J33 – Big Franz et Okarito Lagoon

13 06 2011

Okarito Lagoon, West Coast, dimanche 13 juin 2011, 19h20

Trajet : Lake Matheson – Franz Joseph Glacier – Okarito Lagoon

D = 4789.7 km

La journée fut bien chargée : l’une des plus belles que j’aie passée en Nouvelle-Zélande. La fatigue est proportionnelle au nombre de balades, mais la beauté et la diversité des paysages observés en vaut largement la peine. Une bonne nuit de sommeil et demain je serai frais comme l’océan arctique pour remonter la West Coast en direction du Nord.

Réveil plus que matinal, suivi rapidement du petit déjeuner. Alors que l’aube ne pointe pas encore, je rejoins les rives du Lake Matheson. Recouvertes de forêt, il me faut les longer jusqu’à une plateforme, afin d’admirer un des plus beau spectacles de Nouvelle-Zélande. Le lac offre un miroir parfait, dans lequel se reflètent les Alpes du Sud, en particulier Aoraki/Mt Cook et Mt Tasman. Depuis cette première jetée, le tableau est magnifique, toutefois en continuant jusqu’au bout du lac, une plateforme surélevée donne accès à la vue des vues. Le paysage est digne d’un calendrier, il ne manque qu’un photographe professionnel pour réussir à figer l’instant en le sublimant. Dès 1930, ses caractéristiques optiques en font un lieu incontournable pour les touristes et sa célèbre réflexion devient une image d’Epinal et orne affiches, timbres, publicités pour les Glaciers, étiquettes de bière, … Aujourd’hui, pas moins d’une vingtaine de cars, bondés de touristes, peuvent débarquer quotidiennement. Je m’y suis rendu le matin, alors que l’individu lambda est encore en train de se réveiller paresseusement dans son lit, non seulement pour les couleurs, bien plus chatoyantes de l’aube, mais aussi pour éviter la foule.

9h30, il est temps de me mettre en route après ce petit tour de chauffe. Direction, le Grand, l’Incroyable, le Magnifique, la Perle, Franz-Joseph Glacier, surnommé affectueusement Big Franz par les kiwis, ou encore appelé Ka Roimata o Hine Hukatere, les larmes de la fille Avalanche, par les maoris. La légende voudrait qu’une jeune fille, à la suite de la perte de son amoureux, chutant de l’un des pics, pleura. Les larmes formèrent une inondation qui se gela sous la forme d’un glacier. Le premier à l’explorer fut le géologue autrichien Julius Haast – encore lui – qui le nomma ainsi en l’honneur de son empereur. A mon arrivée, en raison de la topologie de la montagne et des différentes collines épargnées par l’érosion glacière, il n’est possible d’apercevoir que la partie supérieure du Big Franz.

Aujourd’hui, la belle marche quotidienne sera celle menant jusqu’à Roberts Point, un morceau de choix, tant historique que physique. Il s’agit du tracé principal qu’empruntaient les touristes dans les années 1930 pour aller admirer le glacier. D’ailleurs, l’ancienne cabane Hendes y est toujours visible. Aujourd’hui, le chemin n’est que rarement usité par les touristes, le DOC indiquant qu’il est nécessaire d’être équipé de bonnes chaussures, d’avoir une certaine expérience de la randonnée ainsi que de ne pas prendre peur aux franchissements de ruisseaux. Rien de bien terrifiant au premier abord. Jonathan et Sam me l’avaient décrit comme un bon sentier valaisan bien de chez nous, et Annika, qui pourtant suivait sans problème mon rythme, m’a affirmé qu’elle n’y remonterait pas de sitôt. Bref, j’en ai déjà l’eau à la bouche.

