J34 – Wild West Coast

14 06 2011

Cobden Beach, mardi 14 juin 2011, 20h30

Trajet : Okarito – Greymouth

D = 5040.9 Km

Hier de nouveaux tremblements de terre ont secoué la région de Christchurch, 5.5 sur l’échelle de Richter à 13h00 suivi d’un écho plus violent à 14h20, dont la magnitude a atteint 6.5. Sur la Côte Ouest, rattachée à une différente plaque tectonique, je n’ai rien senti et me porte toujours comme un charme, excepté quelques courbatures dans les jambes ce matin.

Avant de me mettre en route pour remonter la côte vers le Nord, je traîne encore un peu à Okarito. Alors que je déjeune, le soleil teinte d’une couleur mordorée les brumes au-dessus du lagon. Si les couleurs auront changé le temps que j’atteigne les rives, elles appartiendront toujours à la palette de l’aube : bleu azur, rose saumon,  orange clair,… une véritable fresque picturale. Alors que je profite du wharf pour m’avancer au-dessus de l’eau, un héron blanc vient se poser sur la cabane

Devant la quiétude du lieu, la douce chaleur du soleil levant, j’aurais volontiers loué un kayak pour m’aventurer dans le lagon. Toutefois, les deux échoppes sont fermées l’une pour deux semaines de vacance, l’autre pour l’hiver complet. Dommage. Cela doit être magnifique de pagayer tout en admirant le sublime horizon des Southern Alpes, avec l’Aoraki/Mt Cook, le Mt Tasman ou encore le Mt Sefton se profilant au loin. Sur la route me ramenant à l’intérieur des terres, une petite balade du DOC m’amènera au sommet d’une butte. De là-haut, ma vue porte sur le lagon entier, s’étirant le long de la côte, séparé de la Mer de Tasmanie par une longue bande de terre.

Et voilà, j’ai rejoint la Highway SH6, partant d’Invercargill, passant par Wanaka et remontant la West Coast, avant se terminer à Nelson. Si sur la côte Est un certain nombre de routes permettent de multiplier les itinéraires, de ce côté-ci, un seul chemin permet de circuler du Nord au Sud ou inversement. Depuis Haast, elle déroule son long ruban d’asphalte entre deux murs végétaux; parfois quelques pâturages brisent la monotonie des arbres-fougères, matais et autres essences indigènes, à moins qu’en s’approchant d’un lac, la vue s’étende jusque de l’autre côté. Aujourd’hui comme hier, je traverse les forêts et les réserves naturelles, peu de villages égrènent le long de la route, Whataroa, Harihari, … parfois quelques fermes solitaires parsèment de vastes clairières, où paissent des troupeaux de vaches. Les kilomètres défilent au compteur, la longue route continue de dérouler son ruban rectiligne, parfois entrecoupé d’une grande courbe. Seule la présence de quelques monticules la transforme pour une dizaine de virages serrés en route de montagne à aborder à vitesse réduite, puis elle reprend son caractère droit. Peu à peu, les sommets des Southerns Alps disparaissent derrières les crêtes de la forêt. Alors que le bleu du ciel n’est entaché que par un petit nombre de nuages, une forte brume s’élève des cours d’eau et des lacs, rampant au-dessus de la plaine, nimbant arbres et clôtures. Seule l’orée de la forêt forme une barrière assez puissante pour le contenir. L’odeur étrange mais pas désagréable des feux de charbons plane autour des maisons, d’où la lourde fumée, s’échappant de la cheminée, se mélange avec le brouillard.

Malgré quelques arrêts pour profiter des paysages rendus si étranges par la brume, le temps s’écoule lentement, seul derrière mon volant. J’arrive enfin à Pukekura. Une centaine de kilomètres me sépare déjà d’Okarito. En chemin, rien d’intéressant. Une balade le long de la côte à Harihari aurait pu m’emporter à travers le bush. Mais, lassé par cette végétation, elle ne m’attire point. Par contre, ici, à Pukekura, ce petit hameau compte une petite merveille de la West Coast, le Bushmen Museum. Entre plaisanteries, récits véridiques, et mythes locaux, il raconte l’histoire récente de la West Coast. Je ne vous relaterai pas les histoires liées aux opossums, ni celle des anguilles géantes, encore moins l’industrie des mousses végétales exportées en direction des pays asiatiques, … toutes ces histoires relatives au passé, et encore au présent des Coasters, ces habitants de la West Coast à la culture si différentes du reste de l’île. Je me contenterai de vous narrer ce qui fut l’une des dernières grandes aventures néo-zélandaises.

