J39 – Nelson et retour à Wellington

19 06 2011

Ferry, Cook’s Straight, dimanche 19 juin 2011, 18h30

Trajet : Nelson – Picton – Wellington

D = 5799.0 km

Alors que hier soir les contours de la lune se laissaient deviner à travers les nuages, il s’est remis à pleuvoir le reste de la nuit. Ce matin, seule une petite bruine tenace continue à tomber. Comme l’idée de préparer eggs and bacons par ce temps humide et venteux ne me plaît guère, je me contente d’une grosse tasse de lait accompagnée de quelques petites tartines beurrées, confiturées et miellées. Bien qu’il soit déjà neuf heures, je profite de la quiétude de ce dimanche matin pour déambuler dans cette ville désertée par ses habitants. Malgré les nombreuses échoppes fermées, le calme environnant, l’absence de voiture sur les innombrables places de stationnement, son ambiance ne ressemble pas à celle que j’avais trouvée dans ces villes côtières telles Hokitika ou Raglan, mortes une fois les touristes envolés. Elle se rapproche plutôt d’une cité endormie que bientôt les habitants envahiront d’une activité bourdonnante.

Arrivé à Christ Church Cathedral, occupée par la messe dominicale, je redescends la butte en direction de South Street. Je découvre dans cette rue en cul-de-sac deux alignées de cottages construit entre 1863 et 1867. Aucune construction plus récente ne vient gâcher le cachet de cette venelle, la plus veille de Nouvelle-Zélande, conservée dans son état original. Un peu plus bas, j’admire l’échoppe de Jens Hansen, un orfèvre mondialement reconnu, et surtout connu pour être l’artisan de l’Anneau Unique. Pour la petite histoire, afin que ce dernier soit à la bonne taille pour les différents doigts auxquels il fut passé durant le film, plus de 40 ont été forgés. Parmi ses œuvres exposées en vitrine, pendentifs, bracelets d’or ou d’argent finement ciselés, j’apprécie grandement les deux boucles d’oreilles en forme de feuille aux nombreuses nervures.

Lorsque je pénètre dans le musée Nelson Provincial Museum, la ville est toujours déserte. Me serais-je trompé sur son état, serait-elle décédée dans son sommeil? Si je m’attendais à  un aménagement et des objets de plus grande qualité en raison de l’importance de la ville, par rapport à d’autres musées locaux, j’ai découvert une perle rare de muséologie : les pièces sont mises en valeurs élégamment, les textes explicatifs sont concis et intéressants, l’exposition est dynamique. Un vrai plaisir à visiter. L’histoire régionale est racontée au travers de fossiles, racontant l’émergence de l’île, d’anciennes haches polies en pounamu retraçant la colonisation maorie, l’apport des métaux avec l’arrivée des européens. D’autres spécificités locales sont abordées, comme le travail de la terre cuite, avec la richesse argileuse du sous-sol nelsonien : d’abord pour la fabrication de briques, puis à partir du XXe dans la poterie et les arts décoratifs. Ou la faune avec un papillon endémique à Dun Mountain et les célèbres sternes arctiques, migrant de l’Alaska en Nouvelle-Zélande et vice-versa. Ou encore, la sombre histoire de meurtres et de brigandages par un gang de quatre étrangers à la fin du XIXe siècle. A l’étage, l’exposition temporaire retrace l’œuvre photographique de Bush, un kiwi qui immortalisa les glorieux et moins glorieux instants des All Blacks des années 1970 jusqu’à nos jours.

En fin de matinée, la ville est devenue une ruche bourdonnante : les magasins ont ouvert leur porte, les rues sont remplies de voitures vrombissantes, couples et familles se baladent sur les larges trottoirs. L’atmosphère y est détendue. Si le soleil ne brille pas encore, seul un sol humide rappelle qu’il pleuvait encore il y a deux heures. Avant de quitter le centre, un petit détour me ramène près de Christ Church Cathedral. Son histoire m’attire comme un ours par du miel. Si sa construction a débuté en 1925, elle ne fut achevée que 47 ans après la pose de la première pierre. Après de nombreux retards, un débat vit le jour dans les années 1950, afin de savoir si sa construction devait être achevée selon son dessin originel, de type art-déco. Les arguments pour l’ayant emporté, elle fut consacrée en 1972. Aujourd’hui sa silhouette particulière orne la colline dominant Trafalgar Street. Un clocher carré, élancé, percé de nombreuses ouvertures domine un corps trapus, possédant la couleur grise du marbre locale. L’ensemble ne me semble guère harmonieux et seules les arcades néo-gothiques  intérieures et les gargouilles extérieures sont réellement intéressantes.

Avant de quitter la ville, un dernier détour m’amène à la réserve botanique, étendant son royaume sur Botanical Hill. Au pied de la colline, un terrain de football. Détrempé par la pluie de ces derniers jours, il ne présente guère d’intérêt. Il fut toutefois une époque où le site arborait des goals de rugby. Le 14 mai 1870 se joua le premier match officiel de rugby de Nouvelle-Zélande, opposant le Nelson Rugby Club au Nelson College, qui perdit 2-0. De là, un sentier, passant au pied d’un Kauri planté en 1951, gravit la colline pour arriver, à son sommet, au Centre de la Nouvelle-Zélande. Titre particulièrement envié, mais sur quoi est-il fondé? simple calcul de distance, pondération élégante distance-densité du terrain, à moins que l’élévation du sol ne soit prise en compte ? La réponse est tout autre, le choix fut plus empirique. Bien que Nelson soit construit autour de Pikimai, la colline où est érigée la cathédrale, le sommet de Botanical Hill devint le point de référence géodésique pour le district de Nelson. Or Nelson étant le district central parmi les 12 autres de Nouvelle-Zélande, il découla que ce point devint le Centre de la Nouvelle-Zélande. Durant l’ascension, je trouvais aussi que la coïncidence entre un véritable centre géographique, savamment calculé, et un point placé exactement au sommet d’une colline d’où la vue porte sur Tasman Bay et le district de Nelson était bien trop grande.

Hier, lors de mon arrivée à Nelson, j’avais observé une longue langue de terre, Boulder Bank, provenant du Nord, protégeant la rade Nelson Havent de Tasman Bay. Au musée, j’ai appris qu’une ouverture, dénommée simplement The Cut, avait été pratiquée dans ce banc en 1906 afin de permettre un accès facilité au port par marée haute pour les bâtiments de forts tonnages et permettre le trafic maritime de bateaux plus petits à toute heure. Il est temps maintenant d’aller observer cette formation géologique, unique en Nouvelle-Zélande. Longue de 13.5 kilomètres cette barrières est constituée par les pierres anguleuses issus des falaises granitiques de MacKay’s Bluff. Peu à peu poussés par les courants marins et les vagues de la mer de Tasmanie, les cailloux s’arrondissent, deviennent des boules – boulders –. Leur taille va en s’amoindrissant à mesure que l’on rejoint l’extrémité du banc. Ce processus, toujours actif de nos jours, implique de drainer régulièrement le canal maritime. Comme pour toute chose en Nouvelle-Zélande, au pendant scientifique, il existe la légende maorie. Cette dernière veut que Kereopa, poursuivi par Kupe, après avoir enlevé sa fille avec Pani, invoqua les dieux pour qu’ils élèvent une barrière entre les deux, cette dernière poussa depuis Horoirangi (MacKay’s Bluff), et les sépara, permettant à Kereopa de rejoindre la terre et de s’enfuir.

Après avoir arpenté quelques centaines de mètres le banc, j’effectue un dernier arrêt à Glenduan, où un sentier montant à travers les pâturages permet de prendre de la hauteur pour observer Boulder Bank. Tout au long de cette balade, les abondantes précipitations de ces derniers jours sont visibles : un ruisseau nécessite des habitudes de creek crossing pour le traverser, de l’autre côté le sol, imbibé d’eau, est rendu moelleux, presque boueux; un étrange bruit de succion émane des prairies, à mesure que l’eau est aspirée par l’humus, l’eau ruisselle encore le long du sentier. A la fin de la ballade, mes souliers seront recouverts d’une pellicule beige, alors que des éclaboussures maculent mes mollets. La colline se situe à proximité de MacKay’s Bluff, la vue sur le Boulder Bank s’étend dans la prolongation de la côte est magnifique, tout comme le panorama sur Tasman Bay et la silhouette de l’Abel Tasman National Park se découpe sur l’horizon ouest. Au nord, le soleil éclaire même la mer à travers une éclaircie.

De retour à Hibiscus vers 14h00, il est temps que j’avance un petit peu, si je veux profiter de jeter un dernier regard sur les Marlborough Sounds, avant d’embarquer ce soir à Picton sur un ferry à destination de Wellington. Mon retour ne sera pas aussi enchanteur qu’à mon arrivée la première fois, lorsque j’avais été impressionné par ces grandes forêts plongeant jusqu’au bord de l’eau. Alors qu’il y a un mois, je ne trouvais pas étrange l’alignement des pins, aujourd’hui je trouve dommage que ce soit des forêts artificielles qui recouvrent la région. Quelques kilomètres avant d’arriver à Pelorus, la route, qui serpentait à flanc de montagne descend dans la plaine de Rai Valley. Plus qu’ailleurs les conséquences de la pluie sont visibles, Pelorus River est sortie de son lit, envahissant les champs. Les barrières délimitant les pâturages disparaissent dans des étangs nouvellement créés, vaches et moutons se réfugient sur les prairies surélevées.

Arrivé à Havelock, capitale mondiale de la moule verte (Greenshell mussel), l’arrêt gastronomique est obligatoire. D’ailleurs le Lonely Planet considère qu’un arrêt à The Wakamarinian Cafe est nécessaire pour déguster leur excellente pie – feuilleté – ou se consoler avec l’une des nombreuses pâtisseries, confectionnées par Beth et Laurie, le couple de tenanciers. Par chance, il leur reste une dernière Mussel Pie. Pendant qu’un passage au four la réchauffe, je me décide pour raspberry-white-chocolate shortcake comme dessert. Le feuilleté est succulent, sans aucun doute le meilleur que j’aie mangé en Nouvelle-Zélande, croustillant à l’extérieur, alors que la farce à base de moule est tout simplement excellente et respire la mer. Je ne parlerai même pas du dessert, une véritable délicatesse. Une fois goûté, la célèbre phrase de Beth prend tout son sens : « If you don’t love the raspberry-white-chocolate shortcake, there must be something wrong with you » (Si vous n’aimez pas le gâteau raspberry chocolat blanc, alors il y a quelques choses qui cloche chez vous).