Tout d’abord l’itinéraire serpente à travers le bush jusqu’au pont historique de Douglas Bridge en passant à côté de Peters Pool, une goulotte dans laquelle le glacier se reflétait il y a 80 ans. Arrivé au pont, le chemin aménagé continue en direction de Franz Joseph Town. De l’autre côté de Waiho River, une petite sente s’accroche à flanc de montagne, disparaissant dans une forêt de Rata et Kamahi. Le tracé ne cesse de monter, descendre, remonter, … suivant les soubresauts du terrain. Les vestiges de l’ancien tracé sont encore visibles à travers des pierres brutes grossièrement aménagées en escaliers, ou encore quelques dalles disposées les unes après les autres pour traverser une zone humide. Une montée abrupte mène jusqu’à un pont suspendu, traversant Arch Creek. De l’autre côté, je monte à travers des barres schisteuses, grimpant sur le roc poli par les années et le ruissellement de filets d’eau. La vue sur la vallée en contrebas, s’ouvrant en direction de l’océan, est grandiose : un lit, gris de rocaille, s’étend dans la plaine, la forêt, accrochée sur les flancs des montagnes, colonise à nouveau le terrain à mesure que le glacier recule. Au loin, la rivière n’occupe plus qu’une faible portion de la vallée, intégralement recouverte de vert.

Sitôt arrivé à Hendes Hut, un magnifique escalier suspendu longe une vertigineuse paroi. Il me ramène au niveau de la plaine, et je reprends alors l’ascension à travers la forêt et les schistes. La chute récente d’un arbre, m’oblige à  grimper un talus abrupt pour rejoindre le chemin quatre mètres plus haut. Un dernier pont suspendu au-dessus de Rope Creek me rapproche peu à peu de mon but. La pente se fait plus raide, la vue est complètement masquée par la végétation, et alors que je m’y attends le moins du monde, j’arrive à une plateforme en bois, Roberts Point, dont l’escalier tourne le dos au glacier. A part depuis le parking, au bout d’une bonne heure trois quarts de randonnée je n’ai pas encore aperçu le glacier, alors qu’il est visible au bout de 10 minutes en empruntant la balade menant jusqu’à son front. Bref, arrivé sur la plateforme, je me retourne. Une longue langue blanche dévale la pente, épouse le contour de la pente, sertie dans sa vallée comme un joyau sur une bague. Grandiose, il s’agit sans doute du plus beau glacier que j’aie aperçu de ma vie. Et dire qu’en 1930, sa surface n’était qu’à quelques mètres en-dessous de cet endroit.

Je resterai un long moment à le contempler, me remémorant certain de ses hauts faits que j’ai lus. Lorsque Big Franz était encore une force de la nature, il pouvait dévaler la pente de 5 mètres par jour, ou encore alors qu’en 1943, un avion s’est crashé sur son névé, le lieu où pluie et neige se transforment en glace, il ne lui a fallu que 3.5 ans pour recracher les débris 6.5 kilomètres en aval. Aujourd’hui, réchauffement climatique oblige, il est bien mal en point. Ce début d’hiver lui sera loin d’être bénéfique, les températures moyennes et maximales sont les plus chaudes observées depuis plus d’un siècle. Alors qu’il occupait largement la plaine il y a 70 ans, dans son retrait, il va bientôt commencer à se retirer dans sa vallée. Un grand dommage, car je doute qu’il y ait d’autres endroits au monde où il est possible d’observer un glacier, depuis une forêt vierge à moins de 500 mètres de distance.

La montée s’est avérée être une des plus difficile que j’ai rencontré en Nouvelle-Zélande, tant par la qualité du chemin que pour la côte. La descente s’avère être aussi aventureuse. Le schiste humide ne pardonne pas les faux pas. Les racines glissantes sont autant de pièges pour glisser à même le sol. La mousse, recouvrant par endroit le roc, n’assure aucune adhérence. Il s’agira bien de la première fois où je serai à peine plus rapide lors du retour. Aux abords de Hendes Hut, sitôt surgi de l’escalier, j’observe un troupeau de chamois se repaître tranquillement des touffes d’herbes éparses poussant sur le rocher. Plein d’aubaine, je suis sous leur vent et à moins de bouger ou de briser le silence, je peux les observer à volonté. Au bout de ce qu’il me semble quelques minutes, je décide de tenter ma chance en les photographiant. Malheureusement, ils s’en apercevront trop tôt et je ne saisirai que l’image fugace d’un chamois en plein bond.