Tout commença en 1851 dans la région de Nelson quand deux biches et un cerf furent relâchés dans la nature. Neuf ans plus tard, la région comptait pas moins d’une septantaine de cervidés. Devant ce succès, d’autres lâchers eurent lieu sur les deux îles. En 1920, les premiers avertissements sont formulés au sujet des impacts sur la faune et la flore locale de ces mammifères. Dix ans plus tard, le problème est devenu national, le gouvernement décide d’agir pour contrôler le nombre de cerf. Dans les années 1950, n’ayant pas réussi à enrayer la croissance, la création d’une milice de chasse nationale, forte de 100 à 125 hommes à temps complet, est décidée. Malgré le tire de 50 à 65 mille bêtes annuellement, cela n’était toujours pas suffisant et elle ouvrit la chasse aux amateurs et autres professionnels. Dès cet instant, tous les moyens furent bons pour traquer le gibier et récupérer les carcasses, aux véhicules utilitaires succédèrent les tracteurs modifiés, les jetboats ou encore les petits avions capables de se poser sur des terrains réduits. A la fin des années 1950, les chasseurs héliportés firent leur apparition : le pilote conduit l’hélicoptère, petit et maniable, suivant les cerfs, tandis que le chasseurs les ajustent en plein vol. En général, un troisième homme aide à la manœuvre quand il s’agit de suspendre les carcasses à un crochet pour les ramener en plaine. Bien que les accidents soient réguliers – il y eut plus de 80 morts –, les équipes sont de plus en plus nombreuses. En 1967, 110’000 cerfs seront abattus durant l’année, générant une industrie d’exportation pesant plusieurs millions de dollars.

Toutefois, le déclin des troupeaux sauvages conduisit les chasseurs à devenir éleveurs. Toutefois, au lieu de se tourner vers les traditionnels animaux, ils décidèrent d’élever des cervidés. L’étape la plus difficile fut de capturer des animaux en état de se reproduire. Aux techniques rudimentaires initiales, telles que sauter de l’hélicoptère sur le dos d’une biche pour l’arrêter, succédèrent des trésors de l’ingéniosité kiwie : fusil à superball pour assommer plutôt que tuer le gibier, arbalète à fléchette soporifique et finalement le fusil à filet, instrument le plus efficace. Si efficient, que les chasseurs néozélandais furent appelé aux Etats-Unis et au Canada afin de chasser élans et wapitis destinés à l’élevage. Si aujourd’hui le temps des chasseurs embarqués dans les hélicoptères est révolu, ce dernier est toujours utilisé que ce soit par l’industrie forestière, afin de procéder à des coupes sélectives, ou encore par les amateurs pour sortir le gibier des profondes contrées forestières. Par ailleurs, si les cerfs, chamois, chèvres ou encore thars sauvages sont encore chassés par les amateurs, les professionnels traquent d’autres proies : opossums et autres nuisibles introduits par les colons, afin de préserver les espèces locales.

Poursuivant ma route, je découvre Ross, une des autres villes dont la gloire est passée depuis de longues années. Créée au milieu du XIXème siècle, suite à la découverte d’or dans Totora River, elle compta jusqu’à 3500 chercheurs. Phénomène rare, le précieux métal se présentait sous toutes ses formes : dépôts alluvions, imbriqués sur le quartz ou encore simplement sous la forme de pépites dans le sable de la plage. Ross devint très rapidement la capitale aurifère : investissements et ingéniosités permirent la construction d’équipements miniers de haute qualité. Au traditionnel crible du début succéda sluice box, minage hydraulique par projection d’eau, ground sluicing ou encore l’utilisation de barges pour prospecter les dunes des lagons. Toutes ces techniques nécessitaient quantité d’eau : des bisses furent construits, la plupart du temps à flanc de colline. Toutefois, afin de raccourcir les distances, de nombreux tunnels furent creusés, des aqueducs érigés, dont le plus important mesura 170 mètres et s’élevait à 40 mètres au dessus du sol. La plus grande des mines, aujourd’hui devenue un lac, descendait jusqu’à 90 mètres, 45 mètres au-dessous du niveau de la mer. Pompes entraînées d’abord par les chevaux, puis par des roues à eau et enfin des machines à vapeur assuraient un débit de 100 litres par seconde, la maintenant à sec contre marées et pluies. En 1909, la plus grosse pépite néozélandaise y est découverte, pesant 2.772 kilogrammes. Achetée par le gouvernement, elle fut offerte au roi George V. La quantité d’or découvert devint insuffisante par rapport aux investissements et la ville déclina peu à peu. Depuis une dizaine d’année, alors que le gisement est encore estimé à 10’000 millions d’onces, quelques velléités d’exploitation resurgissent.