Avant d’emprunter les 30 kilomètres de Queen Charlotte Drive, je me balade un peu dans ce village, dont l’école a éduqué Ernst Rutherford, l’un des pères de la physique nucléaire au même titre qu’Einstein. Derrière l’hôtel, je découvre une assemblée d’une centaine de chasseurs et habitants, admirant le produit de leur chasse : 68 sangliers sauvages, abattus entre samedi et dimanche midi. Un nombre important compte tenu de la météo difficile du weekend. Après discussions avec l’une des chasseurs, j’apprends qu’il s’agit d’une compétition, avec semble-t-il un joli lot pour le vainqueur, celui ayant tiré le plus lourd. Ayant appris que je regagnais Picton par Queen Charlotte Drive, elle me met en garde contre la détérioration rapide de la route durant ces derniers jours. Je comprendrai le sens de ses propos lorsque roulant je découvrirai des portions entières de route – une vingtaine de mètre de long –, dont l’une des voie s’est affaissée d’un mètre, comme croquée par un gigantesque requin, ou au contraire recouverte par la terre et les arbres suites à un glissement de terrain. Un véritable slalom pour automobile.

Si la route est trois fois plus courte que l’itinéraire standard passant par Blenheim, il faut compter le même temps pour effectuer le trajet sur un itinéraire qui se tortille, par monts et par vaux, épousant la forme sinueuse de Queen Charlotte Sounds. La forêt ayant retrouvé son caractère sauvage, la vue est scénique. Au bout d’un promontoire j’apprécierai la dernière ébauche d’un coucher de soleil sur South Island. Au travers d’une éclaircie, les nuages teintés de rose par le crépuscule naissant se reflètent sur les eaux calmes du sound. L’arrêt se prolonge! que de regrets de déjà quitter cette île si merveilleuse, emplie d’innombrables balades à effectuer, de nombreux treks à parcourir, de régions à découvrir plus profondément. Dans mon esprit germe déjà l’unique solution d’y revenir un jour. Je parcours les derniers kilomètres me séparant de Picton alors que l’obscurité s’est saisie des vallées.

L’embarquement sur le MV Straitsman n’ayant lieu qu’à 21h00, j’ai le temps de passer au supermarché pour acheter quelques bières brassées sur South Island à déguster dans la suite de mon périple, me mitonner une bonne platelée de pâtes chaudes, rédiger mes mémoires, apprécier une dernière Tu au Flying Haggis. Avant l’embarquement, un contrôleur de sécurité passe de voiture en voiture afin de contrôler l’état de nos chaussures. En effet, afin d’éviter la propagation de la Dydimo, une algue envahissante et nocive pour les rivières, ayant déjà colonisé un certain nombre de cours d’eau, il est nécessaire de bien laver ses souliers à l’eau savonneuse. Cette habitude faisait partie de mes mœurs : après chaque ballade où mes souliers étaient en contact avec de l’eau, je nettoyais les semelles avec de l’eau additionnée de savon – un contact de 30 secondes avec de l’eau chargée en détergeant permet d’enlever toute trace de dydimo –. A Whakapapa Village, j’avais récupéré l’une des bouteilles à spray gratuitement mise à disposition par le DOC afin de responsabiliser les touristes. L’agent sera d’ailleurs surpris de l’état de mes souliers, et restera bouche-bée devant la présence de la bouteille, reconnaissable à son étiquette jaune. Me félicitant, car il ne voit que trop rarement des backpackers se soucier de ce problème majeur.

Depuis sa sortie de Queen Charlotte Sound, il y a une petite heure, le bateau ne cesse de rouler dans les vagues du détroit de Cook. Ce mouvement, ajouté au doux ronronnement des moteurs, ne cesse de me bercer, peut être finirai-je par m’endormir avant de débarquer à Wellington d’ici une autre heure.

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J38 – Abel Tasman National Park

18 06 2011

Nelson, samedi 18 juin 2011, 17h40

Trajet : Marahau – Nelson

D = environ 5661.3 Km

9h30, nous embarquons dans le bateau, reposant sur sa remorque. Tirés par un tracteur, nous parcourrons ainsi les 500 mètres nous séparant de la rampe de mise à l’eau. C’est bien la première fois que je fais du bateau à roulette sur une route nationale. Avant de mettre le cap sur Anchorage, un petit détour nous amène près de l’amer dit « Apple Split Rock », le rocher de la pomme coupée. Aucun besoin de commentaire, le nom se suffit à lui-même. L’excursion jusqu’à Anchorage se fait dans une mer formée, 2 mètres de creux. Malgré la dextérité du pilote, les chocs sont parfois violents, l’écume vole… Une demi-heure de navigation, naviguant loin des côtes, la vue n’est pas terrible, amoindrie par un rideau d’eau. L’approche jusqu’à la plage se fait dos au vague, quelques surfs sur les déferlantes barrant l’accès avant de nous retrouver sur le calme – tout relatif – à l’abri de la baie.

M’y voilà enfin, le paysage est magnifique : eau turquoise – agitée –, sable ocre – mouillé –, forêt verdoyante – détrempée –. Un vrai paradis si la pluie n’avait pas redoublé d’ardeur à mon débarquement. Ma première pensée  fut de me demander si j’étais sain d’esprit à venir me balader par un temps pareil. A la vue des pantalons de jeans, des vestes à moitiés ouvertes, sans capuchons des trois autres jeunes passagers, je suis persuadé que mes neurones fonctionnent parfaitement. Il ne reste plus qu’à marcher, 12.4 kilomètres me séparent encore de ma destination.

Free House, Nelson, 19h00

La marée haute me repousse dans les hautes herbes à l’orée de la forêt pendant que je longe la plage. De temps à autre une vague plus grande que les autres, déferle au sommet de la dune, m’éclaboussant d’écumes et d’embruns. Alors que le sentier continue le long de la plage en direction de Bark Bay, je bifurque vers l’est, prenant peu à peu de la hauteur. Dès le début de la montée, je repense à l’excursion jusqu’au Bridge to Nowhere. Ici aussi le chemin n’est plus qu’un lit de rivière : l’eau ruisselle, dévale la pente… de temps à autre une rigole de bois canalise une partie du liquide vers le talus en une magnifique gerbe, alors que le trop plein bondit par-dessus la traverse et continue de dévaler la pente. Arrivé au sommet, avant de poursuivre sur l’Abel Tasman Track, je descends jusqu’à Water Cove. Encore plus que sur le chemin principal, le U du sentier est complètement inondé par l’eau. Arrivé au niveau de la plage, je peux admirer le lieu où Dumont D’Urville ravitailla en eau l’Astrolabe, après avoir cartographié la région. D’ailleurs nombre de dénominations possède une consonance française comme Adele Island, dont la silhouette est visible, fondue dans la nébulosité des averses. J’y retrouve les mêmes tonalités qu’à Anchorage : turquoise, ocre et vert. Une magnifique palette qui resplendit malgré le mauvais temps. Il s’agit d’un phénomène qui m’a surpris et me surprend toujours en Nouvelle-Zélande. Malgré les fortes précipitations, la luminosité est importante, la couverture nuageuse semble toujours fine, comme si la pluie allait s’arrêter bientôt. Un phénomène bizarre, pour moi, qui suis habitué à un ciel gris, un univers sombre avec pareil temps.

Alors que je rejoins les hauteurs, je ressens un froid liquide s’infiltrer entre mes orteils.  Après avoir dégouliné sur mon imperméable, la pluie ruisselle le long du pantalon jusque sur mes souliers, imbibant peu à peu le tissu. Je suis définitivement persuadé qu’une randonnée sous la pluie ou constituée de traversée de rivière se déroule selon trois stades distincts. Le premier consiste à marcher en faisant attention à l’endroit où les pieds vont se poser afin de préserver l’aridité du soulier, le deuxième est quand l’humeur devient quelque peu grincheuse alors que, malgré toutes les précautions, l’humidité a fini par gagner l’intérieur de la chaussure et enfin le troisième, quand il n’existe plus d’autre choix que de continuer dans ces conditions. A partir de là, la route devient bien plus facile. Marchant au milieu du chemin, devenu rivière, le paysage peut à nouveau être admiré sans regarder toutes les deux secondes le sol afin de ne pas mettre les pieds dans l’eau. Aujourd’hui il ne m’a fallu qu’un petit quart d’heure pour arriver au troisième stade.

The Wakamarinian Cafe, Havelock, écrit le dimanche 19 juin 2011, 15h30

De retour sur le chemin principal, l’itinéraire est maintenant relativement plat, je poursuis mon périple. Erodé par les nombreux passages des touristes, l’eau stagne, formant de petites flaques, puis des gouilles et enfin de véritables étangs où la surface arrive au bas de la cheville. La seule différence avec Whanganui est la couleur: ici l’eau, qui ne s’est pas enrichie de divers sédiments argileux, reste limpide. De temps en temps, quand le chemin rentre dans un petit vallon, au bout de ce dernier un pont enjambe, ce qui fut à l’origine un petit ruisseau. Aujourd’hui, gonflé par les pluies torrentielles, ils sont devenus de véritables rivières, débordant de leur lit, envahissant le sous-bois voisin, ou encore inondant le chemin. Je ne compte même plus le nombre de cascades déversant des litres et des litres d’eau sur le tracé et le promeneur isolé. Par ailleurs, lorsque surviennent de fortes rafales, balayant la forêt depuis le nord, les arbres secoués lâchent une avalanche de grosses gouttes, qui s’ajoutent aux nombreuses petites de la pluie, dont l’intensité ne cesse d’augmenter. Je ne ressortirai d’ailleurs plus mon appareil photographique jusqu’à la prochaine accalmie.
Je me souviens avoir parlé de presser le pas si les éléments se déchaînaient. Sans courir, j’ai appliqué cette décision à la lettre. Toutefois, à plusieurs reprises je n’ai pu m’empêcher de partir sur des sentiers de traverses, pour aller admirer le panorama à partir de quelques promontoires, ou rejoindre les plages ceignant les criques.  Entre marée haute, refoulant l’eau douce dans les terres, et torrents dévalant les pentes rejetant leur liquide dans la mer, la lutte est âpre à Akersten Bay. D’ailleurs devant le statut quo de cette lutte, qui ne voit que le niveau augmenter, le chemin disparaît complètement sous le mélange des flots, barrant l’accès à la plage.

