueter nos affaires, ranger la cabane, refaire le stock de bois consommé et se mettre en route. Direction North Arm Hut, une cabane aussi équipée d’un poêlon, et Bagaree Hut, un cabanon bien plus fruste, sans chauffage pour l’autre voyageur. Dernier adieu, après un demi kilomètre de route commune, il me remercie chaleureusement de m’être occupé du chauffage, des quatre-heure et des pancakes matinaux, pour « (sa) dernière nuit dans un hôtel 4 étoiles pour les 10 prochains jours ».

Au moment de quitter la cabane, une soudaine averse, malgré le ciel bleu, me force à revêtir pantalon et veste de pluie, que j’enlèverai sitôt arrivé à l’intersection entre trois sentiers, celui retournant sur Oban, celui d’où je viens et le chemin menant à North Arm. Malgré les rafales, la température est suffisamment douce pour que je poursuive ma route en shorts/T-shirt.

Je quitte la côte pour m’enfoncer dans les profondeurs de la forêt et traverser l’isthme dont Oban occupé l’extrémité sud-ouest. Quelques escaliers et une pente douce pour gravir la première des deux collines (altitude : environ 200 mètres). La végétation est caractéristique d’une zone qui fut préalablement exploitée par les colons : aucun grand arbre, nombreuses fougères et autres feuillus à la croissance rapide. Alors que je redescends dans le vallon, deux treuilles à vapeurs surgissent de la forêt. Vestiges de l’industrie forestière, ces guideaux ont remplacé au début du XXe siècle chevaux et boeufs pour le halage de troncs. L’ensemble mécanique, laissé en proie à l’humidité depuis 1931, est rongé par la rouille. Deux toits construits par le DOC les protègeront des intempéries pour quelques années, avant qu’ils ne finissent par se désagréger complètement. Je laisse ces souvenirs et poursuis mon chemin, arrivant enfin dans la végétation primitive. Les podocarpes, jamais agressés par une scie ou un hache, dressent leur cimes vers les hauteurs; au sol, mousses et lichens  prolifèrent, seuls quelques fougères basses se développent. Bien différent des zones côtières traversées hier.

Je ne vous avais pas encore parlé du chemin, un véritable sentier du DOC : un remblais de terre empaqueté dans un film tressé et recouvert d’un treillis plastique, surmonté d’une fine couche de gravillon protège le sol des nombreuses foulées des touristes. Pour éviter que l’ensemble ne soit emporté par les eaux de ruissellement à la première intempérie, de grosses rigoles, parfois creusées des deux côtés du tracé, drainent les eaux jusqu’au ruisseau le plus proche. Le bois des ponts et caillebotis, pour traverser les zones humides, sont rendus antidérapants par l’adjonction d’un grillage métallique – genre treillis à lapin – cloué à leur surface. Définitivement, la moyenne de 2km par heure sur de tels tracés, calculée par le DOC, est bien faible. Même chargé, je dois avancer à plus du double.

Si je n’ai pas encore rencontré de fortes intempéries, et que je me plaignais des chemins trop bien préparés, lors de la descente de la deuxième élévation, le tracé gravillonné se fractionne, finissant pas ne former plus que de courts ponts entre un chemin traçant sa route sur un épais tapis d’humus. Stewart possédant un climat plus qu’humide, un sous-sol très argileux, l’eau ne cesse de ruisseler à la surface, imprégnant bois, feuilles, terre et rendant ces tronçons boueux. Si la plupart du temps, il est possible de longer le bord, de temps à autre il est nécessaire de traverser directement: la boue remonte alors jusqu’à mi-chaussure, un bruit de succion se fait entendre à chaque pas. Progression plus difficile, mais compensée par la présence de nombreux oiseaux : trille des Tuis, battements des pigeons des bois, chants des kakas et des parakeets, … Ma présence ne semble guère les déranger et parfois un volatile passe à porte de main. Impossible par contre de tirer leur portrait, les oiseaux voletant de branche en branche, ou se reposant toujours à contre-jour.

Ce n’est qu’après que je me suis rendu compte que l’apparition de la boue coïncidait avec la mi-parcours, l’arrivée sur le côté Sud de la péninsule, celle qui voit encore moins souvent le soleil. Malgré le beau temps, la forêt est plus sombre, la canopée plus dense, les verts plus foncés; les feuilles mortes et les aiguilles brunissent le sol. La rivière et les deux ruisseaux franchis doivent drainer l’eau du plateau que je franchis. La boue n’a pas disparu, mais est plus sèche et plus fine, le tapis est bien plus moelleux, un peu comme une piste finlandaise.  Au lieu d’entendre le fort bruit de succion, seul un léger souitch-souitch rythme ma marche.

Peu avant d’atteindre ma destination, j’entends le cri caractéristique du kiwi, vois bouger quelques fougères. Malgré un long moment d’immobilité, ce sera tout, je ne verrai pas le dodu oiseau. Quelques minutes plus tard, j’atteins la cabane, située sur la rive du bras nord de Paterson Inlet, la plus grande rade de l’île. Le temps d’allumer le feu, préparer du petit bois, amener quelques bûches pour les faire sécher, car le bûcher est très humide et voilà que la pluie se déchaîne, tambourinant sur les vitres, dégoulinant dans le tuyau du poêle. Une seule pensée: je suis arrivé à temps.

16h00, il commence à faire un peu meilleur à l’intérieur, je maudis les architectes du DOC qui ont dessiné cette cabane avec un toit à pan incliné, sans mettre de plafond et en omettant les portes menant au gigantesque dortoir : le volume est immense, et c’est un peu galère pour le chauffer tout seul. Mais je préfère de loin North Arm Hut à la cabane de hier, le sentiment d’être perdu dans le bois étant plus important: sur trois côtés, la vue est bornée par la forêt à moins de 3 mètres, alors que le quatrième donne sur North Arm. La vue sur la mer est fantastique : une petite crique balayée par un fort vent, fermée par deux têtes recouvertes d’une végétation touffue dont les branches s’avancent au-dessus de l’eau. Moyennant quelques modifications j’en ferai bien ma demeure.