Coden Beach, mercredi 15 juin 2011, 7h00

Pour le simple badaud, une petite promenade, Waterace Walk, qui suit en partie l’ancien bisse principal permet de se lancer à la découverte de la fabuleuse histoire de la ville. Le tracé longe Totora River et divers anciens équipements sont présentés depuis une route à eau, jusqu’à la buse hydraulique. A Jones Creek où l’on peut s’essayer à l’orpaillage, un panneau du DOC promulgue les différentes règles, telles que laisser la nature intacte, ou les outils autorisés : pics, pioches, panières et en aucun cas moyens motorisés. L’itinéraire quitte la route forestière pour un petit sentier à l’endroit où fut découverte la première pépite. Le tracé s’enfonce dans la forêt, où de nombreux vestiges des temps passés sont encore visibles, peu à peu rongés par la nature : tuyau en fer percé par la rouille, tunnels à moitié effondrés, remugle d’un ancien aqueduc, sillon d’un long bisse,… Le cottage d’un mineur, datant de 1885, n’est pas si différent de ceux édifiés par les Gumdiggers tout au Nord de la Nouvelle-Zélande. Je ressors du couvert végétal à l’ancien cimetière, presque fantôme. Quelques tombes éparses à flanc de colline, protégées par des enclos rouillés, voient leur pierre tombale peu à peu glisser dans la pente. Le visiter une nuit de pleine lune, alors que la brume étend ses longs filaments entre les hautes herbes, que des chouettes Morepork hululent, doit être une expérience inoubliable. Sympathique balade.

Une bande de pâturage me sépare de la mer, alors que je pensais la longer jusqu’à Hokitika. Avant de découvrir la ville, un petit détour par Hokitika Gorge s’impose. Après avoir entendu ma réponse à propos de la beauté des Blue Pools sur le col du Haast, Annika m’avait fait promettre de passer par cet endroit, où la magie des glaciers est mille fois plus merveilleuse. La petite boucle d’une soixantaine de kilomètres en vaut largement la peine. A nouveau, un sentier parcourt la forêt, bientôt remplacé par une passerelle à flanc de paroi. Soudain, Hokitika River, dans sa livrée lapilazuli se dévoile, coulant paisiblement entre deux rives aux blancs rochers, sur lesquelles s’accrochent la mousse, puis une dense végétation. La palette de couleurs est magnifiqu; je regrette un peu le ciel d’un blanc voilé. Alors que partout ailleurs, les eaux chargées de Glacier Flour, littéralement « farine des glaciers », possèdent cette teinte bleu-vert si particulière, ici comme aux Blue Pools, la coloration est plus transparente, plus bleue, … Un pont suspendu traversant la rivière permet de profiter encore plus de la magie qui émane de cette endroit. Au bout du chemin, menant à des rochers formant l’extérieur d’un des coudes de la rivière, le spectacle est encore plus beau. En aval, la rivière s’écoule sous le pont, avant qu’une paroi blanchâtre la détourne vers la plaine. En amont, le lit ondule entre les deux rives sur lesquelles se dresse une majestueuse jungle. Un des nombreux moments, comme celui que j’ai vécu à Roberts Point, où je m’assois simplement à regarder la nature, mes pensées divaguant au loin.

De retour à Hokitika, je passe par l’office du tourisme récupérer un guide des bâtiments historiques de la ville, dont la fondation remonte au 1er octobre 1864 quand Hudson et Price furent les deux premiers résidents blancs de cet endroit précédemment occupé par les maoris. La ruée vers l’or les suivit de près et Hokitika devint une véritable ruche. Aujourd’hui, l’or a changé de couleur; de jaune, il est devenu vert. Non comme les dollars étasuniens, mais la teinte du jade. Hokitika était déjà connue à l’époque des maoris comme l’un des principaux gisements de pounamu. Ville bourdonnante durant l’été, tout autant qu’à l’époque où les barges étaient nombreuses le long des quais, durant l’hiver elle sombre dans une torpeur mélancolique. La cité n’est pas franchement belle, quelques anciennes bâtisses lui donnent toutefois un certain charme. J’ai longé le quai jusqu’au mat de signalement, qui permettait au XIXe siècle d’indiquer l’état de la mer proche du rivage pour les navires approchant, avant de revenir le long de la plage. Entre sable et galets, battus par le vent balayant la Mer Tasmane, la brise est rafraichissante. De retour dans les rues, déambulant, je n’arrive pas à me sentir à l’aise dans cette ville, comme si je n’y avais pas ma place. Je retrouve la même sensation de vide qu’à mon arrivée à Oamaru sur la côte est.