Arrivé à Douglas Bridge, je croise le responsable du bureau du DOC local. M’interpellant sur la qualité du chemin, je lui répondrai que cela m’a fait plaisir de gravir un tel sentier. Il me vantera les mérites de la West Coast,  me dit de rester quelques jours de plus pour gravir l’Alex Knob Track où la vue embrase le contour de la vallée et l’intégrité de son Big Franz, découvrir la Copland Track – il sourira d’ailleurs en apprenant que je ne l’ai accomplie qu’en partie par manque de temps –, ou encore dans les quelques vallées suivantes. Lui, de son côté, emprunte chaque jour un des divers itinéraires pour surveiller son bébé, et c’est avec horreur qu’il observe que Franz perd quotidiennement une dizaine de centimètres en épaisseur, se réduisant chaque jour d’avantage. Il me quitte toutefois, en s’excusant, car il aimerait parvenir à la cabane avant de retourner au village pour  une réunion.

De retour à parking, son discours ayant été si enthousiasme, je me rappelle le ton sur lequel il affirmé « il faut au moins aller jusqu’au front pour l’admirer », que je me décide à parcourir le tracé suivi par les nombreux touristes. Il est vrai que ne connaissant pas la date de ma prochaine visite dans ce pays, peut être qu’il aura complètement disparu, ou tout du moins qu’il aura fortement régressé. Je dois admettre que le coup d’œil valait la peine. Toutefois, je trouve le panorama depuis Roberts Point bien plus impressionnant.

Après ce petit intermède, un rapide passage au bureau du DOC me permet de vérifier l’horaire des marées à Okarito. Comme la mer est base à 14h44, j’ai le temps de m’y rendre pour accomplir une dernière petite balade le long de la plage. Avant de quitter Franz Joseph Village, un petit arrêt à l’épicerie pour avitailler la cambuse. Un des grands avantages de la forêt de la West Coast dévalant de façon ininterrompue les flancs des montagnes jusqu’à la mer est qu’en réduisant le champ de vision à la simple tranchée de la route, les arrêts photographiques ne sont pas fréquents. A quelques kilomètres de la côte, la forêt cède le pas au bush, dégageant la vue lorsque la route est construite sur un terre-plein. Sur une dizaine de kilomètres autour d’Okarito, la côte est parsemée de lagons marnals, autrement dit dont le niveau de l’eau et la salinité varie avec la marée. Au nord de la route, Okarito Lagoon, le plus grand de Nouvelle-Zélande, est le biotope de plusieurs espèces rares, et le seul site où niche le héron blanc.

Arrivé à proximité de la plage, les vents d’Ouest de la mer de Tasmanie me cueillent à la sortie du véhicule. J’enfilerai vite mon coupe-vent, avant de partir en ballade. Pour la dernière randonnée de la journée, je gagnerai Three Mile Lagoon, le long du littoral. L’air est parfumé d’embruns, les lames se finissent en rouleaux déferlant sur le sable et les galets, les rochers sont sculptés par la mer toujours furieuse. La plage se déroule au pied d’une paroi végétale, où s’écoulent quelques cours d’eau. Et soudain, au détour de Kohuamaru Bluff, marquant l’arrivée au lagon, la vue est paradisiaque. Au premier plan, protégées de la mer par une digue naturelle de galets, les eaux brunes du lagon sont à peine ridées par le vent tasman. En arrière-plan, le bandeau vert foncé de la forêt ceint une prairie de flax – chanvre néozélandais – marquant la limite est du lagon. Quelques bancs de nuages, poussés par les airs, survolent les bois. Et au-dessus, couronnant ce paysage, les sommets enneigés des Southern Alps, dominés par Aoraki/Mt Cook et le Mt Tasman. Paysage incroyable. Ici, les hauts sommets, culminant à plus de 3000 mètres, sont à peine éloignés d’une quarantaine de kilomètres de la côte. Après une balade écourtée dans Three Mile Lagoon par la marée montante, assis dans l’herbe, j’admire le crépuscule tombé sur ce panorama surréaliste.

Alors que la nuit tombe, je retourne jusqu’à Okarito par le chemin tracé au sommet de la falaise, parmi la forêt vierge. La vue est inexistante, la luminosité très faible, mais la marée haute empêche tout retour le long de la plage. Comme maigre consolation, j’emprunte un itinéraire vieux de plus de 150 ans, quand les chercheurs d’or prospectaient à Three Miles Lagoon. Okarito fait partie de villages érigés lors des ruées, sa vie fut brève, de 1865 à 1868, trois glorieuses années folles, dont le seul vestige est ce chemin. Souper, rédaction et au lit. J’en ai bien besoin ce soir.