De toutes mes balades, j’ai rarement vu une forêt si verdoyante: les feuilles des manukas sont particulièrement éclatantes, loin de la terne teinte qu’elles arboraient plus au sud, comme sur les flancs de Mount Robert ou sur Stewart. Sans être aussi dense que sur cette dernière île, la jungle me rappelle celle que j’y ai rencontrée sur le premier tronçon, jusqu’à maoris beach. Exubérante, descendant jusqu’au beige du sable paradisiaque. La géologie du terrain est par contre complètement différente: au lieu d’une épaisse couche de terre, la région de l’Abel Tasman, dans la prolongation de la West Coast est constituée de granit, recouvert par une mince couche d’humus, permettant tout juste aux racines des arbres et arbustes d’y rayonner alors que mousses et fougères tentent de s’imposer.

The Flying Haggis, Picton, 20h00

Après un peu plus de deux heures trente de marche, je rejoins la limite de l’Abel Tasman National Park à Marahau, bien content d’être enfin arrivé à destination. La pluie s’est enfin calmée, une légère bruine m’humidifie alors que je lance un dernier coup d’œil en arrière. Un dernier kilomètre à parcourir jusqu’à Hibiscus, et je peux enfin revêtir des habits secs. Si le T-shirts le restera, les chaussettes, quant à elles, s’humidifieront rapidement au contact des souliers. Mais même si le bonheur ne dure qu’un instant, il est bien réel. Le poste de pilotage du campervan se transforme en véritable étendage, il n’est pas question que le moindre habit humide termine dans la cellule de vie à l’arrière avant d’être redevenu sec. Les prévisions météorologiques prévoyant encore un dimanche pluvieux, et un retour des éclaircies dans le courant de lundi après-midi, je m’apprête à vivre quelques jours dans l’humidité.

L’accalmie ne sera que de courte durée: alors que je mets le cap sur Nelson, mes essuie-glaces fonctionnent à plein régime. Je ne retournerai pas me balader avec un temps pareil. Toutefois, ayant ouï dire que la région possède un caractère artistique et surtout viticole fortement développé, je doute que cela pose un problème. Après avoir sélectionné quelques caves dans un prospectus, aidé dans mon choix par le guide du Lonely Planet et, hier, par une des demoiselles de l’office de tourisme de Motueka, je me  mets en route. Des vignobles, quels vignobles. Alors que je m’attendais comme du côté de Blenheim à découvrir des vignes recouvrant les flancs de côté, je fus déçu par le patchwork de pâturages, vergers et vignes que j’ai découvert. L’ensemble manque cruellement d’unité pour être esthétique. Arrivé devant le premier cellier, je trouverai la porte close pour la saison d’hiver. Dans mon choix, il me reste encore une cave, dont les vignes sont situées sur les collines à Upper Moutere. Arrivé à Woollaston Estate, je découvre un charmant carnotzet, d’où la vue par temps clair doit s’étendre de l’Abel Tasman National Park jusqu’à Nelson, couplé avec une petite galerie d’art. Si les œuvres me laisseront froid, je me ferai un plaisir de déguster deux vins – il ne faut pas abuser en conduisant –. Le premier sera un riesling, première fois que je vois ce cépage en Nouvelle-Zélande, le deuxième un pinot noir, dont la vigne est plantée sur un sous-sol argileux. Cette caractéristique est l’un des traits particulier des vignobles du Nelson, situé sur les collines.

  • Riesling 2009 (4 étoiles Michel Coopers) : Sec, l’attaque est un mélange de lime et de citron, laissant un final un peu acide. Toutefois, le tout est balancé par la douceur du sucre résiduel.
  • Pinot noir, 2006 : prune rouge au nez, le vin est très équilibré. Long en bouche, sans être très puissant, j’ai trouvé le final élégant. Il irait bien avec un plateau de formage à pâte molle, ou un bleu délicat.

Quittant les hauteurs, je rejoins le bord de l’eau à Mapua, situé au bord de l’estuaire de Waimea River, l’un des plus grand Nouvelle-Zélande. J’y découvre un charmant petit port, oscillant entre les baraquements de pêcheurs où j’achèterai un morceau de Makerel fumé, les restaurants spécialisés dans le poisson et quelques galeries – comme les nombreuses qui parsèment tout le Nelson – d’art. Par curiosité, je visiterai Cool Store Gallery, regroupant les œuvres d’artistes locaux, dont la visite est recommandée par le Lonely Planet. Je ne serai pas déçu et ressortirai difficilement sans rien acheter. Les objets présentés ne sont pas hors de prix et possèdent tous un cachet certain, relié à l’histoire contemporaine maorie et néozélandaise. J’arriverai à ne pas craquer devant un tableau humoristique sur les rivalités solaires entre Blenheim et Nelson, traité dans l’esprit kiwi.

Chemin faisant, je regagne l’intérieur des terres et débarque à Seifried, une cave dont les vignes sont situées dans les plaines aux pieds d’Upper Moutere, avec un sous-sol radicalement différent. Il s’agit d’une des plus grandes caves de la région, et l’assortiment proposé comprend plus d’une vingtaine de vins différents. Je laisserai la lourde tâche du choix à la serveuse, la seule contrainte, me surprendre et me faire découvrir le meilleur, en choisissant un blanc et un rouge. Sa sélection sera un Gewürztraminer et sur un Cabernet Merlot. Ayant été un peu déçu par le rouge, je goûterai aussi un pinot noir :

  • Gewürztraminer 2010 : fort arôme de muscat, très délicat. Je ne suis toutefois pas un grand habitué de ce cépage. Il irait très bien en sabayon.
  • Cabernet-Merlot 2009 : arôme de fruit rouge et riche au palais, sa jeunesse laisse transparaître le chêne. Final un peu poivré, et relativement court.
  • Pinot noir 2009 : épicé et fruits des bois au nez. Tanins et arômes fruités sont très équilibrés. Un caractère bien plus achevé que le cabernet-merlot.

Ayant à chaque fois profité de discuter avec les cavistes et parfois les autres dégustateurs, les heures se sont écoulées rapidement. Arrivant à Nelson, la ville, par le Sud, je longe la côte, suivant Whakatu Drive puis Rocks Road. La vue sur Tasman Bay, Boulder Bank, noyée dans les teintes grises, est magnifique. Le temps de passer au supermarché, poster un ou deux billets et je profite d’être un soir à Nelson pour boire un verre à Free House, un bar occupant une ancienne église, spécialisé dans le service de produits néozélandais : bière, vin ou jus de fruit.  Attablé à une grande table ronde, profitant de rédiger, pour une fois, ma journée dans mon petit carnet je déguste tranquillement une excellente IPA, dont j’ai malheureusement oublié le nom de la brasserie. Lorsque deux couples amis viennent alors me rejoindre à ma table, je pousse cahier et crayons de côté. Dave, John, Lisa et Alice, les présentations sont vite accomplies. Rapidement, les sujets de conversations s’enchaînent : refroidissement de l’Europe suite au Gulf Stream, économie mondiale avec émergence de la Chine, chasses puis conscriptions militaires… Finalement lorsqu’ils quitteront la taverne après leur bière d’apéro ils me convient à venir manger avec eux, en face chez l’indien, le meilleur de Nelson et de tout South Island. Parfait exemple du véritable esprit kiwi. Pourquoi pas, comme aurait dit Jean Charcot, et me voilà partageant un mix de poulet Tandoori, boulettes d’agneaux et autres petits en-cas pour l’apéro avant de déguster un poulet karoo, qui se révèle excellent, épicé à souhait. La soirée est excellente, aussi surprenante et agréable que celle passée avec Mike à Devonport. Dans le prolongation d’une discussion qui a dévié sur le mariage et les enfants, éducation comprise, ils tenteront même de me marier avec une de leur amie, après avoir appris ma situation maritale. 22h30, alors que le restaurant s’apprête à fermer, je quitte les lieux en compagnie de ce jeune pilote de course professionnel, de l’expert écologique, et des deux employées de banques – bien placées –. Nous prendrons congé sur le trottoir, chacun partant dans des directions opposées.

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J 38 – Abel Tasman National Park

18 06 2011

Marahau, samedi 18 juin 2011, 8h30
Trajet : Marahau
D = 5565.4 Km

Dehors la pluie se déchaîne par intermittence : une averse chaque dix minutes. De nombreuses personnes m’avaient vanté Nelson, comme l’une des régions les plus ensoleillées de Nouvelle Zélande, tout comme la West Coast, l’endroit le plus pluvieux. Il semblerait que j’expérimente plutôt l’inverse. Depuis la fenêtre, je peux admirer une baie, vidée de son eau par la marée basse. La rive est découpée, la forêt dense descend jusqu’à la vase, d’étroits ruisseaux convoient l’eau douce jusqu’à la mer, serpentant sur le plat estuaire. Le paysage me fascine. Si je tourne casaque en raison de la météo, je sais pertinemment que je vais regretter amèrement de ne pas avoir bravé les éléments. Reste à savoir quel itinéraire je vais choisir. D’entrée, la longue marche Bark Bay – Marahau est exclue, marcher une journée sous la pluie ne me tente guère – je ne suis plus à Rakiura Islands –, ni sur la West Coast, encore moins dans le Fjordland. Le nombre d’arrêt afin de profiter du panorama ne sera pas moindre en raison du temps. Leur durée sera par contre écourtée, il n’est pas sûr que je recherche absolument un meilleur point de vue sur le paysage, vaquant de-ci de-là. Le trajet Bark Bay – Anchorage ne me tente pas trop, car je risque bien d’attendre le bateau taxi pendant 2h30, ce qui ne m’enchante guère. Finalement, une des meilleures solutions serait de débarquer à Anchorage et de revenir à pied jusqu’à Marahau, exempt de tout horaire. Je pourrai profiter de descendre jusqu’aux multiples baies si le temps s’éclaircit ou au contraire presser le pas si la pluie continue à tomber. Dans tous les cas, à mon arrivée, il ne me restera qu’à prendre le volant.

Alors que j’arrive au bureau de Marahau Water Taxi, j’apprends qu’aujourd’hui ils n’opèrent pas de liaison en raison de la météo, jugée exécrable. Ils m’indiquent par contre que leurs collègues d’Aqua-Taxi assurent leur service. Equipé de mes habits imperméables, la demoiselle à la réception me regarde avec des yeux écarquillés, lorsqu’après les salutations d’usage j’ajoute « il paraît que vous opérer des bateaux-taxi aujourd’hui ». Le patron sortira même de son bureau pour venir voir quel énergumène a décidé d’aller se promener aujourd’hui sur le sentier. Départ dans un peu moins d’une heure, juste le temps de recharger les batteries, écrire un billet.