N’ayant plus de chaussettes propres ou sèches, les habits salis par une semaine où les randonnées furent mes principales activités, l’intérieur d’Hibiscus ne sent plus franchement la rose. A la recherche d’une buanderie afin d’y faire une bonne lessive, j’en trouverai une, malheureusement fermée. Un passage par l’office du tourisme confirme mes doutes, il n’y a pas d’autre machine à laver public à Hokitika. N’ayant pas l’envie de me poser dans un backpacker, et le soleil n’étant pas couché, je décide de reprendre la route, direction Greymouth, une quarantaine de kilomètres au nord. Avant de partir, je rends visite à un magasin vendant des bijoux en Pounamu, fabriqués par des artisans locaux. Nombreuses sont les belles pièces exposées, mais bien souvent au-delà de portée pour ma bourse. J’y apprendrai toutefois qu’une partie des pierres brutes proviennent d’Arahura River. Le cours d’eau étant sur mon chemin, un arrêt est nécessaire pour prospecter les environs. Une demi-heure plus tard, je repartirai bredouille. J’ai bien emporté un caillou-souvenir, mais je doute qu’il s’agisse de jade.

A Greymouth, premier arrêt au supermarché pour avitailler une nouvelle fois ma cambuse. Je ne sais pas comment il se trouve, mais elle se vide presque plus vite que je ne la remplis. En allant jusqu’à la buanderie, indiquée par une gentille caissière, je passe devant la piscine nautique. Jusqu’à ce qu’Annika me souffle le mot l’autre jour après la marche, je n’avais jamais pensé à simplement aller à la piscine pour se laver à l’eau chaude. En plus, avec un prix d’entrée d’environ cinq dollars, la douche n’est pas plus chère que dans un sanitaire public, avec un grand avantage en plus, le temps est illimité. Que du bonheur! Ce soir je dormirai propre comme un sous neuf, dans des draps fraîchement lavés. Après la lessive, je chercherai en vain un endroit où me connecter à internet. D’une part, j’espérais trouver cette ressource dans une ville de 10’000 habitants, d’autre part j’aurai bien aimé donner quelques nouvelles de mon état de santé. Je suis persuadé que certaines personnes doivent se faire du souci. Je finis par abandonner, et gagner Cobden Beach sur l’autre rive de Grey River pour y passer la nuit.

Longue journée, j’ai toutefois un sentiment d’insatisfaction. Il doit s’agir d’une des journées ou j’ai roulé le plus, la majorité du temps, enserré entre deux murs végétaux, sans toutefois que le nombre de grandes découvertes au long de la journée soit important. Je ressens un sentiment d’incomplétude, proche de celui que j’avais ressenti après avoir quitté Aoraki/Mt Cook National Park, comme si la rupture entre les fabuleux paysages et les villes est trop importante. Aller! une bonne nuit de sommeil et demain ça ira mieux.

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J33 – Big Franz et Okarito Lagoon

13 06 2011

Okarito Lagoon, West Coast, dimanche 13 juin 2011, 19h20

Trajet : Lake Matheson – Franz Joseph Glacier – Okarito Lagoon

D = 4789.7 km

La journée fut bien chargée : l’une des plus belles que j’aie passée en Nouvelle-Zélande. La fatigue est proportionnelle au nombre de balades, mais la beauté et la diversité des paysages observés en vaut largement la peine. Une bonne nuit de sommeil et demain je serai frais comme l’océan arctique pour remonter la West Coast en direction du Nord.