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J32 – Copland track : le retour et Fox Glacier

12 06 2011

Lake Matheson, West Coast, dimanche 12 juin 2011, 21h40

Trajet : Welcom Flat Hut – Fox Glacier – Lake Matheson
D = 4724.5 km

Alors que les premières lueurs de l’aube pointent, je me réveille, m’habille chaudement et rejoins la clairière des sources chaudes, d’où la vue sur les sommets est la plus belle. Trop rapidement le rose matinal pâlit, remplacé par une froide couleur blanche. Je retourne à la cuisine préparer mes pancakes matinales – il semblerait que cela soit devenu une tradition pour chaque premier déjeuner en cabane –. Annika me rejoint, quelques peu frigorifiée par les températures matinales. Il faut dire qu’elles doivent être proche du zéro de degré, mesurées positivement à l’intérieur et négativement dehors. Après s’être demandée pourquoi mon sac était si gros pendant tout un après-midi, elle possède enfin la réponse à ses questions. Il faut dire qu’entre transporter un curry, deux bouteilles de bières, des biscuits shortbreads, du chocolat, de quoi préparer des pancakes, du fromage et son pain, un peu de beurre, le matériel de cuisine, incluant réchaud, une casserole et une poêle, ainsi que sel et poivre, cela prend du volume.

Après un bon petit déjeuner, nous préparons nos affaires et repartons à quelques minutes d’intervalles en direction de la plaine. Les deux autres couples présents à Welcome Flat, séjournant dans des tentes, sont très surpris que nous ne profitions pas encore une fois des sources chaudes. Il faut dire que de leur côté, ils en abusent presque entre leur arrivée après la randonnée, durant la nuit et encore ce matin. Personnellement l’option ne me tente pas. Si cela était plus qu’agréable hier de se plonger dans l’eau brûlante après une longue randonnée, cela ne me tente guère d’y retourner le matin. Et je crois bien que cela m’enlèverai toute l’énergie que j’ai récupérée pendant une bonne nuit de sommeil.

Peu avant d’arriver au premier pont, je rejoins Annika, et nous retournerons sur nos pas ensembles, palabrant de choses et d’autres ou simplement en appréciant le silence de la vallée, troublé uniquement par quelques chants et vols d’oiseaux. Je vous passerai les détails du chemin emprunté, son itinéraire est opposé à celui de hier. Sachez simplement qu’il était un peu moins humide, car aucune pluie n’est venu gonfler les ruissellements durant la nuit, et qu’une couleur céruléenne servait d’arrière plan pour le cirque montagneux du Mt Sefton. Un peu plus de 4h30 plus tard, soit 30 minutes de moins qu’à l’aller et 2h30 de gagnées sur le temps du DOC, nous sommes de retour au parking, après une dernière traversée de rivière, qui finira de tremper nos souliers. Vers 12h30, une demi-heure avant notre arrivée, nous croisons un couple se rendant à Welcome Flat pour la première fois, ne semblant pas très débrouillard en randonnée, ils arriveront sans doute durant la nuit, après 7 à 7h30 de randonnée. Même moi, je ne serai pas parti si tard dans l’après-midi en ne connaissant point le chemin ni les difficultés.

Sitôt à l’arrêt, une escadrille serrée de sandfly fonce sur nos jambes et nos bras, ne nous laissant aucune chance pour nous défendre. Je défaits mon sac, range quelque peu mes affaires, étends mes chaussettes avec le fol espoir de réussir à les faire sécher. Dans l’attente que son amie vienne la chercher avec le campervan, je partage une dernière bière avec Annika, le temps d’une dernière discussion sur mes projets, et mes prochaines destinations. Il paraîtrait que je doive absolument passer par Hokitika Gorges, pour y admirer les eaux remplies de Glacier Flour, ces fines particules amenant les eaux des glaciers à arborer transparence et une couleur azur/turquoise. De mon côté, je lui fais promettre qu’après être passée 11 mois en Nouvelle-Zélande, elle se doit absolument de regarder un film au Cinema Paradiso de Wanaka  et manger un burger chez Fergburger, vu que les demoiselles retournent sur Queenstwon.