North Arm Hut, 18h40

17h30, le crépuscule est bien avancé, je m’habille chaudement, enfile pantalon et veste imperméables, mets mes gants, visse ma frontale (éteinte) sur ma tête, embarque mes jumelles. Direction les escaliers menant à la mer, d’où la vue englobe la totalité de la plage ceignant la rade. Opération: kiwi spotting. Les rafales de vent ne me facilitent pas la tâche. Et pourtant, un gros caillou semble avoir bougé avant et après la dernière averse qui vient de passer. Une observation plus détaillée de ce gros objet ovoïde me permet de distinguer un bec et de fébriles mouvements: il s’agit bien d’un kiwi farfouillant la vase, mon premier. Je savais que le kiwi de Stewart Island était dodu, mais je ne m’attendais quand même pas à cette taille, un gros ballon de foot allongé.

Sur le chemin du retour, de nombreuses paires d’yeux, illuminées par ma frontale, me regardent avancer: encore des opposums. Le temps de suspendre mes habits pour qu’ils sèchent d’ici demain, avaler un bon repas et je me glisse au lit. Je n’ai plus grand chose à faire. 19h00 j’éteins ma lampe et rejoins les bras de Morphée.





J18 – Stewart Island et Rakiura Track

29 05 2011

Port William Hut, Rakiura Track, Stewart Island, 29 Mai 2011, 16h00

Trajet : Bluff – Oban – Port William Hut

Petite bruine ce matin alors que je me réveille. A la lueur de ma frontale je prépare mes affaires pour mon petit treck sur Steward Island, la troisième île de Nouvelle-Zélande, souvent délaissée par les voyageurs : habits secs, chaussettes de rechange, appareil photo, lampe torche, piles et accumulateurs de réserve, casserole et poêle, nourriture – bien plus qu’il me serait nécessaire pour les deux jours. Finalement, après avoir ajouté les ingrédients pour me faire des pancakes, mon sac présente un sacré embonpoint. Qu’importe, je devrais bien arriver à le porter sans trop de problèmes.

J’arrive à Bluff alors que le soleil se lève. Un magnifique arc-en-ciel sur un fond de nuages teints en un rose pastel me souhaite la bienvenue. Quelques personnes pessimistes pourraient m’aviser que « ravoures du matin, pluie au moulin », ce à quoi je leur rétorque : « pluie en chemin, n’arrête le pèlerin« .  Voiture parquée, je patiente un moment avant que le terminal du ferry n’ouvre, en déambulant le long des quais, admirant la flottille de pêche au repos.

A la demi après neuf heures, aussi précis qu’une horloge helvétique, le ferry quitte Bluff, directin Oban sur Stewart Islands, ou Rakiura son équivalent maori. Une heure de traversée dans des conditions qui me rappellent une semaine en Pogo 8.50 en avril 2010 : 30 noeuds de vent établis, 50 noeuds dans les rafales 3 à 4 mètres de creux. Une mer encore plus déchaînée par un détroit peu profond, 30 à 40 mètres seulement, balayée par des vents tempétueux, les mêmes qui souffleront sur Slope Point quelques milles plus à l’est.

Arrivé à bon port, je récupère mon sac, passe par le centre du DOC enregistrer mon parcours, payer mes nuitées, aviser d’une date de retour, au cas où je ne réapparaîtrai pas et me voilà parti. Un dernier arrêt pour louer un petit réchaud à gaz, et je rejoins Horshoe Bay Road qui me conduit jusqu’au départ du Rakiura Track. Ce sentier parcoure les forêts du dernier Parc National créé en Nouvelle-Zélande, qui recouvre 80% de l’île. Le parcours triangulaire possède trois tronçons: un sur la côte Nord, un autre en pleine forêt traversant la péninsule dont Oban occupe l’extrémité, et le dernier suit la côte Sud pour ramener le voyageur au point de départ.

Après avoir à peine quitté le magasin, une fine bruine s’abat sur Halfmoon Bay, l’anse baignant Oban. Portées par le vent, les gouttes cinglent mon visage, je marche la tête à moitié baissée, rentrée dans mon capuchon. Parfaite entrée en matière pour ces trois prochains jours. Je ne peux me plaindre que personne ne m’avait prévenu que mon séjour serait humide; il est de notoriété publique que la pluie est presque le quotidien de Stewart Island, permettant à une dense végétation de pousser. Quelques kilomètres de goudron m’amènent jusqu’à la fin du village, puis un dernier en terre battue entouré des prémices de la forêt vierge : feuillus, fougères géantes, lianes, … Une petite descente jusqu’au bord de l’eau à Lee Bay, et me voilà véritablement au début du Rakiura Track. Au bord de la mer, les maillons d’une chaîne géante disparaissent dans la plage; une fois passé au travers la route débute. Mais tout d’abord une petite légende maorie : Maui, le grand voyageur polynésien tira des profondeurs marines une pierre d’ancrage, Te Puka A Maui et y attacha le canoë ancestral Te Waka A Aoraki. La pierre devint Rakiura et le canoë South Island. La chaîne, dont l’autre extrémité orne Stirling Point à Bluff, symbolise les liens spirituels et physiques reliant les deux îles. J’y rencontre un autre voyageur, dont nos routes ne cesseront de se croiser au gré de nos haltes, avant que nous ne terminions la journée de conserve, à partir de Maori Beach.