Dehors, les gouttes forment un rideau d’eau. Cette fois-ci, il ne s’agit plus de quelques douches par intermittences, mais d’une véritable pluie faite pour durer. J’apprends qu’il s’agit des résidus nuageux qui a valu à l’Australie quelques inondations dans le sud-est. Je dis déjà adieu aux paysagex de carte postale : eau azur, à peine ridée par le vent, plages de sable fin resplendissantes au soleil, panorama à perte de vue sur les îles et les baies, …

Le reste des aventures et les photos de la journée, la prochaine fois que je me connecterai, sans doute quand je serai de retour à Windy Welly.





J37 – Nelson Lakes National Park

17 06 2011

Marahau, vendredi 17 juin 2011, 21h25

Trajet : Lake Rotoroa – Lake Rotoiti – Motueka

D = 5565.4 Km

Les brumes matinales nimbent les forêts descendant sur les rives du lac, alors que le ciel est voilé par les nuages. L’univers semble comme teinté de gris. Après quelques pancakes pour le déjeuner, j’effectue une petite balade pour amorcer la digestion dans la forêt attenante. Je retrouve les hêtres, mais un tapis de fougères remplace ici le sol moussu du fjordland. Je quitte le Lake Rotoroa, toujours timidement caché par le brouillard pour son petit frère, Lake Rotoiti dans la vallée d’à côté. Alors que je roule, un petit vent d’est commence à dissiper les brumes. Si j’ai de la chance, à mon arrivée à Saint-Arnaud, le temps sera découvert à basse altitude.

La crête et les sommets des montagnes se détachant sur un ciel blanc, je me décide pour la randonnée de Bushline Hut. D’après Mark Pickering, l’itinéraire donne les meilleures vues sur le lac. Départ à environ 870 mètres, je commencerai la boucle d’une dizaine de kilomètres par le côté le plus ardu, une raide montée de 500 mètres, jusqu’à Mount Robert, nommé ainsi par Julius von Haast en l’honneur de son fiston. Le sentier zigzague sur le flanc nord-est de la montagne. Côté aride, les forêts laissent rapidement place à la prairie alpine. A mi-hauteur, alors que le panorama sur le West Arm et la baie baignant Saint Arnaud, le chemin passe l’arrête, et s’enfonce dans la forêt poussant jusqu’à 1200 mètres sur les faces sud et ouest, bien plus humides. A mesure que je m’approche de la crête, la montagne s’arrondit, les herbes sèches gagnent du terrain et finissent par occuper tout le sommet. Longeant la crête, ma vue porte jusqu’aux Arthur’s Range, dominant l’Abel Tasman National Park, aussi loin que les Victoria Range au sud de Buller Gorge mais est stoppée à l’est par les montagnes dominant l’autre rive du lac.

Je redescends de l’autre côté de la montagne, passe à côté de Kea Hut, la première cabane construite dans Nelson Lakes National Park en 1934 par 6 skieurs. Je rejoins alors Bushline Hut, la cabane du DOC. Je profiterai de sa douce chaleur, subsistante après son occupation durant la nuit par un groupe de quatre allemands, pour me désaltérer, grignoter une pomme et quelques carrés de chocolat. A mesure que je poursuis le chemin, l’itinéraire tout en perdant de l’altitude s’avance sur un promontoire, dominant le lac. En contrebas, la forêt remplace à nouveau la prairie, épouse le changement de courbure de la pente et descend jusqu’au lac. Elle occupe toutes les rives, ne laissant apparaître qu’une mince bande de grève grise. Malgré la réflection du ciel, l’eau semble limpide, presque verte, glaciale. Je rejoins alors les premiers arbustes, manuka et tanuka croissent rapidement et masquent ma vue. Il ne me reste plus qu’à suivre le tracé plus ou moins horizontal pour regagner le parking.

Après cette charmante balade, passant par la source de Buller River, je rejoins le bord du lac à Saint-Arnaud, afin de découvrir son fin bras, s’élançant vers le sud, qui m’était caché pendant la randonnée. Une mince surface liquide enchâssée dans une vallée en V. De chaque côté, des montagnes, dont les formes leur furent donnée par l’érosion glaciaire. Nombre de vallons rythment ces pentes touffues, au centre desquelles le lit d’un tonitruant torrent se devine. Du bord du lac, j’admire sa surface lisse comme un miroir, regrettant amèrement l’absence de caillou adéquat afin d’y faire quelques ricochets.

Je reprends la route, direction Motueka, le dernier grand village avant l’Abel Tasman National Park. Sur le chemin, je remonte une vallée dont les flancs sont recouverts de forêts d’exploitation. Les cimes des pins sont alignées couverts, comme les casques des soldats lors une parade militaire, alors que des plantons sont régulièrement espacés sur les longues surfaces précédemment défrichées. Si je n’assisterai pas à la coupe du bois, je verrai par contre le chargement des fûts sur les camions. Pas comme chez nous, un tronc après les autres, la procédure est bien plus efficace, par paquet de dix, en trois bordées, la remorque est pleine. A mesure que je m’approche de la côte, les forêts artificielles laissent place à de verts pâturages, puis ces derniers sont remplacés par les plantations fruitières : kiwis, pommes, poires… ou encore houblon. Les arbres et poteaux s’alignent à perte de vue dans ces plaines collinéennes.

Arrivé à Motueka en milieu d’après-midi, je rejoins l’Office du Tourisme, afin d’y retirer quelques renseignements. Si aucune compagnie n’est d’accord de louer un kayak à un groupe composé d’un seul énergumène, les prévisions météorologiques me mettront du baume sur le cœur : pluie intermittente, températures de 4 à 16[°C] ne me semblent pas un temps idéal pour pagayer. Tant pis, je découvrirai l’Abel Tasman National Park à pied. Une des plus belles parties tant pour la variété du paysage que pour découvrir faune et flore de Bark Bay jusqu’à Anchorage. Si le temps est clair, je n’hésiterai pas à enchaîner cette portion avec le dernier tronçon menant à Marahau : 24 kilomètres, soit 6 à 7 heures de marche ne me font pas peur. Mais sous la pluie, peut-être que cela risque de perdre de son charme. Si je me restreins à la section Bark Bay jusqu’à Anchorage, je risque d’y attendre le bateau pendant 2 heures. Un compromis idéal semble débarquer à Onetahuti Bay vers 10h15, passer par l’intérieur des terres et rejoindre Anchorage pour 15h30. Environ 17 kilomètres à parcourir en 5 heures, aisément faisable, tout en profitant du paysage.

Je parcours encore la petite vingtaine de kilomètre me séparant de Marahau. Apercevant une place peu avant l’arrivée au village, je profite d’y parquer mon campervan, je suis persuadé que les panneaux : « no overnight camping » doivent fleurir sur les deux derniers kilomètres. Alors que je finis de rédiger ce billet, la pluie a commencé à tambouriner sur mon toit. S’il continue ainsi toute la nuit, peut être considérerai-je demain matin uniquement l’option Bark Bay-Anchorage avec un peu de temps à tuer. La nuit porte conseille, je verrai bien.

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J36 – Buller Gorge

16 06 2011

Lake Rotoroa, jeudi 16 juin 2011, 20h30

Trajet : Hector, Lake Rotoroa

D = 5382.9 Km

Depuis ce matin, le soleil ne cesse de briller, comme pour s’il fallait absolument démystifier le côté pluvieux de la West Coast. Sitôt déjeuné, je m’élance le long de Charming Creek. Une balade temporelle dans l’histoire néozélandaise. Quand les premiers colons débarquèrent au XIXe siècle, ils s’empressèrent d’exploiter les arbres des forêts vierges. Cela permettait d’une part de déboiser les futurs pâturages, d’autre part la source de revenu de cette industrie d’exportation a permis de fonder une économie locale. Toutefois, au fil des années, les beaux fûts, les longs arbres se faisaient de plus en plus rares. La dernière forêt véritablement exploitable dans la région de Ngakawau se trouvait retranchée derrière des collines, avec pour seul accès Charming Creek, une rivière non navigable. George et Bob Watson, propriétaire d’une scierie à Granity, le village d’à côté, décidèrent la construction d’un tramway dans la gorge menant à ces ressources inexploitées. Terminé en 1912, la ligne à la largeur standard néozélandaise de 1.07 mètres était reliée au réseau ferroviaire de l’époque. En 1926, suite à la découverte d’un sous-sol riche en charbon, Bob fonda la Charming Creek Westport Coal Compagny et prolongea la ligne jusqu’à la mine. L’entreprise employa jusqu’à 69 hommes, extrayant 43.385 tonnes  de charbon en 1949, une bien plus grande échelle que les précédentes scieries. Toutefois, l’utilisation de la ligne cessa d’être rentable avec la création d’une route reliant Seddonville à Charming Creek, et le dernier tramway circula le 5 septembre 1958.

Dès le début, le chemin suit la voie ferrée, dont le ballast est recouvert par une fine couche de particules de charbon. Avançant entre les rails rouillés, les anciennes traverses rythment les pas. Après avoir passé l’aiguillage où les wagons de charbons étaient déchargés, j’entame véritablement le parcours menant jusqu’à la scierie. Construite dans une gorge, serrée entre la rivière et la montagne, peu de place était disponible pour la voie : édification de ponts pour traverser de petits affluents, percement de tunnel pour passer à travers des promontoires verticaux, élaboration de ponts suspendus pour traverser le cours d’eau principal, … Je repense aux moyens de l’époque : la construction n’a pas été une mince affaire. Comme en témoigne la forme en « S » de l’Irishmen Tunnel, provoquée par une erreur d’alignement lorsque le forage fut commencé à partir des deux extrémités. Plus tard, les aléas de l’utilisation d’engins mécaniques dérangea l’exploitation  : rupture des freins, emballements des machines… tant de causes d’accidents. Sans compter des conditions météorologiques exécrables, parfois entraînant des crues, qui par trois fois emportèrent le principal pont. Mais la ténacité des colons était la plus forte. La promenade est bucolique, entre rails tordus, wagons abandonnés, engrenages et autres mécanismes rouillés, éparpillés dans la forêt. Le paysage n’est pas en reste, avec un cours d’eau s’écoulant bruyamment au fond de la vallée, une jungle restée vierge, accrochée aux flancs vertigineux des montagnes. A la sortie du tunnel, appelé Papa Tunnel, le paysage change complètement : la vallée s’évase, la jungle est remplacée par une forêt qui se régénère depuis la fin de l’exploitation, débris et vestiges de l’industrie parsèment les sous-bois, tels ces deux anciennes chaudières, dont le cylindre extérieur est complètement rongé par la rouille.