Un dernier adieu, après cette magnifique balade et nous partons chacun de notre côté, l’un au nord, les autres au sud. Depuis que nous sommes sortis de la forêt, les nuages ont de nouveau envahi le ciel. Alors qu’une vingtaine de kilomètres plus loin j’arrive à Fox Glacier, dont le nom lui fut donné par le premier ministre Sir William Fox en 1872,  une petite bruine se met à tomber. Cela ne m’empêchera pas d’effectuer une petite balade pour aller admirer le front du glacier. Épousant la forme du terrain, la langue de glace se brise en de nombreux séracs, perpendiculaire aux fronts de la vallée, lui donnant l’air d’un vers des sables au moment où il plonge dans les Dunes. Il faut savoir que tant Fox que Franz Joseph Glacier rampent de 0.5 à 1 mètre par jour, dix fois la vitesse des glaciers helvétiques. Franz peut même être pris d’une crise de frénésie et avance alors de 5 mètres en un jour. Dans la pratique, cela fait longtemps que la fonte équilibre leur formidable avancée.

Si le cadre alpin est beau, je fus toutefois presque plus impressionné par Rob Roy Glacier, suspendu au-dessus des falaises dans la région de Wanaka. Peut-être étais-je un peu fatigué par ma marche du retour pour prendre pleinement conscience de la grandeur du Fox, ou peut-être est-ce que la météo tristounette a rendu l’endroit moins charmeur. Ce soir je dormirai prêt de Lake Matheson. Il paraît que par temps clair, lorsque Aoraki/Mount Cook se reflète sur la surface parfaitement lisse, le temps d’un lever ou d’un coucher de soleil, le cadre est photogénique. Je verrai si demain matin, le soleil brille sur les sommets, ou si je devrais simplement poursuivre ma route pour rencontrer Big Franz, sans avoir profité de la fabuleuse réflexion.

 

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J 29 – Matukituki Valley

9 06 2011

Youth Hostel, Wanaka, jeudi 9 juin 2011, 21h30
Trajet : Wanaka – Matukituki Valley – Wanaka
D = 4433.1 km

Effectivement, le lever de soleil sur End Peak est splendide, toutefois au lieu que le ciel ne se drape d’une immaculée robe bleutée, de nombreux ravoures rosés s’embrasent à l’est au-dessus du lac. Les nuages ne tarderont d’ailleurs pas à envahir la vallée, mettant fin au spectacle lumineux sur les montagnes. Ayant prévu une journée de randonnée, je me prépare un solide petit déjeuner : bacons, eggs, tartines, miel, beurre, confiture, … accompagné d’un petit jus d’orange, d’une tasse de thé et d’un bouillon de lait. Un vrai régal, après mon frugal repas de hier soir, composé du cookie, énorme il est vrai.

Après avoir roulé quelques kilomètres, je m’arrête après avoir quitté les rivages du lac à Glendhu Bay, pour m’enfoncer dans Matukituki Valley. 202 Great Walks conseille la balade de Diamond Lake, avec un panorama étourdissant sur les montagnes de Mount Aspiring National Park. Sam et Jonathan m’avaient d’ailleurs chaudement recommandé de la faire. Malgré le temps, le cœur plein d’espoir, je m’élance dans l’ascension de ce mont(-icule), culminant à 700 mètres, 400 mètres plus haut que la plaine. Un chemin forestier conduit  jusqu’à un premier plateau où s’étend Diamond Lake, un véritable miroir. Le DOC réhabilitant les aménagements, la moitié de ces derniers ont été enlevé ces dernières semaines, un véritable sentier à la valaisanne me conduit jusqu’au sommet. Sous mes pas, les crissements des brins d’herbe gelés ou encore les légers craquements de la fine pellicule de glace déposée nuitamment sur les cailloux se fait entendre, quelques oiseaux trillent dans les arbustes, et parfois, au loin, la rumeur de quelques jeeps avalant des kilomètres d’asphalte. Le chemin tantôt monte à travers une petite prairie d’herbe sèche, tantôt longe un étang alpin, ou encore se met à gravir un raidillon, à l’abri de quelques surplombs rocheux.