Dès le début, la nature est enchanteresse, foisonnante, bien plus que je ne l’avais aperçue jusqu’à présent. Sol recouvert de mousses et de lichens, petites fougères, puis arbustes et autres arbres-fougères prennent le relais avant d’être supplantés par des feuillus et des conifères formant la canopée. Par monts et par vaux, les espèces restent sensiblement les mêmes, seule leur distribution change en fonction de l’humidité, propice aux feuillus et fougères, alors que les sous-sols plus « secs » sont plus favorables aux podocarpes.

Première traversée de rivière à Little River, avant de couper par la plage; à l’étal la marée haute laisse juste la largeur nécessaire pour s’y faufiler. Nature paradisiaque entre sable fin, forêt touffue, cours d’eau douce et océan, dont la surface est parcourue par quelques vaguelettes. Toutefois, la forêt m’engloutit, et si le soleil brille à nouveau, les rafales secouant la frondaison font tomber une flopée de grosses gouttes. Il n’est pas question d’enlever la veste imperméable. Pourtant, j’en aurai bien l’envie tant la moiteur est étouffante. De temps à autre, à travers l’orée, il est possible d’entrapercevoir de petites falaises plongeant dans la mer turquoise, virant au beige à proximité des plages, le sable mélangé à l’eau par le mouvement des vagues. Les verts contrastent avec le bleu de la mer et le gris des falaises : juste grandiose.

Une fois à Peters Point, je rejoins Rod, mon futur compagnon de randonnée. Une intersection : une piste menant vers le bas, sur laquelle gisent quelques arbres, un tracé dégagé grimpant, et un seul itinéraire sur la carte. Nous opterons pour le parcours entretenu, qui rejoindra quelques centaines de mètres plus loin l’ancien chemin, avant de descendre sur Maori Beach. Ancienne colonie européenne ayant compté jusqu’à 2 scieries et 1 école, il ne reste que les vestiges d’un embarcadère. Une longue plage s’étend sur un peu plus d’un kilomètre; les dunes sont recouvertes d’herbes jaunes. A son extrémité, un pont suspendu traverse une rivière, dont le tanin de l’écorce des manukas ont bruni l’eau. Encore quelques kilomètres, un dernier franchissement de colline et nous atteindrons Port William Hut. Effectivement, un dernier contour et le wharf de la cabane détache sa silhouette sur la plage, sortant des fourrés et plantant ses pieds dans l’eau de la baie.

Port William Hut, au milieu d’une clairière adossée à la plage, est une jolie petite cabane. Sitôt arrivé, le feu est allumé, et une douce chaleur envahit la salle commune. Je profite de faire plus ample connaissance avec ce chef d’équipe travaillant dans une entreprise nationale de produits lactés : fromage, lait en poudre, … 65 ans, chasseur ayant de nombreuses fois parcouru l’île pour pêcher, chasser, plonger, … il a décidé de parcourir North-West-Circuiti, un périple d’une dizaine de jours contournant tout le Nord-Ouest de l’île en longeant la côte, avant de revenir à travers les terres dans une zone marécageuse, où la boue peut monter jusqu’à mi-corps. J’aurai bien aimé le faire, mais je n’avais ni le temps, ni l’équipement nécessaire.

Pâtes sauce tomates-oignons-thon pour souper. Repas préparé à double, car les dimensions des conserves sont plutôt prévues pour des triples rations. Précédemment, nous avions pris nos quatre-heure : thé, chocolat, biscuit, puis l’apéro. Si je n’avais pas pris une bouteille de vin, je n’ai néanmoins pas oublié d’emporter une de bière pour fêter mon arrivée sur l’île. Pitch Black, stout d’Invercargill Brewery, un excellent choix. Le temps de mettre à jour mon livre, écouter les rafales souffler, les arbres craquer, mettre une dernière bûche et je me glisse dans mon sac de couchage.

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J17 – Catlins Est

28 05 2011

Bluff, samedi 28 mai 2011, 20h00

Trajet : Slope Point – Niagara – Bluff

Distance : 3171.9 km

Franchement bizarre la météo sur les Caitlins! Durant cette nuit, un grand nombre d’averses s’est abattu sur mon campervan, la pluie tambourinant sur le toit métallique. Si au-dessus de moi, la noirceur des nuages cachait le ciel, les étoiles étaient visible de part et d’autre du grain. L’éclairage translucide des gouttes de pluie par la lune au loin donne une ambiance irréelle. De nouveau, la chance est avec moi, le ciel étant clair, je roule encore quelques kilomètres vers le sud, jusqu’à Slope Point, le point le plus méridional de la Nouvelle Zélande, si Steward Island est exclue. Slope, la pente en anglais, a donné son nom à cette pointe, car les terrains descendent en pente douce jusque vers la mer, s’arrêtant en de petites falaises d’une vingtaine de mètres. Une fois parqué, une petite balade m’amène jusqu’au bout du monde, balayé par un vent déchaîné, le même qui souffle sur les quarantièmes hurlants. Un bon bol d’air, qui aura même effleuré l’antarctique avant de venir rafraîchir les côtes néo-zélandaises, me pousse à marcher à moitié courbé pour ne pas être renversé par les bourrasques.

J’y arrive enfin, 46°40’40’’ Sud, 169°00’11’’ Est, 7 kilomètres plus au sud que Bluff. La pointe est ornée de trois signaux, chacun destiné à une catégorie particulière de gens. Le plus connu est sans nul doute celui des touristes, indiquant que l’on se trouve plus proche du Pôle Sud que de l’équateur; vient ensuite la tourelle des marins, dont le but est d’avertir les navires de cette extrémité et enfin la troisième ne concerne que les géomètres et topographes: un vieux trépied rouillé surmonte un point de mensuration. Bien après son lever, le soleil darde ses rayons sur Slope Point. Il doit s’élever suffisamment haut afin d’être visible par dessus la colline. Pour ma part, je ne profiterai que d’un court moment de sa chaleur bienfaisante, de gros nuages ayant décidé d’en jouir pleinement.