L’ancien tracé continue jusqu’à la mine de charbon, près de Seddonville, et disparaît au détour d’une courbe. J’aurais bien aimé le suivre jusqu’au bout. Toutefois, je retournerai sur mes pas, choisissant de ne pas prolonger cette randonnée, au bénéfice de la culture. De retour au parking, j’admire une dernière fois l’ancien tracé du tramway ainsi que juste à côté, l’usine actuelle exploitant un autre filon. Au lieu d’un tracé ferroviaire, une ligne aérienne, suspendue à des pylônes permet d’acheminer le charbon de la mine jusqu’à son lieu de raffinement. Empruntant en sens inverse la route parcourue hier soir de nuit et sous la pluie, je me rends compte que le paysage n’avait rien d’exceptionnel. De retour à Westport, je m’arrête au Coaltown Museum, un musée qui retrace l’histoire minière de la West Coast.

Comme nombre d’autres musées du pays, ce dernier regorge d’objet usuels : machines à coudre, boîtes à tabac, cendriers… plus dignes d’une personne atteinte d’une collectionnite aigüe. Il contient toutefois quelques outils particuliers, comme ces instruments utilisés par la première brasserie de Westport (embouteilleur, appareil à insérer un bouchon dans une bouteille ou à gazéifier manuellement la bière, ou encore ce bric-à-brac d’objets maritimes allant de la roue de gouvernail au moteur à vapeur d’une ancienne barge en passant par la lampe de l’ancien phare de Cape Foulwind. Une splendide collection de minéraux, donnée par un local décédé, me fascinera, notamment les pierres phospho- et fluorescente. La partie la plus intéressante se réfère à l’histoire de la West Coast. Si la salle relative à l’exploitation forestière n’amène pas d’informations nouvelles par rapport à ce que j’ai déjà lu et vu ces dernières semaines, les documents relatifs à la ruée vers l’or ou l’industrie du charbon est bien plus instructive.

L’or, ce métal jaune, qui a fait et fait toujours tourner les têtes. Symbole de richesse, matériau si durement arraché à la terre. Il est partie intégrante de la West Coast. Après que les premiers colons ont débarqué, commencé le dur leur du défrichement pour permettre l’exploitation agricole, la découverte des premières pépites au sud de Greymouth déclencha une ruée vers l’or, similaire à celle de San Francisco. Par milliers, pionniers, mineurs, sans-emplois débarquèrent d’Australie, de la veille Europe, … pour tirer parti de ces gisements. A pieds, à cheval, à partir des premiers villages, les hommes gagnaient ces villes champignons le long de la côte. Les plages prirent ces noms si particulier, lié à des distances : Nine Mile, Fourteen, Five Mile Beach, Three Mile Lagoon pour simplement désigner leur emplacement aux prospecteurs. Aujourd’hui, ces villages se reposent sur leur gloire passée. Dépérissant suite à l’abandon des gisements devenus à peine rentable, leur population n’a cessé de décroître, alors que certaines possédaient des lignes maritimes directes avec les grandes villes du mondes, telle Charleston relié à Melbourne.

Au nord de Buller River le métal jaune était plus rare. Par contre, le charbon, véritable or noir, a créé des fortunes, érigé des villages entiers, entraîné des innovations technologiques. La première estimation fût donnée par un certain Julius von Haast, le chiffre fit tourner les têtes, jusqu’à celles du gouvernement qui décida la prolongation de la ligne ferroviaire depuis Greymouth, jusqu’à Westport puis Granity au plus près des mines. L’innovation la plus importante fut sans doute celle du plan incliné. Si l’idée est une reprise des mines d’or, jamais elle n’avait été mise en œuvre dans des proportions aussi gigantesques que celui de Denniston : les chariots, emplis de la précieuse ressource, descendaient le long d’un plan incliné. Un peu plus de deux minutes étaient nécessaires aux chariots afin de dévaler les 548 mètres de dénivellation, entraînés par leur propre poids. Attaché à un long filin métallique, la vitesse des chariots était régulée manuellement; la présence d’un énorme tambour de frein – 4 mètres de diamètres – permettait de les freiner à leur arrivée sur un replat à mi-parcours, nécessaire pour les orienter sur le deuxième tronçon, présentant une pente de 80%. Au milieu du XXe siècle, il fut fermé après 88 ans de loyaux services. 2 jours plus tard eut lieu le fameux tremblement de terre de Murchison – 7.5 sur l’échelle de Richter – qui l’endommagea profondément. Avant de quitter le musée, un petit passage dans la reconstitution d’une galerie charbonnière avec chariots, pics, pioches, loupiotes n’apportant guère plus qu’un mince halo lumineux.

Je quitte Westport pour rentrer dans les terres, direction Murchison, puis Lake Rotoroa, dans le Nelson Lakes National Park. La voie la plus courte emprunte la SH6, qui remonte dans Buller Gorge. A l’approche des montagnes, la vallée se resserre rapidement autour de la rivière, les parois se redressent. Arrivé au coude dénommé « Fer à Cheval », la route se réduit à une seule voie. La paroi, plongeant verticalement dans le fleuve, fut creusée pour laisser passer les diligences. De nos jours, l’ouvrage ne fut pas agrandi, aucun tunnel ne fut percé. La solution la plus simple, et la plus économique, fut de simplement installer deux feux de signalisation pour réguler le trafic automobile. Passé ce point, la rivière se met à serpenter dans une large plaine, occupée par des pâturages. Cette liberté est de courte durée. Sitôt passé la confluence avec Inangahua, la gorge reprend ses droits. La vallée ne sera plus aussi vertigineuse qu’auparavant, mais la route est confinée sur les hauteurs.

Arrivé à Lyell, alléché par un panneau indiquant « historic area », je ne me soustrais pas à son attirance. A part le rare fait d’une prairie complètement ensoleillée, une maison perdue au fond du vallon, rien d’exceptionnel n’émane de ce lieu. Et pourtant, lors de la ruée vers l’or, ici même, s’élevaient 6 hôtels, 3 banques, 1 école, 1 cabinet médical dont le docteur enseignait la médecine. Jusqu’à 3500 personnes y vécurent et Lyell posséda même la deuxième faction de police professionnelle de Nouvelle Zélande, forte de 12 hommes, une véritable révolution. Aujourd’hui, il n’en reste plus grande chose, si ce n’est quelques photographies noirs et blanches, montrant que la route passe à travers l’emplacement de nombreux anciens bâtiments. Un chemin historique permet de revivre l’aventure. Après avoir passé près du cimetière ayant servi de 1870 à 1900, perdu dans la forêt, un petit chemin amène jusqu’à l’Alpine Battery. Batterie, ce terme que j’avais régulièrement entendu ces derniers jours, ces instruments mécaniques permettant de réduire en poudre l’amalgame quartz et or, afin d’en récupérer le précieux métal. Je n’avais aucune idée de son fonctionnement, ni de sa forme. Perdu en pleine végétation, au bord de New Creek, au pied d’une ancienne mine, une ancienne batterie, replacée sur un support par le DOC, continue de rouiller. Mais maintenant, j’en sais un peu plus sur son mode opératoire. Pour la petite anecdote, l’un des plus fameux mineurs de la vallée fut Biddy of The Buller. Bridget Goodwin de son prénom, ce petit bout de femme, haut de quatre pieds (1.2 mètres), lourd comme sept pierres, est née en Irlande. Vétérante des mines d’or d’Australie et de Nelson, à son arrivée en 1860s à Lyell, elle était entourée de ses deux compagnons, pour qui elle gérait l’argent. Après une vie passée à acheter des biens de premières nécessités, du tabac – le plus fort est le meilleur – et du whiskey, elle se retira à Reefton où elle mourut en 1899, âgée de 86 ans.

Mon prochain arrêt sera aussi historique que rigolo. A 16 kilomètres de Murchison, je décide de payer un droit de passage pour traverser le plus long swingbridge de Nouvelle-Zélande, avec une travée de 110 mètres. Le nom de swingbridge fait référence à un pont suspendu, ne laissant le passage qu’à une seule personne de front. Je m’attendais à une traversée un peu plus oscillante, au moins du même niveau que ceux des ponts suspendus de la Copland. Au final, cela s’avère bien moins rigolo. Toutefois, de l’autre côté une petite balade nous amène à un des épicentres du tremblement de terre de Murchison du 17 juin 1929, à 10h17, atteignant 7.8 sur l’échelle de Richter. S’il y eut plusieurs épicentres, celui de White Creek Fault est le plus impressionnant : une falaise de 4.5 mètres de haut sépare les deux côtés de la faille. Scindant la route en deux niveaux, la violence de l’événement fut telle que le granite rose de la région changea localement de couleur sous la contrainte imposée et présente aujourd’hui une strie grise dans le prolongement de la faille. Je retourne de l’autre côté de la Buller River en Flying Fox, une sorte de tyrolienne équipée d’une chaise pour le confort. Cette méthode fut souvent utilisée durant le XIXe siècle dans tout le pays pour traverser les nombreuses rivières. Aujourd’hui, elle est soit utilisée comme attraction touristique, comme ici avec une portée de 160 mètres, soit comme à son origine pour franchir des cours d’eau, notamment sur la Dusky Track, une des plus difficile marche du pays située dans le Fjordland.

Je passerai à Murchison presque sans m’arrêter, l’office du touriste étant fermé et poursuivrai ma route jusqu’à Lake Rotoroa, l’un des deux lacs de Nelson Lake National Park. Peu à peu, les forêts naturelles disparaissent, alors que je vois à nouveau des plantations de pins, les premières depuis plus de trois semaines, quand je les avais abandonnées après Blenheim. La vallée devient moins sauvage, plus civilisée avec un nombre croissant de fermes; même l’importance du trafic augmente. Le décompte des véhicules rencontrés par heure demande maintenant les deux mains. Alors que je m’approche de l’extrémité ouest du lac, en remontant un vallon à la large plaine, j’apprécie le coucher de soleil sur le Mount Hopeless, dominant les Travers Range. A mon arrivée au bord du lac, je ne pourrai immortaliser que les dernières couleurs, pâlissant sur les sommets. Alors que je prépare mon souper, je discuterai avec un couple de Coaster sexagénaire, en vacances dans le coin pour le weekend. Leur moyen de locomotion, un campervan comme Hibiscus, sans les taggues décoratifs extérieurs, mais avec un intérieur bien plus personnalisé. Je serai d’ailleurs jaloux de la cuisinière à double foyer. Quoique, depuis que j’ai acheté le brûleur pour la petite bonbonne de gaz Primus – utilisée sur Rakiura Island, puis à Welcome Flat -, il est vraiment plus facile de garder mes petits plats au chaud.