Le panorama est tellement magnifique qu’il n’est pas question de faire l’ascension d’une seule traite. Premier arrêt sur une plateforme surplombant Diamond Lake. Un petit détour jusqu’au point de vue sur Lake Wanaka  me réserve un spectacle époustouflant : loin des côtes rectilignes de Lake Wakatipu aux abords de Queenstown, les rivages présentent maintes découpes : grandes baies creusées, nombreuses petites criques, promontoires, péninsules, îles,… le paysage est si dynamique, un véritable plaisir visuel. Peu à peu je m’approche du sommet, et au détour d’un dernier contour, alors que je devrais profiter d’un panorama époustouflant sur les montagnes au loin, seul le brouillard m’accueille. Les prairies sont nimbées dans les brumes, une falaise au loin étrenne une robe grise plutôt que noire. Dommage, toutefois cela restera dans mes très belles balades au pays des kiwis.

Pour redescendre, j’emprunte le tracé ouest. Ce dernier se révèle rapidement plus humide, de nombreux filets d’eau ruissellent depuis diverses sources. L’herbe rase forme un magnifique composite de fibres végétales dans une matrice de glace. Plus au loin, sur un replat, il ne s’agit plus d’une fine pellicule de verglas, mais de flaques complètement gelées et de pierres enrobées dans des gangues de glace. Alors que je m’approche de petit lac, j’aperçois un fin câble jaune, déposé durant ma ballade. Il me rappelle étrangement les téléphones de campagnes ou les cordons détonateurs de notre armée nationale. Une dizaine de mètre plus loin, un employé du DOC, Dave, me fait signe de remonter. Un rocher doit être dynamité d’ici quelques minutes afin d’améliorer le tracé. Le bruit de l’explosion résonnera longuement à travers la vallée, amplifié par l’écho des divers vallons. Méthode quelque peu dévastatrice, car si le but est atteint, avec un rocher éparpillé en une pléthore de fragments, la végétation a aussi souffert. Les arbustes, aux troncs noircis, ont perdu la majorité de leurs feuilles dans l’aventure. Je discuterai un petit moment avec Dave, parlant des différences de chemin entre Suisse et Nouvelle-Zélande, il me quitte sur un : « mais ici, mêmes les personnes en surpoids important doivent pouvoir marcher sur nos chemins ».

Knight Point, West Coast, vendredi 11 juin 2011, 19h30

Selon Dave, les nuages ne devraient pas encore avoir pénétré dans la vallée. Je décide donc de poursuivre ma route, remontant le long de Matukituki River. Après l’intersection où la route goudronnée se termine, donnant naissance à deux tracés gravillonnés, l’un montant à la station de ski de Treble Cone, l’autre suivant le fond de la vallée, je m’arrête auprès d’Heliservices, compagnie d’hélicoptère pourvoyant de scéniques vols au-dessus de Mt Aspiring National Park, pour m’enquérir une dernière fois des conditions. La demoiselle très sympathique jettera un coup d’œil sur la webcam de Treble Cone. Elle m’interdira de regarder l’écran, et me conseillera de partir sur ces propos sibyllins : « cela doit être bon, je vous laisse la surprise ». Et donc me voilà parti sur cette route qui perd très rapidement ses graviers pour n’être constituée que de terre battue. Le tracé commence par zigzaguer au milieu de la vallée, avant de se retrouver coincé contre la parois abrupte, acculé par le large lit de la rivière. Vaches et moutons paissent tranquillement dans les pâturages avoisinants, se baladant de temps à autre sur le chemin. Si l’ovin est rapidement effrayé, il faut en général patienter quelques minutes avant que le tranquille ruminant remarque votre présence et décide de se retourner dans le pré. Jusqu’à présent, un plafond de brouillard recouvre toujours la vallée, et au détour d’un virage, la surprise apparaît, quelques kilomètres en amont, le vallon est ensoleillé.