North Arm Hut, Rakiura Track, Stewart Island 14h30

Bien que n’ayant pas encore déjeuné, il souffle bien trop par ici pour me restaurer. Je me préparerai eggs and bacon lorsque je serai parvenu dans un endroit plus abrité. Prochaine destination, Curio Bay, où le vent sera tout aussi puissant. Alors que la marée est presque haute, j’ai encore le temps d’admirer la forêt pétrifiée. Il y a un peu plus de 170 millions d’années, des crues soudaine ont emporté la forêt, l’enterrant sous des flots de boue et de limon. Aujourd’hui, les vagues ayant fait leur oeuvre, rongeant petit à petit leur gangue, les troncs fossilisés sont devenus apparents. Les détails sont innombrables: l’empreinte de l’écorce, les grains du bois sont visibles, les cernes saisonnières texturent la roche en de multiples vallons, … Les troncs pétrifiés, plus durs que la pierre environnante, détachent leurs longues silhouettes sur le plateau marnal. Une petite ballade le long de la côte m’amène jusqu’à Porpoise Bay. Je n’y verrai point les dauphins Hector, une espèce très spécifique à la Nouvelle-Zélande, partis dans des eaux plus chaudes pour passer l’hiver. En retournant sur mes pas, je converserai avec un charmant couple de personnes âgées, vivant à Nelso : « You’re a silly boy », un garçon, un bon, pour visiter l’île du Sud en fin d’automne.

Je remonte alors la vallée jusqu’à Niagara Falls (NZ) situé dans le village éponyme. Nommées ainsi par un voyageur local à son retour du Canada, ces chutes d’eau, ou plutôt cascades, même pas, je ne trouve point de mot pour définir ce petit rapide chutant d’à peine 1 mètre. Aussi minuscules qu’elles puissent paraître, leur influence sur l’économie locale fut importante puisqu’elles arrêtèrent complètement la remontée des scows: troncs d’arbre et blés devaient donc transiter par voie de terre depuis l’intérieur du pays avant d’être transbordés sur un bateau ici à Niagara pour rejoindre Dunedin.

Direction Catlins Forest, je me permets une petite halte à Waikawa pour d’une part éliminer déchets et bouteilles que je transbahute depuis quelques jours, et surtout  pour me restaurer. Il est presque l’heure de l’apéro, eggs and bacon seront les bienvenus. Deux autres arrêts touristiques seront nécessaires, l’un pour admirer l’ancienne auge en ciment, dans laquelle s’abreuvèrent les cheveux de la diligence suite à la rude montée de Cemetary Hill, l’autre pour regarder les vestiges de la vieille route empruntée par cette ligne. Je serai toutefois incapable de découvrir la moindre trace sur 500 mètres d’une route terminant en cul-de-sac.

De retour sur une route de gravier – sans en emprunter aucune, il est impossible d’appréhender les Catlins dans leur intégrité -, j’arrive enfin à Waikawa Forest, l’une des rares forêts dont une partie de la végétation n’a pas été influencée par le fort développement de la région à la fin du XIXe siècle. Sur le prospectus, la note suivant la description de la ballade m’avait interpellée, indiquant qu’un bon niveau de forme et qu’une certaine expérience est requise. Le traditionnel panneau du DOC, au début du tracé, met en garde, quant à lui, contre un chemin mal plat et glissant, ainsi que des cours d’eau à traverser à gué. Je m’en réjouis d’avance, et d’ailleurs je n’en ressortirai pas déçu.

Le tracé s’enfonce dans les hautes herbes avant de disparaître dans l’univers sombre de la végétation touffue : feuillus aux troncs recouverts de mousse, fougères-arbres, lichens, racines luisantes, tout transpire d’humidité; à peine un rayon de soleil frappe une surface, que de la vapeur d’eau s’élève de cette dernière. Les verts sont éclatants, les bruns lumineux, … mais tout baigne dans l’ombre de la canopée. Et le chemin, proche de ceux de chez nous, déroule son ruban sinueux entre les arbres. A la place de pierres pour traverser les endroits boueux, des tronçons de pieds de fougère, quelques planches de bois, maintenues par des piquets, pour former de rudimentaires escaliers dans les endroits pentus et éviter des glissements de terrain, … Les cours d’eau à traverser ne seront toutefois que de petits ruisseaux, aisément franchissables d’un long pas, et les endroits glissants, à moins de ne pas savoir poser ses pieds correctement, ne sont pas de véritables dérupes. Sans offense, je n’y amènerai quand même pas mes grands-parents, le chemin reste quand même mal plat.

Et les chutes d’eau? Sans rentrer dans les spectaculaires telles Breidal Vell ou  celle de Kerikeri, elles sont bien jolies. Au pluriel, car il y en a deux. La petite, située plus bas, déverse l’eau en un large ruban, sur une hauteur raisonnable, alors que sa grande soeur, en amont, projette son puissant jet dans un magnifique amphithéâtre sauvage. Il n’est toutefois possible de l’admirer pleinement qu’en traversant la rivière, le pont ayant été emporté par quelques précédentes crues, un peu d’acrobatie  sur de gros rochers, conglomérats de sable et de cailloux recouverts de lichen, permet d’éviter de mettre les pieds dans l’eau. Mais le coup d’oeil vaut le coup: la longue cascade est cernée à gauche par une falaise de molasse, verdie par des mousses, ornée d’une couronne de fougères descendant en grappe, alors qu’à droite la forêt touffue, prenant appui sur de gros blocs, laisse apparaître quelques gigantesques arbres morts, penchés au-dessus du cours d’eau. Magnifiques ballades, sans compter que j’ai oublier de décrire la sérénade des Tuis et de leurs incroyables battements d’ailes. Je vous en avait déjà parlé, mais j’ai découvert aujourd’hui le volatile à l’origine de ce bruit : le pigeon des bois, un oiseau bien plus massif que son cousin des villes.

