J48 – Sur le chemin du retour

28 06 2011

Orere Point, Hauraki, mardi 28 juin 2011, 21h45

Trajet : Crosbies Hut – Thames – Te Puru – Orere Point

D = 7301.2 km

Depuis hier soir, rafales et averses ne cessent de se battre afin d’obtenir la palme d’or du bruitage. Alors que la pluie fait des claquettes sur le toit, le vent considère le conduit de cheminée comme une flûte. Bercé par cette mélopée au rythme anarchique, je terminerai rapidement dans les bras de Morphée. A mon réveil, un rapide coup d’œil à travers la fenêtre m’apprend que la cabane est perdue dans les brumes. Les taillis, pourtant éloignés de seulement quelques mètres, ne sont que des ombres fantomatiques nimbées dans un blanc vaporeux. Alors que les six autres marcheurs dorment encore à point fermé, je prépare tranquillement la pâte de mes pancakes. Au deuxième, par l’odeur alléchée, Tom émerge en murmurant « Sounds good », autrement dit, « tout bon ». Quand toute l’équipe finira d’émerger une bonne heure plus tard, je serai fin prêt à partir. Le temps d’amener quelques bois de réserve jusqu’à la cabane et je me mettrai en route. Encore une fois, alors que je devrai admirer un magnifique panorama, le brouillard et nuages sont de la partie, je n’observerai point de lever de soleil, ni Table Mountain au loin ce matin.

Redescendant le raidillon péniblement gravi hier en fin d’après-midi, j’apprendrai à routscher sur le limon herbeux. L’exercice est plus périlleux que sur un névé, et surtout s’avère beaucoup plus salissant. Des éclaboussures de boue montent jusqu’au sommet des mollets. De retour à l’intersection, sans hésiter, je prends la direction de Thames. Si le sentier est plus large que celui d’hier, il est aussi boueux que Crosbies Clearing était marécageux. Limon, feuilles mortes et brindilles forment un humus moelleux, complètement détrempé par la pluie. Il est impossible de savoir si le pied va s’y enfoncer, ou si au contraire la surface est suffisamment solide pour soutenir votre poids. C’est ainsi que j’ai pris clairement conscience de l’origine du terme imbécile. Remontant au Moyen-Âge, l’imbécile est littéralement celui qui se déplace sans bâton. Il ne faut pas considérer la personne d’un certain âge ayant besoin d’une troisième jambe pour se mouvoir, mais plutôt du promeneur ou du pèlerin, faisant appel au bâton pour sonder son chemin et éviter d’être aspiré dans la fange et le bourbier.

Si, au début, le brouillard présent nimbant la frondaison des arbres donne un air de Brocéliande à cette forêt vierge, la pluie qui se met à tomber neutralise tous les charmes. Je n’ai que le temps d’enfiler ma veste, passer l’emballage étanche autour de mon sac que Toutatis se déchaîne, une averse drue se déverse sur les Coromandel Range. L’humus était déjà fortement imbibé, le voilà maintenant détrempé. Après avoir quitté la hutte, enfoncer mes souliers dans un peu d’humus m’embêtait déjà; maintenant peu m’importe si la boue monte que jusqu’au milieu des souliers, et d’ici quelques dizaines de minutes, je traverserai sans sourciller des zones marécageuses où l’eau arrive jusqu’au début des mollets. Seulement par deux fois des jurons s’échapperont de ma bouche lorsque j’enfoncerai semelles, chaussures, chevilles et mollets jusqu’au-dessous du genou dans une espèce de boue beige virant sur le brun composée d’humus décomposé et d’eau chargée en sédiments limoneux. La sensation gluante n’était pas des plus agréables, sans compter l’effort à fournir pour retirer sa jambe dans un grand bruit de succion. Mais la pluie abondante rincera rapidement shorts, mollets et chaussures : aucune trace extérieure ne restera de la mésaventure.

Un peu après avoir dépassé la mi-chemin, le sentier se détériore. La faute ne revient pas à la nature qui se serait déchaîné mais est imputable au forestier du DoC, qui, afin de venir débroussailler le chemin –  à la vue des traces ces derniers doivent utiliser un quad – creuse de gigantesques ornières, créant un andain de terre au milieu du chemin. Avec la pluie de cette nuit et de tout à l’heure, les deux ornières sont de véritables torrents, alors que la berne centrale, fraîchement constituée, s’écroule sous mes pas. Souliers enfoncés jusqu’à mi-hauteur, appuis délicats, sol glissant, la progression se fait plus lente. A moins de marcher à rythme plus que réduit, des gerbes d’éclaboussures aspergent les environs. Alors que mon pantalon avait réussi à garder une couleur noire, voilà que l’extrémité inférieure de chaque canon se teinte de beige. Peu à peu, la pluie cesse, mais il n’est pas encore question d’enlever les couches imperméables, fougères et arbustes, couverts d’eau, sont autant de piège à retardement.