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J35 – Wild West Coast (II)

14 06 2011

Cobden Beach, mardi 14 juin 2011, 20h30

Trajet : Greymouth – Hector
D = 5206.2 Km

Depuis hier soir, les vents d’Ouest apportent régulièrement des grains. La pluie frappe à intermittence régulière le toit d’Hibiscus. Ce matin, le ciel est nuageux, gris, à l’instar de la Mer de Tasmanie qui le reflète. 8h15. Malgré l’heure avancée, il fait encore sombre et  je décide de retourner à Greymouth, où j’espère que les deux galeries que je veux visiter seront déjà ouvertes. Roulant fenêtre ouverte, je respire à plein poumon l’odeur particulière des chauffes à charbons. Greymouth, la bouche grise, si le nom de la ville fait référence à l’estuaire de la rivière Grey, par cet hivernal matin, son qualificatif pourrait se référer tant à la météo, qu’au mode de chauffe principale.

Je réserve ma première visite à la galerie de Stewart Nimmo. Photographe plus que reconnu, son atelier-magasin occupe trois autres personnes. J’y découvre des clichés splendides. Les supports de reproduction sont divers, allant de simples tirages sur papier glacé à l’impression de peinture sur canevas tissés. Toutefois, ce qui m’a le plus intéressé sont les reproductions sur aluminium poli. Les photographies deviennent dynamiques, presque vivantes, les couleurs évoluent légèrement selon l’angle de vision. Des nombreuses photos, j’apprécierai spécialement celle du Wharf d’Okarito Lagoon, prise un matin à marée haute et celle de Pororari River avec son arc-en-ciel. Ayant demandé à la vendeuse la permission de prendre une photographie, Stewart répond par l’affirmative et s’approche pour discuter. J’apprendrai qu’il apprécie beaucoup les petits villages de montagne en Suisse, spécialement ces chalets arborant de si photogéniques fleurs rouges, les traditionnels géraniums. Il me questionnera sur mon voyage et plus direct me demandera si je suis content de mes clichés. Je lui avouerai que seul 5% de mes photos sont dignes d’intérêt, et que presque dix fois ce nombre ne valent même pas la peine d’être gardée. Ce à quoi il me réplique que l’apprentissage est un long travail, mais que je n’apprendrai à connaître mon appareil et les cadrages qu’à force de réglages manuels et d’un certain nombre de ratés. Encourageant.

La seconde visite sera pour un Jade Country Greymouth, un magasin présentant, comme son nom l’indique, des bijoux en pounamu, œuvres de véritables artistes. Une des pièces maîtresses me plait particulièrement, avec ses ciselures intriquées, ses formes élancées. Un chef d’œuvre à plusieurs milliers de dollars. L’exposition ne se résume pas à la présentation de ces pièces, une des plus grosses pierres de pounamu brute est mise en évidence dans une grande pièce ovoïde. L’origine de la pierre est expliquée, soit en termes scientifiques, schémas à l’appui, soit en conte fabuleux, issu des légendes maories. Je ne ramènerai point de parure, mais achète un morceau de pounamu brut, sachant que je regretterai des mois durant si je rentre en Suisse sans un morceau de cette pierre.

Un dernier passage sur les quais de Greymouth, occupés par des chariots à charbons, antiques vestiges d’une époque révolue, puis je quitte la cité, direction Westport sur la SH6, dont le tronçon est considéré comme l’une des dix plus belles routes côtières du monde. Mon premier arrêt officiel est Punakaiki, 44 kilomètres au nord. Il me faudra toutefois une heure et demie pour y arriver : les arrêts sont fréquents pour profiter du paysage. Sur une carte, la côte semble rectiligne, dans les faits, son dynamisme est impressionnant : baies, promontoires, avancées rocheuses, plages de galets ou de sable, falaises à pics, ou encore pâturages s’étendent entre les collines et le rivage… A ma gauche, la Mer de Tasmanie, balayée par le Vent d’Ouest, toujours aussi violent, assiège de ses infatigables vagues la côte, à ma droite une chaîne collinéenne, entièrement recouverte de forêts arborant des verts électriques, entrecoupée par de nombreux vallons aux embranchements multiples. Au milieu, la route, tantôt accrochée à flanc de falaise, tantôt glissant entre de larges prairies, tantôt enjambant de larges estuaires. Le paysage est grandiose: il s’agit effectivement d’une des plus belles côtes, dont l’esthétisme surpasse la côte d’azur, dont la sauvageries dépassent celles des Catlins.

Arrivé à Punakaiki, situé dans le Paparoa National Park, je passe rapidement au bureau du DOC pour savoir si la randonnée le long de Fox River jusqu’à la grotte et au lieu-dit de The Ball room est possible. La réponse est celle à laquelle je m’y attendais, la pluie de hier et les averses intermittentes d’aujourd’hui gonflent de façon trop importante le flot pour que les traversées de rivières non-pontées puissent être effectuée sans danger. A la place, je remonterai le long de Pororari River, une autre vallée charmante.

Avant de m’y rendre, je ne peux me soustraire à la visite des célèbres Pancakes Rocks, ces formations rocheuses à la forme si particulière que l’on dirait des piles de pancakes. Créées par la sédimentation d’organismes marins par strates sur le fond de l’océan il y a quelques millions d’années, ces concrétions sont ensuite remontées à la surface par l’effet de glissements, plissements et soubresauts du terrain. Vents et courants marins, marées rongeant les côtes, grignotant des cavernes, les ont façonnées pendant des milliers d’années. Aujourd’hui, lorsque la marée est haute et que le vent souffle en rafale depuis l’ouest, telle des geysers, les embruns jaillissent, lorsque l’eau salée, mélangée à l’air, est expulsée sous la pression des vagues par les cheminées verticales. Piscines infernales, chaudrons bouillonnants, bruits sourds, résonances caverneuses, molasses sculptées aux formes surprenantes, cet univers est fabuleux. J’y passerai une bonne heure à l’observer sous toutes ses formes : au soleil, sous la pluie ou encore dans un léger brouillard. Son faciès est toujours changeant, mais toujours admirable.

Un petit détour m’amène ensuite par la grotte, si bien nommée Caverne. En Nouvelle-Zélande, je me suis trouvé un attrait tout particulier pour la spéléologie touristiques : s’enfoncer de dix, cinquante ou plusieurs centaines de mètres sous terre me plaît de plus en plus. Comme toutes les autres grottes que j’ai visitées, celle-ci est creusée dans un sous-sol de molasse. Et à l’instar de ses grandes sœurs de Waitomo ou de Clifdens, des glowworms tapissent son plafond. Rien à faire, je trouve ces petites bêtes toujours aussi fabuleuses.

A Punakaiki Village, je parque la voiture, embarque mon sac à dos, une bouteille d’eau, quelques afghans, une sorte de biscuit de type shortbread chocolaté, contenant des chips de corn-falke et enrobé d’une  épaisse couche de chocolat. Je sais bien que la marche ne durera pas trois heures, comme le panneau du DOC tente de me le faire croire, mais mieux vaut prendre ses précautions, peut-être qu’un jour, j’en trouverai une où le temps est correctement indiqué. Pororari River, me voici. Depuis ce matin, le changement de végétation est radical avec une température qui s’est radoucie en allant au Nord – l’huile d’olive n’est plus figée – : les hêtres ont disparu, cédant la place aux palmiers, les espèces de fougères ont diminué, remplacées par divers flax, yie-yie et autre supplejacks. Les verts foncés sont devenus clairs, électriques. La forêt était vierge, elle s’est faite véritable jungle avec des racines géantes, des troncs gigantesques, des lianes descendant des branches, des végétaux grimpants sur les troncs, … Les eaux limpides chargées de fines particules glacières cèdent la place à des rivières charriant des eaux rendues beiges par les limons en suspension. Les solides parois du sud sont remplacées par de friables falaises de limons, façonnées par le vent s’engouffrant dans les vallons et les pluies, qui, elles, sont toujours aussi fréquentes et torrentielles. Merveilleuse Aotearoa aux multiples visages.

Je découvre un environnement complètement nouveau, autant vous dire tout le plaisir que j’ai eu pendant cette balade. Au niveau topologique, la vallée ressemble plus à un canyon, creusé par un Pororari serpentant, courbes, contrecourbes. De chaque côté de la rivière, une petite berge, envahie par la végétation, avant que les parois n s’élèvent presque verticalement quelques dizaines de mètres plus haut La météo n’a pas changé depuis cette nuit, courtes averses succèdent à des moments ensoleillés. Les teintes sont changeantes, tantôt rendu magnifiées par les rayons du soleil, tantôt scintillantes de pluie. Le chemin épouse le terrain, soumis à de réguliers glissements. Tantôt gravissant une bosse, tantôt s’enfonçant entre deux blocs de molasses pour ressurgir dix mètres plus loin, parfois à l’air libre, parfois emprisonné sous une épaisse frondaison. Deux heures de dépaysement dans une contrée exotique, je n’imaginais pas que pareille végétation poussait en Nouvelle-Zélande. Ce pays est bien trop gâté par Mère Nature. Et sinon, au détour d’une grève, j’ai enfin découvert une pierre de pounamu, polie par les mouvements de la mer. Un vrai bijou.

Avant de pousser plus au Nord, j’emprunte encore Truman Track, un petit chemin menant jusqu’à Te Mito Point, où une petite plage aux nombreux plateaux marnals. Pour y aller, je traverse la forêt côtière, dont les essences locales ne me sont pas inconnus : Ramus, Matais, Flax, … Je découvrirais une grande crique, ceinte par une beige falaise de molasse, couronnée par un vert intense, d’où s’écoule une petite cascade sur les gravillons arrondis de la plage. Provenant du large, les rouleaux se brisent les uns après les autres sur les plateaux, le bruit de leur agonie résonne entre les parois.