Arrivé à Aspiring Station, la dernière ferme, un panneau signalétique se dresse au bord de la route : « BACKOUNTRY ROAD : gué profond ; condition routière variable ; dommage de véhicule possible ». Dave et la demoiselle m’ayant tous deux affirmé que je n’aurai pas de problème avec mon véhicule, j’observe attentivement le premier gué, décrit comme le plus important par Mark Pickering dans 202 Great Walks. Plutôt impressionnant par sa largeur, les pierres semblent toutefois solidement posées au fond, et le courant n’entraîne pas les cailloux avec lui. Je me lance, outrepassant la mise-en-garde ; je m’arrête une fois la rivière passée et décide d’ausculter Hibiscus. A part l’eau vaporisée par la chaleur du moteur qui s’élance de sous le véhicule, rien à signaler. Je poursuis donc ma route, et traverse presque insouciemment les 5 gués suivants, après y avoir jeté un coup d’œil inquisiteur avant de m’élancer. Finalement, à 51 kilomètres de Wanaka, j’arrive au bout de la Mount Aspiring Road; il ne me reste plus qu’à parquer la voiture.

Le paysage que je découvre est manichéen. Le côté ouest resplendit sous le soleil, alors que le flanc est, drapé dans un manteau blanchâtre, est recouvert de givre. Encore plus qu’à Diamond Lake, le crissement de l’herbe gelée se fait entendre, l’empreinte de mes souliers marque mes pas. Le sentier remonte la rive droite de la rivière, bénéficiant d’une vue époustouflante sur Mount Tyndall, et sur une montagne à la silhouette caractéristique en dent de requin. Un pont suspendu m’amène dans Rob Roy Valley. L’ouverture de la gorge est impressionnante: d’un côté une sombre paroi recouverte d’arbres, poussant dès qu’une maigre terre leur permettent d’y prendre racine, de l’autre une pente vertigineuse où s’accroche un bush dense. Seul le chemin trace un sillon à travers les arbustes. Grimpant face au soleil, je n’arrive pas à apercevoir quelle merveille se cache au fond de la vallée. Alors qu’il est enfin caché par les cimes des montagnes, je progresse en pleine forêt, où conifères et feuillus persistants réduisent mon champs de vision à la rivière, dont les eaux glacées givrent rochers et fougères environnantes.

Finalement, une trouée dans la frondaison, quelques branches dénudées de feuilles me permettent d’admirer les montagnes : des falaises abruptes d’où jaillit une cascade dévalant d’un seul bond toute la hauteur. Couronnées de crêtes enneigées, elles ceignent les flancs de Mount Rob Roy d’une sombre robe. Il me faudra patienter encore quelques centaines de mètres, avant d’atteindre l’orée de la forêt pour profiter du spectacle : Rob Roy Glacier accroché aux flancs de la montagne écartelant sa glace en de multiples séracs bleutés. A l’est, le glacier se poursuit sur une pente plus douce, continuité d’un blanc manteau qui s’écoule le long de la face. Le spectacle est juste grandiose.

Au bout de la marche, je rencontre un écossais habitant pour une année l’Otago. Chacun de notre côté nous partirons en exploration un bout plus loin, à travers rocailles, pierriers et autres pentes où s’égaillent quelques buissons alpins, résistants ardemment aux difficiles conditions locales. Lorsque nous verrons un kea, perroquet alpin, voler au-dessus de la vallée, nous ne penserons qu’à revenir à l’extrémité du chemin où nous avons laissé nos sacs. Il faut dire que ces volatiles, curieux de nature, ont l’habitude de se prêter à toutes sortes d’expériences sur des nouveaux objets. S’ils ne sont pas dotés de mains avec doigts préhensibles, leurs puissant becs font toutefois parfaitement l’affaire. Alors que nous arrivons, deux kéas, tranquillement en train d’escalader nos affaires, décident de reculer quelque peu, grimpant sur les rochers environnants. Nous profiterons de les admirer un long moment, avant de décider de redescendre dans la vallée. Grande et longue discussion sur les randonnées, nos métiers respectifs, nos attentes de la Nouvelle-Zélande sur le chemin du retour.

De retour dans la vallée principale, le brouillard y a fait son apparition et gâche les splendides tons du début de l’après-midi. Traversant dans l’autre sens les 6 gués, le retour jusqu’à Wanaka s’effectue sans problème. Posé le long de la rive, je profite de la fin d’après-midi pour me mitonner un bon petit plat, que je déguste face au lac, avant que le crépuscule n’arrive. Un rouge de l’Otago accompagne à merveille ces tendres steaks d’agneau, accompagnés de leurs kumaras rôtis aux petits oignons et de rondelle de carottes au beurre. Pain noir et un bon bleu finiront parfaitement ce sympathique repas.

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