Alors que je viens de franchir un tronçon spécialement humide, j’atteins l’orée. En contrebas, la forêt descend en pente douce dans le vallon; de part et d’autre, des flancs recouverts de végétation s’élèvent et se perdent dans les brumes; au loin, j’ai juste le temps d’apercevoir Firth of Thames avant qu’un nuage ne bouche à nouveau ma vue. Toutefois, le soleil commence à poindre, à ma verticale, la couverture s’est déchirée et laisse apercevoir le ciel bleu. D’ici quelques heures, le soleil brillera à nouveau pour quelques dizaines de minutes avant la prochaine ondée. Le chemin plonge à nouveau sous la canopée, la pente se fait légèrement plus raide, comme s’il était pressé d’arriver à Thames. Une bonne heure de marche plus tard et j’atteindrai les faubourgs. Je profite d’être à côté d’une rivière pour rincer mes souliers, nettoyer mes mollets et laver succinctement le bas de mes shorts, afin de faire meilleure figure pour l’étape suivante. Sur le bord de la SH25, je prends la pose officielle de l’autostoppeur désillusionné par le mauvais temps, le pouce levé, la veste entrouverte, le sac reposant négligemment sur l’une des jambes. Une, deux, trois voitures… La quatrième, au bout de dix minutes, s’arrête. Un couple de septuagénaire me ramène jusqu’à Te Puru. Chemin faisant nous discuterons de ma balade, des shegs – cormorans – se reposant sur les pierres à marée basse et de la météo pour la journée.

Déposé au bord de la route principale, 10 autres minutes me seront nécessaires pour rejoindre Hibiscus. Il pleut de nouveau, mais je ne sais point d’où proviennent ces gouttes: au-dessus de ma tête, le ciel est aussi bleu qu’en plein Sahara. Après avoir déposé mes affaires dans la cabine avant, je roule jusqu’aux plus proches toilettes publiques afin de faire un brin de nettoyage : chaussures, shorts, chaussettes, mollets, pieds, tout y passe. Rhabillé avec des vêtements, je reprends le chemin jusqu’à Thames, nommé par James Cook, car l’endroit lui rappelait le fleuve londonien.  En ce qui concerne la météo matinale, je ne peux qu’être d’accord. Alors que je parcours la vingtaine de kilomètres me séparant de la bourgade, le soleil se met à briller comme en plein été. Je m’arrêterai en chemin, m’installerai sur la grève en contrebas et profiterai d’une petite dizaine de minutes de parfaite procrastination à regarder les shegs tranquillement posés sur leur rocher, sans aucun souci.

Arrivé à Thames, je découvrirai que le Thames School of Mines Museum n’est malheureusement ouvert que du jeudi au dimanche. Il s’agit du dernier exemple existant encore sur les cinquante que comptait la péninsule à la fin du XIXe siècle. A défaut, je me rabattrai sur le musée historique local. J’y retrouverai l’histoire de l’exploitation aurifère, forestière, ainsi que des gumdiggers locaux. Mais j’apprendrai aussi que le nom de la péninsule provient du HMS Coromandel qui mouilla dans la baie, ainsi que de nombreux services en porcelaine de Chine qui étaient décorés avec des battements ou des scènes de la vie quotidienne de Thames. Un ou deux encarts me rafraîchiront la mémoire, comme le fait que Hotonui, la marae exposée à Auckland Museum, est celle gravée par la tribu ayant occupé Thames en 1878 et que la Nouvelle-Zélande fut le premier pays à accorder le droit de vote, en ce qui concerne les élections, aux femmes le 19 septembre 1893, le Nelson et l’Otago autorisant depuis 1867 les femmes propriétaires à exercer leur vote lors d’élections communales. Ou encore quelques nouveautés, comme ce poumon de fer, permettant de pallier une insuffisance respiratoire pour les nouveau-nés et les jeunes enfants. L’appareil ressemble à une véritable armoire frigorifique percée de deux hublots. Pour rien au monde, je n’aurai aimé être enfermé à l’intérieur de cet appareil.