Déjà le milieu de l’après-midi, le temps s’écoule définitivement trop vite, le dernier arrêt d’importance dans les Catlins sera Waipapa Point, sur lequel est érigé un phare dont la cloche sonna le 1er janvier 884 pour la première fois, annonçant la présence de récifs au large. Il faut dire que l’endroit a connu le pire désastre maritime de la Nouvelle-Zélande lors du naufrage du SS Tararua le 29 avril 1881, avec la mort de 131 passagers sur les 151 embarqués. En début d’après-midi, alors qu’il s’écrase contre les rochers, les naufragés sont tout d’abord confiants, lorsque l’un des leurs a réussi à nager les 300 yards jusqu’au rivage pour prévenir des secours. Toutefois, ils arriveront trop tard, et à mesure que la journée avance, la panique s’accroît à bord, surtout lorsque la mer se fait de plus en plus agitée. Finalement, à 2 heures du matin, un dernier cri se fait entendre, et les corps seront rejetés sur le rivage. Leur décomposition étant trop rapide, ils seront enterrés dans un lopin de terre jouxtant la plage. Si une stèle et trois pierres tombales marquent l’endroit, cela n’empêche pas les moutons d’y venir pâturer en paix.

De ce cimetière, Tararua Acre, je gagnerai le phare en marchant le long de plage, à la bordure du ressac. Il paraîtrait que des sables mouvants hantent les pieds des dunes. J’ai pris beaucoup de plaisir à respirer cet air chargé d’embrun, le nez au vent, la veste claquant dans les rafales. Moment intemporel, perdu dans l’infini bleu de l’océan. Peu avant la pointe, je remonte sur les dunes, sous le regard bienveillant de deux gros lions de mer mâles gardant le troupeau. Le phare, dans sa blanche livrée de rigueur, est surmonté d’une petite girouette rouge vif. A ses côtés, un massif d’arbres aux troncs couchés par le vent, à la frondaison sculptée par les airs, marque l’emplacement de l’ancien bach des gardiens. Aujourd’hui, seules deux poutres de fondation résistent encore. Dos au vent, le retour jusqu’à Hibiscus est bien plus véloce.

Dernière étape de la journée : Fortrose, la porte d’entrée ou de sortie à l’est des Catlins. J’y trouve une pierre, la dernière de l’ancienne forge de Fortrose, qui fut aussi une fonderie durant l’Age d’Or de la région. Il en sortait marmites à graisse pour les baleiniers,  bougies et éléments de wagon pour les trains destinés à sortir les troncs de la forêt, ou encore divers éléments de machines à vapeur. Un peu à l’écart, le cimetière dans lequel est enterré le capitaine du SS Tararua fonctionne à la manière de celui d’une grande ville avec ses quartiers et un immense tableau récapitulant la position des tombes, le nom et le prénom de l’enterré, ainsi que sa date d’inhumation.  Sinon je profite de rajouter quelques litres d’essence dans le réservoir, avec 400 km au compteur depuis le dernier plein, il me serait théoriquement possible d’atteindre Invercargill situé une soixantaine de kilomètres, mais je préfère ne pas tomber en rade en pleine campagne.

Invercargill, une ville dépeinte comme triste et grise par les voyageurs. Il faut dire que coincée entre les Catlins et Fjordlan, elle aurait bien de la peine à rivaliser avec ces merveilles de la nature. Pourtant, durant mon bref arrêt, je ne la trouve pas dénuée de charme avec sa rue principale ornée de façades de la fin XIXe/début XXe siècle, si particulières à ces villes du Nouveau Monde. Passage par le supermarché pour acheter quelques effets qui me seront sans doute nécessaires sur Stewart Island, puis je me trouve un petit coin pour dormir. Alors que je réchauffe mon curry, un orage éclate. Je me réfugie à l’intérieur pour finir de cuisiner : opération délicate lorsque le réchaud est coincé derrière l’évier, mais cela m’évite quelques aller-retour sous une pluie battante. La seule obligation, une grande aération à la fin du repas pour éviter que toute la vapeur générée ne condense au petit matin, et ne se transforme en déluge intérieur.

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J16 – Catlins Ouest

27 05 2011

Près de Slope Point, vendredi 27 mai 2011, 19h30

Trajet : Nugget Point – Slope Point

D=3011.8km 

Ce matin, le ciel est grand bleu; seuls quelques nuages sont éparpillés loin à l’horizon. Le lever de soleil est magnifique sur Nugget Point, quand les côtes des Catlins se parent de couleurs mordorées. Aujourd’hui je poursuis ma descente vers le sud, sûrement ma dernière partie, car une fois passé Slope Point, le point le plus au sud, il faudra bien remonter vers le nord.

Lever de soleil sur la côte des Catlins

Les Catlins, j’en avais longuement entendu parler par de nombreux voyageurs, vantant ses qualités, sa magnificence. A la fin de cette belle journée, je n’arrive pas à me décider si je suis déçu ou pas ; mais, dans tous les cas, cela ne dépasse pas mes espérances. Entre la petite introduction de Nugget Point et la phrase d’un célèbre écossais dont les paysages locaux lui rappelaient son pays natal, je m’attendais à une nature un peu plus sauvage. Oui, les dunes sont vierges, les falaises intactes, et quelques grands massifs forestiers sont intacts, mais partout ailleurs les pâturages font la loi, moutons et vaches se repaissent en paix de cette herbe rendue si verte par l’humide climat. Je ne suis pas contre les prairies. Traverser de grandes régions plantées de forêt où la route serpente entre deux murs végétaux, telle celle de Waipoua Forest, est intéressant les dix premières minutes, après le paysage devient monotone : reliefs invisibles, absence de profondeur, perte de luminosité, …. Mais, trêve de réflexion, si je n’ai pas beaucoup avancé en ligne directe, ma journée s’est déroulée agréablement, entrecoupée de nombreuses pauses et balades, dont voici les grands moments.