Déjà le milieu de l’après-midi, je reprends la route, quittant cette riche région de Punakaiki, pour m’arrêter une dizaine de kilomètre plus loin, après avoir traversé Fox River. Ce n’est pas parce qu’il m’est impossible d’effectuer une véritable balade, que je ne profiterai pas de me dégourdir les jambes sur la longue plage. Je ne vous décrirai pas le spectacle, invariablement le même avec la Mer de Tasmanie. Par contre, j’envierai les propriétaires d’une des maisons faisant face à Woodpecker Bay. Spécialement le plus au Nord, avec ses grandes fenêtres, aux cadres bordeaux, découpés dans ses murs lattés verticalement. Au bord de la rivière, j’admirerai aussi l’ancien pont, entièrement construit en bois, des madriers de sa structure aux pieux plantés dans le lit de la rivière, protégés par une structure en demi-rondin. Actuellement, cet ancêtre est mal en point, une restauration est envisagée par une association, toutefois, devant la difficile collecte des fonds, elle met en garde contre une traversée potentiellement dangereuse de l’ouvrage.

Plus au Nord, la route quitte la côte, grimpant dans les terres. Le paysage est bien moins captivant, mais l’intersection menant à Cape Foulwind est bientôt là. Plus qu’une douzaine de kilomètre et je découvrirai ce cap bien particulier. Les maoris le nommait Tauranga Point, ancrage abrité. Abdel Tasman le premier européen l’appela Clyppygen Hock – Pointe rocheuse – et lorsque James Cook y ancra l’Endeavour en 1770, il se trouva dans une violente tempête et le qualifia de foulwind, littéralement « vent de folie ». A peine arrivé, j’ai l’impression que la portière d’Hibiscus va être arrachée par les rafales. J’enfile rapidement une polaire supplémentaire sous mon coupe-vent et monte à l’assaut de la colline supportant le phare. De nombreux arbustes, à l’allure rabougrie, masquent la vue de la mer, mais de sourds grondements se fond entendre, alors que les embruns jaillissent de derrières les feuillages. Je suis le sentier menant jusqu’à Tauranga Bay, et découvre le panorama. Situé à 50 mètres de haut, je domine un terre-plein herbeux, se finissant par des criques de galets, des avancées rocheuses, des pics rocailleux jaillissant de la mer. Un grain fond sur le cap, le vent est tellement fort qu’il se met à pleuvoir à l’horizontal, les gouttes cinglent visages et mollets, toutes parties non protégées par des habits.

Un petit sentier mène jusqu’en bas des parois, là où circulait l’ancienne voie reliant Westport à Charleston, ou encore le chemin de fer nécessaire à exploiter la carrière, situé sur les rochers du cap. Durant la descente, les rafales soufflent à faire retourner une paupière. Avec des nuages bas, un soleil couchant orangé, parfois masqué par un grain balayant la mer en direction du Nord, une éclaircie à l’horizon, bordée par des nuages rosissant, des gerbes d’embruns volant dans les airs, le son assourdissant des déferlantes, la mer disparaissant sous le blanc de l’écume… une parfaite ambiance de fin du monde. Je la préfère de loin à Cape Reinga ou Slope Point. La seule difficulté du lieu, réussir à figer l’ambiance entre l’averse d’un grain, et la douche d’embruns perpétuelle.

Le soleil est couché depuis un bon quart d’heure quand je suis de retour au parking. Un passage par la ville de Westport me permet d’acheter 4 bières différentes à la brasserie locale, ainsi qu’un petit coup de téléphone à ma famille pour les prévenir de ma bonne santé – même celle de mon doigt –.  Il ne me reste plus qu’à trouver un coin tranquille pour dormir. Jonathan m’avait parlé d’un parking à l’entrée d’Hector, le village où commence ma balade de demain matin. Je m’y rends dans la nuit, roulant sous un déluge survenu de nulle part. A mi-chemin, l’averse est passée, la lune brille à nouveau. Le temps de me parquer face à la mer, de mijoter un petit masala de bœuf et je suis attablé devant un bon repas chaud.

Hier, j’avais pris la décision de ne pas monter jusqu’à Arthur’s Pass. Un détour qui en terme de distance ne me rallongerait le chemin que d’une grosse centaine de kilomètres, soit une bonne demi-journée de conduite avec des arrêts fréquents. Aujourd’hui, je pense que mon choix était plus que bon. Avec le flot intermittent de nuages provenant de la Mer de Tasmanie, les sommets montagneux doivent être complètement cachés dans les brumes, comme c’était le cas lors de ma traversée du Haast. Non seulement, j’aurais été frustré de ne pas pouvoir faire de balade, mais en plus par une météo peu propice à l’admiration presque béate.

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J34 – Wild West Coast

14 06 2011

Cobden Beach, mardi 14 juin 2011, 20h30

Trajet : Okarito – Greymouth

D = 5040.9 Km

Hier de nouveaux tremblements de terre ont secoué la région de Christchurch, 5.5 sur l’échelle de Richter à 13h00 suivi d’un écho plus violent à 14h20, dont la magnitude a atteint 6.5. Sur la Côte Ouest, rattachée à une différente plaque tectonique, je n’ai rien senti et me porte toujours comme un charme, excepté quelques courbatures dans les jambes ce matin.

Avant de me mettre en route pour remonter la côte vers le Nord, je traîne encore un peu à Okarito. Alors que je déjeune, le soleil teinte d’une couleur mordorée les brumes au-dessus du lagon. Si les couleurs auront changé le temps que j’atteigne les rives, elles appartiendront toujours à la palette de l’aube : bleu azur, rose saumon,  orange clair,… une véritable fresque picturale. Alors que je profite du wharf pour m’avancer au-dessus de l’eau, un héron blanc vient se poser sur la cabane

Devant la quiétude du lieu, la douce chaleur du soleil levant, j’aurais volontiers loué un kayak pour m’aventurer dans le lagon. Toutefois, les deux échoppes sont fermées l’une pour deux semaines de vacance, l’autre pour l’hiver complet. Dommage. Cela doit être magnifique de pagayer tout en admirant le sublime horizon des Southern Alpes, avec l’Aoraki/Mt Cook, le Mt Tasman ou encore le Mt Sefton se profilant au loin. Sur la route me ramenant à l’intérieur des terres, une petite balade du DOC m’amènera au sommet d’une butte. De là-haut, ma vue porte sur le lagon entier, s’étirant le long de la côte, séparé de la Mer de Tasmanie par une longue bande de terre.

Et voilà, j’ai rejoint la Highway SH6, partant d’Invercargill, passant par Wanaka et remontant la West Coast, avant se terminer à Nelson. Si sur la côte Est un certain nombre de routes permettent de multiplier les itinéraires, de ce côté-ci, un seul chemin permet de circuler du Nord au Sud ou inversement. Depuis Haast, elle déroule son long ruban d’asphalte entre deux murs végétaux; parfois quelques pâturages brisent la monotonie des arbres-fougères, matais et autres essences indigènes, à moins qu’en s’approchant d’un lac, la vue s’étende jusque de l’autre côté. Aujourd’hui comme hier, je traverse les forêts et les réserves naturelles, peu de villages égrènent le long de la route, Whataroa, Harihari, … parfois quelques fermes solitaires parsèment de vastes clairières, où paissent des troupeaux de vaches. Les kilomètres défilent au compteur, la longue route continue de dérouler son ruban rectiligne, parfois entrecoupé d’une grande courbe. Seule la présence de quelques monticules la transforme pour une dizaine de virages serrés en route de montagne à aborder à vitesse réduite, puis elle reprend son caractère droit. Peu à peu, les sommets des Southerns Alps disparaissent derrières les crêtes de la forêt. Alors que le bleu du ciel n’est entaché que par un petit nombre de nuages, une forte brume s’élève des cours d’eau et des lacs, rampant au-dessus de la plaine, nimbant arbres et clôtures. Seule l’orée de la forêt forme une barrière assez puissante pour le contenir. L’odeur étrange mais pas désagréable des feux de charbons plane autour des maisons, d’où la lourde fumée, s’échappant de la cheminée, se mélange avec le brouillard.

Malgré quelques arrêts pour profiter des paysages rendus si étranges par la brume, le temps s’écoule lentement, seul derrière mon volant. J’arrive enfin à Pukekura. Une centaine de kilomètres me sépare déjà d’Okarito. En chemin, rien d’intéressant. Une balade le long de la côte à Harihari aurait pu m’emporter à travers le bush. Mais, lassé par cette végétation, elle ne m’attire point. Par contre, ici, à Pukekura, ce petit hameau compte une petite merveille de la West Coast, le Bushmen Museum. Entre plaisanteries, récits véridiques, et mythes locaux, il raconte l’histoire récente de la West Coast. Je ne vous relaterai pas les histoires liées aux opossums, ni celle des anguilles géantes, encore moins l’industrie des mousses végétales exportées en direction des pays asiatiques, … toutes ces histoires relatives au passé, et encore au présent des Coasters, ces habitants de la West Coast à la culture si différentes du reste de l’île. Je me contenterai de vous narrer ce qui fut l’une des dernières grandes aventures néo-zélandaises.

Tout commença en 1851 dans la région de Nelson quand deux biches et un cerf furent relâchés dans la nature. Neuf ans plus tard, la région comptait pas moins d’une septantaine de cervidés. Devant ce succès, d’autres lâchers eurent lieu sur les deux îles. En 1920, les premiers avertissements sont formulés au sujet des impacts sur la faune et la flore locale de ces mammifères. Dix ans plus tard, le problème est devenu national, le gouvernement décide d’agir pour contrôler le nombre de cerf. Dans les années 1950, n’ayant pas réussi à enrayer la croissance, la création d’une milice de chasse nationale, forte de 100 à 125 hommes à temps complet, est décidée. Malgré le tire de 50 à 65 mille bêtes annuellement, cela n’était toujours pas suffisant et elle ouvrit la chasse aux amateurs et autres professionnels. Dès cet instant, tous les moyens furent bons pour traquer le gibier et récupérer les carcasses, aux véhicules utilitaires succédèrent les tracteurs modifiés, les jetboats ou encore les petits avions capables de se poser sur des terrains réduits. A la fin des années 1950, les chasseurs héliportés firent leur apparition : le pilote conduit l’hélicoptère, petit et maniable, suivant les cerfs, tandis que le chasseurs les ajustent en plein vol. En général, un troisième homme aide à la manœuvre quand il s’agit de suspendre les carcasses à un crochet pour les ramener en plaine. Bien que les accidents soient réguliers – il y eut plus de 80 morts –, les équipes sont de plus en plus nombreuses. En 1967, 110’000 cerfs seront abattus durant l’année, générant une industrie d’exportation pesant plusieurs millions de dollars.