En fin d’après-midi, je quitte les Coromandel et rejoins les rives situées de l’autre côté du Firth of Thames. Peu après Miranda, je m’arrête à proximité des marais afin de me prêter à l’observation ornithologique dans ce haut lieu pour volatiles migrants et locaux. Arrivé à la cache, un homme s’y trouve déjà, vêtu d’une tenue de camouflage. Kiwi, ayant vécu en Afrique, de retour dans son pays d’origine, ingénieur mécanicien de métier, féru d’oiseaux, il travaille bénévolement comme ornithologue pour le centre de faune aviaire de Miranda. Après avoir fait plus ample connaissance, il me demandera les raisons de mon arrêt et quels oiseaux j’ai déjà observé. A la première question, la réponse est double, d’une part la découverte, d’autre part, je ne me voyais pas passer en ligne droite de ce haut lieu d’observation avec un oncle ornithologue. A la deuxième, je me surprendrai moi-même avec le nombre d’oiseaux que j’ai vus ou entendus: pingouins, keas, albatros, tuis, fantails, morepork, robin, Oyestercatcher, sans compter les nombreuses mouettes, goélands et autres cormorans. Ce soir, je ferai la connaissance des Spoonbills, des oiseaux entièrement blancs, excepté la tête et le bec. A l’aide de ce dernier en forme de cuillère, il prospecte la vase en de lents mouvements semi-circulaires. J’apprendrai aussi à reconnaître les Wrybill au bec étrangement recourbé vers la droite.

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J47 – Coromandel : des pâturages septentrionaux aux anciennes prairies montagnardes

27 06 2011

Crosbies Hut, Coromandel Range, 27 juin 2011, 17h00

Trajet : Fantail Bay – Te Puru – Crosbies Hut

D = 7212.1 km

L’aube pointe; je paresse encore un peu, regardant les noires découpes des branches sur le ciel rosissant, bien au chaud caché sous la couette. Pour un peu, je pourrais m’imaginer l’odeur de l’air marin en écoutant le léger ressac. Miel, beurre, confiture, définitivement ce pain aux noix est un véritable délice. J’avais déjà découvert des pains pas si mauvais, à croûte ferme, mais celui-ci mérite tous les honneurs en Nouvelle-Zélande.

Quelques kilomètres me séparent encore de Cape Colville, au nord du Far North des Coromandel. Après avoir longé la côte, la route escalade le promontoire. Au passage j’admire quelques pohutukawa se cramponnant à flanc de montagne. Je découvre aussi des pâturages, où paissent tranquillement des modzons, dont la pente ne peut être qu’enviée par les drus valaisans. Arrivé au sommet, les lueurs du soleil levant teintent d’orange les prés, alors qu’en contrebas le vallon est encore plongé dans l’ombre; le sable de la plage, drapé dans un voile gris, ne resplendit pas au soleil.

Un premier val, puis un deuxième. A chaque fois, je redescends au niveau de la mer, traversant sans hésiter à gué les petites rivières. Un dernier vallon et j’arrive à Fletcher Bay. A ma gauche, Cape Colville n’est pas un promontoire bien menaçant, je préfère de loin la pointe rocheuse plus à l’ouest. Un petit sentier tracé m’invitera à une petite ballade. Longeant la crête, au sommet d’abruptes pentes herbeuses, se terminant par quelques rochers avant d’atteindre la mer, je domine l’océan. Aucun bruit, si ce n’est le bruissement du vent dans l’herbe haute. Les rayons solaires, absorbés par mon pull noir, irradient d’une douce chaleur. Les prés verdoyant occupent un paysage vallonné. Bosquets ou arbres isolés dressent leurs squelettes, torturés par le vent, dans ces prairies accueillantes. Seules les clôtures marquent de leur droiture le paysage aux formes arrondies. Il s’agit d’un de ces moments intemporels, un peu comme à Akaroa, au Red Tarns (Aoraki/Mt Cook), à Luxmore Point… où je n’ai que l’envie de me coucher, sentir les brins d’herbe chatouiller ma nuque,  et attendre le temps qui passe. J’adore cette sensation d’éternité, que rien de mal ne peut se produire, par ces journées d’été indien, aux températures si douces, malgré la saison.

Mais il faut continuer, de nouveau roulant vers le Sud, le long du rivage, suivant le chemin inverse de hier soir. Les paysages sont magnifiques : la route est nichée au bord de la rive, tantôt incrustée dans le coteau presque vertical, tantôt s’étalant dans la plaine d’un large val, déroulant son ruban d’asphalte à l’ombre des pohutukawas Le jeu d’ombre et de lumière, les couleurs ocres de la terre, la mer bleu turquoise, les pointes rocheuses émergeant des flots, cette route de corniche me rappelle la Côte d’Azur, pas loin d’Agay. Que de bons souvenirs lorsque mes parents m’y avaient emmené, quand je n’étais encore qu’un gamin. Whangaahei, Colville, puis retour à Coromandel Town en passant par l’intérieur des terres.