Première halte à Cannibal Bay, nommée ainsi en raison des ossements humains découverts lors de fouilles archéologiques. Une petite balade le long de plage me conduira jusqu’à Surat Bay. En chemin, je rencontrerai quelques lions de mer néo-zélandais, espèce endémique au pays. Pesant près de 300 kilogrammes, soit le double des phoques à fourrure, avec une mine patibulaire, il ne me viendrait pas à l’idée de m’approcher. D’ailleurs, lors de la traversée des dunes entre les deux baies, lieu de couchage de ces mammifères, j’observerai mon chemin, bien décidé à faire demi-tour si l’un d’eux se trouvait sur le tracé.

NZ Sealion, lion de mer endémique à la Nouvelle-Zélande (Cannibal Bay)

De retour sur la Southern Scenic Route, je m’arrête une fois passé Tunnel Hill, afin d’admirer un haut fait d’ingénierie du XIXe siècle. Alors que l’économie de la région battait son plein, notamment avec l’exploitation forestière, la construction d’une ligne ferroviaire fut décidée afin de permettre un transport facilité et rapide des troncs. Comportant pentes et ponts parmi les plus osés construits sur South Island, un tunnel dut même être percé : pics, pioches et pelles furent employés pour accomplir à bien la tâche. Commencé en 1891, le tunnel complètement recouvert de briques produites sur place fut ouvert deux ans plus tard. Devant le déclin de l’économie forestière, ainsi que par la concurrence du transport routier, le dernier train circula en 1971 avant que la ligne ne soit démantelée. Dans le fond, la Nouvelle-Zélande compta un grand nombre de lignes ferroviaires, principalement destinées à la marchandise, avant d’être pour la plupart abandonnées dans la deuxième moitié du XXe siècle.

Le bout du tunnel (Tunnel Hill)

Owaka, principale ville locale, fière de ses 395 habitants, abrite un excellent petit musée sur la région. Il me permettra d’apprendre entre autre que le nom de Catlins est dérivé de celui du capitaine Catlin, chasseur de baleines qui acheta un très grand terrain aux maoris peu après la signature du traité de Waitangi. Seule la partie arborant aujourd’hui son nom fut toutefois reconnue comme étant sa propriété. Humide, propice tant à l’exploitation forestière et agricole qu’aux stations de baleines, l’économie locale décolla rapidement. L’histoire régionale est retracée depuis les maoris, chasseurs de Moa, dont de nombreux ossements furent retrouvés jusqu’à l’époque actuelle en passant par l’âge d’or. Comme dans de nombreux musées néo-zélandais, relativement à l’âge du pays, les artefacts historiques utilisés sont ceux qu’auraient pu utiliser mes arrières grands-parents. D’ailleurs je suis persuadé que j’ai déjà vu à de nombreuses reprises ces machines à coudre Singer et ces appareils photographiques d’un autre temps dans des brocantes sur le vieux continent, ou encore tous ces outils simplement suspendus à l’extérieur des raccards et autres chalets valaisans.

Outils divers (Owaka, Catlins Museum)

Quittant les terres, je rejoins la côte et longe l’estuaire d’Owaka Lake jusqu’à Jak’s Bay. Une petite marche d’approche m’amène aux abords de Jack’s Blowhole, un véritable chaudron des enfers, si l’eau était remplacé par la lave. Situé à près de 200 mètres de la mer, les vagues déferlent dans un étroit canal jusque dans ce trou profond de 55, long de 144 et large de 68 mètres. L’écho assourdissant des vagues qui s’écrasent contre les parois domine les bêlements des moutons situés dans les champs voisins. Le lieu fut nommé en l’honneur du Chef Maoris Tuhawaiki, surnommé bloody Jack. Le spectacle est plutôt impressionnant, notamment quand plusieurs lames se déversent successivement sans que l’eau n’ait le temps de refluer vers la mer.

Jack’s Blowhole (près de Catlins Head)

Abandonnant la violence océane, je ne quitte pas pour autant l’élément aqueux. Lors de deux petites balades dans des forêts régénérées composées d’essences locales comme les Totoras, Matais ou Muris ou autres Kahikateas, je découvre deux chutes d’eaux. La première, Purakaunui Falls se distingue par sa chute, divisée en trois paliers successifs. Ces sections de tailles identiques lui donne un petit air artificiel. Sans la présence du rocher sur le premier plateau ou des arbres poussant de façon savamment enchevêtrée, la construction aurait pu être humaine. La seconde, Matai Falls ne vaut pas vraiment le détour: il s’agit plus d’une petite cascade que de véritables chutes.

Purakauni Falls (Catlins)

La dernière visite de la journée ne sera pas des moindre avec Cathedral Caves, de spectaculaires grottes naturelles creusées dans les parois par les vagues. Pour les visiter, deux conditions. La première est liée à la marée: elles ne sont accessibles que durant une heure de la basse mer; la deuxième est que l’océan permette de marcher sur la plage pour y accéder. Aujourd’hui la deuxième condition était juste à la limite de l’acceptable, les déferlantes remontants hauts dans la plage. Les visiteurs sont obligés de se déchausser pour visiter les grottes et aussi de se mouiller jusqu’à mi-cuisse pour admirer les entrées dans leur ensemble. Mais l’effort vaut la peine, le spectacle est plus que magnifique. Pour ma part, je rentrerai dans la première caverne, dont l’entrée est digne d’un géant, puis me glisserai par un large couloir relié à l’autre grotte pour ressortir par la deuxième porte, tout aussi gigantesque que la première. Par pur plaisir d’ailleurs, je repasserai dans l’autre sens, avant de me glisser à moitié dans l’eau pour observer l’ensemble. Un peu refroidi, les pieds glacés, je remonte jusqu’au Campervan alors que le soleil couché a rendu bien sombre le petit chemin se faufilant dans la forêt.