Toutefois, le déclin des troupeaux sauvages conduisit les chasseurs à devenir éleveurs. Toutefois, au lieu de se tourner vers les traditionnels animaux, ils décidèrent d’élever des cervidés. L’étape la plus difficile fut de capturer des animaux en état de se reproduire. Aux techniques rudimentaires initiales, telles que sauter de l’hélicoptère sur le dos d’une biche pour l’arrêter, succédèrent des trésors de l’ingéniosité kiwie : fusil à superball pour assommer plutôt que tuer le gibier, arbalète à fléchette soporifique et finalement le fusil à filet, instrument le plus efficace. Si efficient, que les chasseurs néozélandais furent appelé aux Etats-Unis et au Canada afin de chasser élans et wapitis destinés à l’élevage. Si aujourd’hui le temps des chasseurs embarqués dans les hélicoptères est révolu, ce dernier est toujours utilisé que ce soit par l’industrie forestière, afin de procéder à des coupes sélectives, ou encore par les amateurs pour sortir le gibier des profondes contrées forestières. Par ailleurs, si les cerfs, chamois, chèvres ou encore thars sauvages sont encore chassés par les amateurs, les professionnels traquent d’autres proies : opossums et autres nuisibles introduits par les colons, afin de préserver les espèces locales.

Poursuivant ma route, je découvre Ross, une des autres villes dont la gloire est passée depuis de longues années. Créée au milieu du XIXème siècle, suite à la découverte d’or dans Totora River, elle compta jusqu’à 3500 chercheurs. Phénomène rare, le précieux métal se présentait sous toutes ses formes : dépôts alluvions, imbriqués sur le quartz ou encore simplement sous la forme de pépites dans le sable de la plage. Ross devint très rapidement la capitale aurifère : investissements et ingéniosités permirent la construction d’équipements miniers de haute qualité. Au traditionnel crible du début succéda sluice box, minage hydraulique par projection d’eau, ground sluicing ou encore l’utilisation de barges pour prospecter les dunes des lagons. Toutes ces techniques nécessitaient quantité d’eau : des bisses furent construits, la plupart du temps à flanc de colline. Toutefois, afin de raccourcir les distances, de nombreux tunnels furent creusés, des aqueducs érigés, dont le plus important mesura 170 mètres et s’élevait à 40 mètres au dessus du sol. La plus grande des mines, aujourd’hui devenue un lac, descendait jusqu’à 90 mètres, 45 mètres au-dessous du niveau de la mer. Pompes entraînées d’abord par les chevaux, puis par des roues à eau et enfin des machines à vapeur assuraient un débit de 100 litres par seconde, la maintenant à sec contre marées et pluies. En 1909, la plus grosse pépite néozélandaise y est découverte, pesant 2.772 kilogrammes. Achetée par le gouvernement, elle fut offerte au roi George V. La quantité d’or découvert devint insuffisante par rapport aux investissements et la ville déclina peu à peu. Depuis une dizaine d’année, alors que le gisement est encore estimé à 10’000 millions d’onces, quelques velléités d’exploitation resurgissent.

Coden Beach, mercredi 15 juin 2011, 7h00

Pour le simple badaud, une petite promenade, Waterace Walk, qui suit en partie l’ancien bisse principal permet de se lancer à la découverte de la fabuleuse histoire de la ville. Le tracé longe Totora River et divers anciens équipements sont présentés depuis une route à eau, jusqu’à la buse hydraulique. A Jones Creek où l’on peut s’essayer à l’orpaillage, un panneau du DOC promulgue les différentes règles, telles que laisser la nature intacte, ou les outils autorisés : pics, pioches, panières et en aucun cas moyens motorisés. L’itinéraire quitte la route forestière pour un petit sentier à l’endroit où fut découverte la première pépite. Le tracé s’enfonce dans la forêt, où de nombreux vestiges des temps passés sont encore visibles, peu à peu rongés par la nature : tuyau en fer percé par la rouille, tunnels à moitié effondrés, remugle d’un ancien aqueduc, sillon d’un long bisse,… Le cottage d’un mineur, datant de 1885, n’est pas si différent de ceux édifiés par les Gumdiggers tout au Nord de la Nouvelle-Zélande. Je ressors du couvert végétal à l’ancien cimetière, presque fantôme. Quelques tombes éparses à flanc de colline, protégées par des enclos rouillés, voient leur pierre tombale peu à peu glisser dans la pente. Le visiter une nuit de pleine lune, alors que la brume étend ses longs filaments entre les hautes herbes, que des chouettes Morepork hululent, doit être une expérience inoubliable. Sympathique balade.

Une bande de pâturage me sépare de la mer, alors que je pensais la longer jusqu’à Hokitika. Avant de découvrir la ville, un petit détour par Hokitika Gorge s’impose. Après avoir entendu ma réponse à propos de la beauté des Blue Pools sur le col du Haast, Annika m’avait fait promettre de passer par cet endroit, où la magie des glaciers est mille fois plus merveilleuse. La petite boucle d’une soixantaine de kilomètres en vaut largement la peine. A nouveau, un sentier parcourt la forêt, bientôt remplacé par une passerelle à flanc de paroi. Soudain, Hokitika River, dans sa livrée lapilazuli se dévoile, coulant paisiblement entre deux rives aux blancs rochers, sur lesquelles s’accrochent la mousse, puis une dense végétation. La palette de couleurs est magnifiqu; je regrette un peu le ciel d’un blanc voilé. Alors que partout ailleurs, les eaux chargées de Glacier Flour, littéralement « farine des glaciers », possèdent cette teinte bleu-vert si particulière, ici comme aux Blue Pools, la coloration est plus transparente, plus bleue, … Un pont suspendu traversant la rivière permet de profiter encore plus de la magie qui émane de cette endroit. Au bout du chemin, menant à des rochers formant l’extérieur d’un des coudes de la rivière, le spectacle est encore plus beau. En aval, la rivière s’écoule sous le pont, avant qu’une paroi blanchâtre la détourne vers la plaine. En amont, le lit ondule entre les deux rives sur lesquelles se dresse une majestueuse jungle. Un des nombreux moments, comme celui que j’ai vécu à Roberts Point, où je m’assois simplement à regarder la nature, mes pensées divaguant au loin.

De retour à Hokitika, je passe par l’office du tourisme récupérer un guide des bâtiments historiques de la ville, dont la fondation remonte au 1er octobre 1864 quand Hudson et Price furent les deux premiers résidents blancs de cet endroit précédemment occupé par les maoris. La ruée vers l’or les suivit de près et Hokitika devint une véritable ruche. Aujourd’hui, l’or a changé de couleur; de jaune, il est devenu vert. Non comme les dollars étasuniens, mais la teinte du jade. Hokitika était déjà connue à l’époque des maoris comme l’un des principaux gisements de pounamu. Ville bourdonnante durant l’été, tout autant qu’à l’époque où les barges étaient nombreuses le long des quais, durant l’hiver elle sombre dans une torpeur mélancolique. La cité n’est pas franchement belle, quelques anciennes bâtisses lui donnent toutefois un certain charme. J’ai longé le quai jusqu’au mat de signalement, qui permettait au XIXe siècle d’indiquer l’état de la mer proche du rivage pour les navires approchant, avant de revenir le long de la plage. Entre sable et galets, battus par le vent balayant la Mer Tasmane, la brise est rafraichissante. De retour dans les rues, déambulant, je n’arrive pas à me sentir à l’aise dans cette ville, comme si je n’y avais pas ma place. Je retrouve la même sensation de vide qu’à mon arrivée à Oamaru sur la côte est.

N’ayant plus de chaussettes propres ou sèches, les habits salis par une semaine où les randonnées furent mes principales activités, l’intérieur d’Hibiscus ne sent plus franchement la rose. A la recherche d’une buanderie afin d’y faire une bonne lessive, j’en trouverai une, malheureusement fermée. Un passage par l’office du tourisme confirme mes doutes, il n’y a pas d’autre machine à laver public à Hokitika. N’ayant pas l’envie de me poser dans un backpacker, et le soleil n’étant pas couché, je décide de reprendre la route, direction Greymouth, une quarantaine de kilomètres au nord. Avant de partir, je rends visite à un magasin vendant des bijoux en Pounamu, fabriqués par des artisans locaux. Nombreuses sont les belles pièces exposées, mais bien souvent au-delà de portée pour ma bourse. J’y apprendrai toutefois qu’une partie des pierres brutes proviennent d’Arahura River. Le cours d’eau étant sur mon chemin, un arrêt est nécessaire pour prospecter les environs. Une demi-heure plus tard, je repartirai bredouille. J’ai bien emporté un caillou-souvenir, mais je doute qu’il s’agisse de jade.

A Greymouth, premier arrêt au supermarché pour avitailler une nouvelle fois ma cambuse. Je ne sais pas comment il se trouve, mais elle se vide presque plus vite que je ne la remplis. En allant jusqu’à la buanderie, indiquée par une gentille caissière, je passe devant la piscine nautique. Jusqu’à ce qu’Annika me souffle le mot l’autre jour après la marche, je n’avais jamais pensé à simplement aller à la piscine pour se laver à l’eau chaude. En plus, avec un prix d’entrée d’environ cinq dollars, la douche n’est pas plus chère que dans un sanitaire public, avec un grand avantage en plus, le temps est illimité. Que du bonheur! Ce soir je dormirai propre comme un sous neuf, dans des draps fraîchement lavés. Après la lessive, je chercherai en vain un endroit où me connecter à internet. D’une part, j’espérais trouver cette ressource dans une ville de 10’000 habitants, d’autre part j’aurai bien aimé donner quelques nouvelles de mon état de santé. Je suis persuadé que certaines personnes doivent se faire du souci. Je finis par abandonner, et gagner Cobden Beach sur l’autre rive de Grey River pour y passer la nuit.

Longue journée, j’ai toutefois un sentiment d’insatisfaction. Il doit s’agir d’une des journées ou j’ai roulé le plus, la majorité du temps, enserré entre deux murs végétaux, sans toutefois que le nombre de grandes découvertes au long de la journée soit important. Je ressens un sentiment d’incomplétude, proche de celui que j’avais ressenti après avoir quitté Aoraki/Mt Cook National Park, comme si la rupture entre les fabuleux paysages et les villes est trop importante. Aller! une bonne nuit de sommeil et demain ça ira mieux.

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