Orere Point, Hauraki, mardi 28 juin 2011, 20h15

Trois kilomètres plus au sud, j’emprunte la SH309, la mythique 309. Une route de gravier reliant les deux côtes des Coromandel, en coupant à travers les montagnes centrales entre bushs primitifs et pinèdes, 22 kilomètres dont 12 de graviers.

Au début de la route, un panneau résume les dangers : les conducteurs doivent être attentifs sur ces routes gravillonnées aux tracés sinueux, à la largeur restreinte et aux côtes importantes. Je suppose que l’attrait mythique de cette route a mené bon nombre de conducteurs touristiques à l’accident sur son tracé, car j’ai trouvé la conduite sur cette route bien moins pénible que sur bon nombre d’autres gravel road. L’habitude, sans doute, car mon cumul de kilométrage sur de telles routes n’est plus négligeable. Ne m’attendant pas à un paysage différent de ce que j’avais observé des forêts des Coromandel, je ne fus pas déçu. Au début, la route étend la fin de son ruban bitumeux au travers des pinèdes. Dès que le gravier remplace le goudron, la jungle luxuriante fait son apparition : ratas, rimus, arbres-fougères… et les autres végétaux faisant parties de la panoplie habituelle. Dans le lointain surgit à contre jour Castel Rock, un escarpement rocheux à l’allure massive. Quelques kilomètres plus loin, j’admire Waiau Falls, une petite chute d’eau, avant qu’une petite balade m’amène jusqu’aux kauris. Ils dressent leur haute silhouette caractéristique bien au-dessus de la frondaison de la forêt environnante. Multimillénaires, ils font partie des derniers survivants qui ont échappé à l’industrie forestière de la fin du XIXe siècle. La raison très simple est encore une preuve de la vénalité humaine: le classement minier du sous-sol de la région rendait impossible l’exploitation des arbres. La levée de cette ordonnance ne datant que du dernier quart du XXe siècle, l’industrie forestière était enfin devenue plus responsable.

Après-avoir fait demi-tour, je rejoins à nouveau la SH25, direction Thames. Je traîne un peu en chemin, question d’admirer ce paysage magnifique. Soleil, mer turquoise, route ombragée, fenêtre ouverte, de véritables vacances. J’arrive à Te Puru un peu avant treize heure. Après avoir rangé de façon très négligée vivres, sac de couchage, réchaud, habits chauds dans mon sac à dos, me voilà parti en direction de Crosbies Hut. Je prends le temps de lire les instructions de marche sur le panneau indicatif du DoC : quelques traversées de ruisseaux, la montée jusqu’à Crosbies Clearing peut être boueuse par temps de pluie, et la végétation peut être dense par endroits. Aucun aspect bien effrayant. Les trois traversées de rivière ont lieu successivement sur le premier kilomètre. Si les deux premières sont plus que faciles, la dernière s’avère plus délicate. La largeur du lit est moins importante et donc d’autant plus profonde. L’eau fraîche montant plus haut qu’à mi-cuisse, je suis bien content d’avoir retiré mon short par simple précaution.

A partir de cet instant, le chemin ne cessera de monter jusqu’à la clairière de Crosbies (Crosbies Clearing). A travers la véritable forêt dense et profonde des Coromandel, le tracé grimpe ardemment le flanc de la montagne. La côte est raide ; la végétation luxuriante a envahi le chemin ; des troncs abattus recouverts d’une sorte de lierre sont à escalader ; des lianes rampent sur le sol, formant autant de croche-pieds ; le sol limoneux est particulièrement glissant. La randonnée n’est pas de tout repos. Au trois-quarts de la montée, un replat aurait pu permettre un temps de repos, si le sol n’était pas constitué d’une fange. Ce sera la première fois de tout mon voyage que je rangerai mon appareil photographique dans le sac et me saisirai d’un bâton pour sonder la profondeur du bourbier devant mes pas et m’aider à choisir le meilleur emplacement pour mes pas. Loin de me déplaire, ce chemin ressemble à l’idée que je me faisais d’une randonnée dans une forêt primitive : boue, végétation abondante, difficulté de progression… un véritable tout. Arrivé à l’intersection de Crosbies Clearing, je n’aurai qu’un gros quart-heure d’avance sur le temps préconisé par le DoC. Finalement, le DoC prépare très bien les chemins uniquement dans les zones touristiques; partout ailleurs, il ne fait que les entretenir en les débroussaillant de temps à autres. Une nouvelle que je mettrai à mon profit si je reviens en Nouvelle-Zélande.