Le large, vu depuis l'une des grottes (Cathedral Caves)

Le plus dur de la journée sera de trouver une petite place pour dormir. Sachant que le camping sauvage est particulière surveillé dans les Catlins et que l’amende salée s’élève jusqu’à 20$, mieux vaut trouver le bon endroit. Aucun parking du DOC avec des toilettes plus ou moins proches, il existe bien le MacLean Camping, mais il faut débourser 25$ pour une place: un peu cher. Le prochain étant situé à Curio Bay, distant de 30 kilomètres, je déciderai d’en parcourir 10 de plus pour rejoindre un gratuit situé à Weits Beach, que m’avait indiqué Jonathan, et proche de Slope Point. Arrivé tardivement, je me prépare un bon petit curry de poulet, accompagné de graines de couscous et d’un bon morceau de fromage et d’excellents sablés au chocolat, dans la plus pure tradition des walkers écossais.

Il semblerait que le dicton affirmant que pas une journée ne se passe sur les Catlins sans qu’une goutte de pluie ne mouille les routes soit plus que valable, à entendre le grain qui vient de s’abattre sur Hibiscus. Et dire qu’il y a 30 minutes, j’admirai la voie lactée, si visible par l’absence de pollution lumineuse. J’espère que le vent emportera bien vite ces nuages pour admirer un beau lever de soleil sur Slope Point demain matin.

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J15 – Albatros, pingouins et moutons

26 05 2011

Nugget Point, jeudi 26 mai 2011, 18h40

Trajet : Dunedin – Otago Peninsula – Nugget Point (Catlins)

D=2847.4 km

Alors que je dormais paisiblement, les bruits de klaxons d’une voiture, passant en trombe à côté de mon campervan, me tirent du sommeil. Sans doute un néo-zélandais mécontent que je parque mon véhicule sur cette petite place avec une vue englobant Otago Harbour. Je dois reconnaître que je suis un peu moins frais que les autres matins, quand la veille au soir, je me suis contenté d’eau ou d’un verre de rouge pour souper et que je rejoignais Morphée avant 22h00.

Ah, le Sud de la Nouvelle-Zélande, sa grisaille, son brouillard, sa fine bruine, je crois que j’ai définitivement quitté ces plaines où l’été indien ne cessait de perdurer. Qu’à cela ne tienne! Poursuivons notre descente méridionale. Mais avant, un petit détour d’une soixantaine de kilomètres jusqu’à Taiaroa Point, l’extrémité de la péninsule d’Otago, s’impose. Sur le chemin aller, je longe la rade d’Otago; la route suit les courbes de Broad Bay, Portobello Bay, … Les nuages recouvrent l’intégrité du paysage, noyant dans les brumes les monts au-dessus de Dunedin et Port Chalmer, rappelant les anciennes contrées celtiques. Le long du rivage, de pittoresques baraquements de pêcheurs s’avancent sur la mer, montés sur pilotis, une simple rampe en bois pour mettre à l’eau un canot ou encore plus moderne, un kayak de mer. J’arrive enfin à Taiaroa Point, un des deux seuls endroits au monde où l’albatros royal niche. En règle général, une visite en fin d’après-midi, lorsque les airs sont plus forts, permet de voir ces oiseaux aux ailes de géant planer, ou plutôt voler sur place face aux bourrasques de vent. J’aurai toutefois le plaisir d’en observer quelques uns, deux partant vers le large à la recherche de nourriture, et un autre tournoyant lentement au-dessus de la pointe. Définitivement, la finesse, conjuguée à l’envergure de leurs ailes, en fait de magnifiques volatiles marins. J’aurai une discussion passionnante avec le conservateur du Royal Albatros Center à propos de ces oiseaux, ainsi que sur la faune aérienne de Steward Island, qui se conclut par un enthousiaste : « vous verrez, vous allez adorer : ici, nous avons les oiseaux marins, là-bas, en plus des chemins boueux, il y a tous les oiseaux du bush qui ne cessent de se répondre ».

albatros royal (Taiaroa Point)

Au moment de partir, un albatros survole le parking, plongeant en un élégant virage sur tribord avant de partir vers le large, me laissant un impérissable souvenir. En quittant la péninsule d’Otago par Highcliff Road, peu après avoir dépassé Harbour Cone, un mont qui mérite son nom, j’aperçois au bord de la route un panneau de signalisation indiquant « Stock ». Sachant que les stocking trucks sont les camions pour transbahuter les moutons d’un bout à l’autre du pays, est-ce que j’aurai l’agrément d’observer le changement de parc d’un troupeau ? Je m’arrête le long d’une clôture, cinquante mètres plus loin que le portail grand ouvert. Au bout de quelques minutes, j’entends un sourd grondement, accompagné d’aboiements et de pétarades de moteurs. Soudain, une marée blanche déferlant d’un pré, poursuivie par un chien, un berger sur une moto de trial et le patron sur un quad, est contenue dans un enclos de taille réduite. Le portail est alors ouvert, et les moutons traversent la route en quête d’un pâturage à l’herbe verte. J’apprendrai par après que le cheptel est constitué de 1500 têtes. Cela en fait des gigots!

marée de moutons - à l'étal

Je quitte définitivement la péninsule, et profite d’un dernier passage à Dunedin pour faire le plein. Enfin, ce sera plutôt une pompiste qui remplit le réservoir et, alors que je m’apprête à vérifier la pression des pneus, insiste pour le faire, tout en discutant de ma destination. Et pour la petite histoire, c’est l’endroit où j’ai payé le moins cher mon litron d’essence. Quand je vous disais que les néo-zélandais sont des exemples de générosité. Ayant fait quelques courses hier soir, je suis fin prêt pour aborder les Catlins, cette région sauvage située au Sud-Est de South Island.

Toutefois, à peine après avoir quitté les faubourgs de la cité écossaise, je m’arrête pour une petite balade afin d’observer un exemple d’excentricité. Dans les années 1870, le Capitaine Cargill, afin de donner, ou plutôt de créer, un accès à une plage privée décida de creuser un tunnel dans une falaise pour rejoindre le niveau de la mer. Aujourd’hui, même les désargentés peuvent emprunter l’escalier en béton pour rejoindre la plage. Toutefois, je ne m’aventurerai pas à m’y baigner. J’avais été impressionné par les vagues d’Oponini sur la côte Ouest dans le Far North. Du sentier descendant depuis le parking jusqu’à l’entrée du souterrain, le grondement du ressac se fait entendre et, à proximité du bord de la falaise, les coups de boutoirs des vagues peuvent presque se faire ressentir. Le déchaînement de la houle du Pacifique contre les falaises est tout simplement grandiose. Les vagues éclatent en gerbe, les embruns s’envolent dans les prés. A peine la vague a-t-elle déferler qu’elle se reforme dans l’écume de la précédente et s’abîme en un nouveau rouleau. Arches, courbes, corniches, blocs écroulés, pointes … découpent le rivage, modifiant les lames qui s’entrecroisent; les vagues s’entrechoquent, conduisant à d’admirable envolée de flots au-dessus de la mer déchaînée. Au niveau de la plage, le spectacle est encore plus terrible: les vagues semblent s’élever encore plus hautes, les lames semblent redoubler d’ardeur pour abattre ces murailles verticales.

la houle tentant d'abattre les murailles (Tunnel Beach)

De retour sur la SH1, que je ne quitterai qu’à Balclutha, je traverse le Sud de l’Otago, une région, qui est, sans trop de surprise, pastorale. Toutefois, les douces courbes des collines, les bosquets de conifères et de feuillus, les vaches paissant tranquillement ne sont pas sans rappeler le plateau fribourgeois, l’esthétisme des grandes fermes gruyériennes en moins, remplacé ici par l’immonde hangar métallique. Après avoir passé un panneau me souhaitant la bienvenue dans les Catlins, je m’arrête à la réserve du Bush d’Awaki afin d’aller regarder de vieux totaras, âgés de 300 ans. Une petite route de gravier me mène jusqu’à un sentier traversant des prés privés. Au bout de quinze minutes j’arrive enfin à la réserve végétale, accueilli par un concert de cris d’oiseaux. Depuis que je suis en Nouvelle-Zélande, jamais je n’avais entendu pareille animation : chants, battements d’ailes, bruissements dans les branches, la forêt semble douée d’une vie propre. Et contrairement à tout autre endroit où le silence se fait dès qu’un humain s’approche ou se fait entendre, ici, les bruits continuent. Une véritable surprise, encore grandie par la beauté de ce sous-bois, où peu de promeneurs doivent venir s’y balader, compte tenu de la petite marche pour y accéder. Et c’est à cela que ressemble le bush de Steward, à cette vie foisonnante, …

Alors que la fin de l’après-midi approche, je m’en vais à Nugget Point, véritable porte d’entrée des Catlins. A l’approche de la pointe, la sauvagerie de la région fait surface: landes, bushs poussent à profusion, les douces collines sont remplacées par un paysage plus abrupt, la molasse beige est troquée contre des falaises grises ou du basalte noir, les verts verdoyants des champs se muent en une palette de verts foncés. Et pour ne rien gâcher, les nuages, qui ne se sont pas levés, floutent artistiquement le paysage, le plongeant dans une ambiance mystérieuse. J’en tombe déjà amoureux.

Nugget Point

Je finirai ma journée par une opération Pingouin à Roaring Bay. Seul, alors qu’un jeune couple franco-kiwi a abandonné la partie, je me planque dans la cache, jumelles, appareil photo, habits chauds, timtam au chocolat noir et beaucoup d’espoir. Au bout d’une demi-heure / trois-quarts d’heure, l’attente est récompensée: un premier pingouin à yeux jaunes sort de l’eau en se dandinant. Il traverse la plage, s’agite pour passer par-dessus un tas de bois flotté, et alors que je ne m’y attendais pas le moins du monde poursuit sa route en direction du bush et commence à escalader la pente par petits sauts successifs pour rejoindre son nid, situé dix mètres plus haut. Comique, voilà la vérité. L’arrivée d’un deuxième pingouin confirmera que le comportement du précédent n’était pas le moins du monde excentrique. J’assisterai aussi à un intense moment de communication, ponctué de ces nombreux cris ayant nommé véritablement ces pingouins, hôiho. Ayant remisé mon matériel, j’observerai sur le chemin du retour trois autres volatiles sortir de l’eau, mais la tombée de la nuit est trop avancée pour me permettre de suivre leur mouvement.

Pingouin Hoiho (pingouin à yeux jaunes)

De retour au campervan, il est l’heure du souper. Etant à Nugget Point, je comptais me faire un petit curry de poulet, mais je me rends compte que j’ai malheureusement oublié d’acheter la viande. Rassurez-vous, je ne mourrai pas de faim, et apprécierai goulûment mes pâtes crème-saumon-citron, suivies d’un petit morceau de fromage et d’une excellente stout, très chocolatée, bien qu’un peu fraîche, de la brasserie Brew Moon. Ce soir, je serai bercé par le bruit du vent qui souffle sur cette pointe.

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