A partir de Crosbies Clearing, le chemin longe la crête de la chaîne des Coromandel. La végétation a changé du tout au tout : la jungle a complètement disparu, remplacée par un bush de manukas et de fougères, essaimé de petites clairières, le tout poussant sur un sol marécageux. Lorsque je parle d’une crête, il faut penser en terme jurassien, plutôt que valaisan. Aucune dérupe de part et d’autre d’une étroite arête, plutôt un long replat arrondi qui couronne la montagne. La vue sur les environs est toujours portée aux abonnés absents; par contre, le ciel a changé de couleur: du bleu éclatant il y a deux bonnes heures, il s’est drapé d’un gris sombre. Si la montée jusqu’à la clairière fût rude, par endroit, la traversée de portions marécageuses est plus qu’ardue. Dans la plus pure tradition d’Indiana Jones, le sol se dérobe sous votre pied, l’eau stagnante grimpant jusqu’à mi-mollet. Des rondins de bois posés en travers du chemin, dont le but initial est de le rendre plus solide, flottent en réalité entre deux eaux et s’enfoncent sous votre poids. De petits étangs, colonisés par des algues vertes, doivent être franchis en marchant délicatement sur les bords, alors que ces derniers s’affaissent doucement. Des mousses, à l’allure ferme, s’avèrent de véritables pièges spongieux, aspirant votre soulier. Une véritable aventure.

Chemin faisant, je rejoins un groupe de six kiwis, trois couples, dont le but est aussi Crosbies Hut. Je les laisserai progresser à leur rythme et me hâterai jusqu’à la cabane. Les 200 derniers mètres grimpent comme il n’est pas permis entre deux haies de manukas sur un sol détrempé, dont les touffes d’herbes s’arrachent sous vos pieds. Quelques derniers pas, et me voilà arrivé au sommet. Si en Suisse les refuges sont construits à l’abri du vent, en Nouvelle-Zélande, la vue prime. Crosbies Hut est construite au sommet d’une éminence à 628 mètres au-dessus de la mer. Bâtie en 2010, son architecture est résolument moderne avec un toit presque plat, deux parois rouges, et de grandes fenêtres donnant sur le couchant. Arrivé à destination, une fois mes souliers troqués contre mes tongues, je me dirige vers le bûcher pour préparer du petit bois. Alors que l’équipe néo-zélandaise arrive, le feu ronfle déjà dans la cheminée. Au-dessus du poêlon, mes pâtes sont mises à réchauffer; d’ici deux bonnes heures le repas sera prêt.

Une fois les présentations effectuées, je discuterai un grand moment avec Claire et Tom, l’un des couples. M’ayant appris que le centre du DoC de Kauaeranga Valley est fermé, je modifie mes plans initiaux. Plutôt que de descendre par Booms Flat au fond de la vallée et faire du stop depuis le centre – ce qui risque de fonctionner plutôt difficilement – j’emprunterai un autre chemin qui me mènera directement jusqu’à Thames. De là, il me sera plus facile de trouver une voiture pour remonter jusqu’à Te Puru. Profitant du calme de la cabane, je mets à jour mes quelques notes, et observe mes compagnons. Alors qu’il s’agit d’une bande de potes, je serai très surpris de voir que chaque couple, l’un après l’autre, prépare son repas. D’autant plus quand je verrai que chacun a amené sa propre bouteille de gaz et de réchaud. Je n’arrive pas à comprendre qu’ils ne se soient pas mis d’accord pour un repas communautaire et porter le moins possible ou au contraire, pouvoir emporter un apéro ou autres petits trucs à grignoter. Curieuse coutume. Je n’ai pas l’impression de me fondre dans le décor avec ma bière et mes petites tartines beurrées pour l’entrée.

Avant d’aller au lit, je trouve un fascicule intéressant qui raconte l’histoire de Crosbies Clearing, et surtout éclaire d’un jour nouveau la végétation si particulière. Sans entrer dans les détails, l’écossais Thomas Hunter Crosbies établit une petite ferme dans les environs en 1880. Si quatre autres blocs de 300 acres furent constitués, seul celui des Crosbies fut occupé de façon significative, malgré l’absence de route pour y accéder. Le bloc changea ensuite deux fois de propriétaire durant le premier quart du XXe siècle. A partir de 1976, il fut jugé que, la forêt ayant reconquis les terres, le droit de propriété tombe Aujourd’hui, seuls quelques vestiges restent comme les deux tôles ondulées rouillant dans un coin de forêt. Un autre feuillet m’apprend qu’un registre national tient à jour la localisation des artefacts rémanents de la colonisation : pour chaque objet, l’utilité ainsi que les coordonnées géographiques sont enregistrées.

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