Réveil plus que matinal, suivi rapidement du petit déjeuner. Alors que l’aube ne pointe pas encore, je rejoins les rives du Lake Matheson. Recouvertes de forêt, il me faut les longer jusqu’à une plateforme, afin d’admirer un des plus beau spectacles de Nouvelle-Zélande. Le lac offre un miroir parfait, dans lequel se reflètent les Alpes du Sud, en particulier Aoraki/Mt Cook et Mt Tasman. Depuis cette première jetée, le tableau est magnifique, toutefois en continuant jusqu’au bout du lac, une plateforme surélevée donne accès à la vue des vues. Le paysage est digne d’un calendrier, il ne manque qu’un photographe professionnel pour réussir à figer l’instant en le sublimant. Dès 1930, ses caractéristiques optiques en font un lieu incontournable pour les touristes et sa célèbre réflexion devient une image d’Epinal et orne affiches, timbres, publicités pour les Glaciers, étiquettes de bière, … Aujourd’hui, pas moins d’une vingtaine de cars, bondés de touristes, peuvent débarquer quotidiennement. Je m’y suis rendu le matin, alors que l’individu lambda est encore en train de se réveiller paresseusement dans son lit, non seulement pour les couleurs, bien plus chatoyantes de l’aube, mais aussi pour éviter la foule.

9h30, il est temps de me mettre en route après ce petit tour de chauffe. Direction, le Grand, l’Incroyable, le Magnifique, la Perle, Franz-Joseph Glacier, surnommé affectueusement Big Franz par les kiwis, ou encore appelé Ka Roimata o Hine Hukatere, les larmes de la fille Avalanche, par les maoris. La légende voudrait qu’une jeune fille, à la suite de la perte de son amoureux, chutant de l’un des pics, pleura. Les larmes formèrent une inondation qui se gela sous la forme d’un glacier. Le premier à l’explorer fut le géologue autrichien Julius Haast – encore lui – qui le nomma ainsi en l’honneur de son empereur. A mon arrivée, en raison de la topologie de la montagne et des différentes collines épargnées par l’érosion glacière, il n’est possible d’apercevoir que la partie supérieure du Big Franz.

Aujourd’hui, la belle marche quotidienne sera celle menant jusqu’à Roberts Point, un morceau de choix, tant historique que physique. Il s’agit du tracé principal qu’empruntaient les touristes dans les années 1930 pour aller admirer le glacier. D’ailleurs, l’ancienne cabane Hendes y est toujours visible. Aujourd’hui, le chemin n’est que rarement usité par les touristes, le DOC indiquant qu’il est nécessaire d’être équipé de bonnes chaussures, d’avoir une certaine expérience de la randonnée ainsi que de ne pas prendre peur aux franchissements de ruisseaux. Rien de bien terrifiant au premier abord. Jonathan et Sam me l’avaient décrit comme un bon sentier valaisan bien de chez nous, et Annika, qui pourtant suivait sans problème mon rythme, m’a affirmé qu’elle n’y remonterait pas de sitôt. Bref, j’en ai déjà l’eau à la bouche.

Tout d’abord l’itinéraire serpente à travers le bush jusqu’au pont historique de Douglas Bridge en passant à côté de Peters Pool, une goulotte dans laquelle le glacier se reflétait il y a 80 ans. Arrivé au pont, le chemin aménagé continue en direction de Franz Joseph Town. De l’autre côté de Waiho River, une petite sente s’accroche à flanc de montagne, disparaissant dans une forêt de Rata et Kamahi. Le tracé ne cesse de monter, descendre, remonter, … suivant les soubresauts du terrain. Les vestiges de l’ancien tracé sont encore visibles à travers des pierres brutes grossièrement aménagées en escaliers, ou encore quelques dalles disposées les unes après les autres pour traverser une zone humide. Une montée abrupte mène jusqu’à un pont suspendu, traversant Arch Creek. De l’autre côté, je monte à travers des barres schisteuses, grimpant sur le roc poli par les années et le ruissellement de filets d’eau. La vue sur la vallée en contrebas, s’ouvrant en direction de l’océan, est grandiose : un lit, gris de rocaille, s’étend dans la plaine, la forêt, accrochée sur les flancs des montagnes, colonise à nouveau le terrain à mesure que le glacier recule. Au loin, la rivière n’occupe plus qu’une faible portion de la vallée, intégralement recouverte de vert.

Sitôt arrivé à Hendes Hut, un magnifique escalier suspendu longe une vertigineuse paroi. Il me ramène au niveau de la plaine, et je reprends alors l’ascension à travers la forêt et les schistes. La chute récente d’un arbre, m’oblige à  grimper un talus abrupt pour rejoindre le chemin quatre mètres plus haut. Un dernier pont suspendu au-dessus de Rope Creek me rapproche peu à peu de mon but. La pente se fait plus raide, la vue est complètement masquée par la végétation, et alors que je m’y attends le moins du monde, j’arrive à une plateforme en bois, Roberts Point, dont l’escalier tourne le dos au glacier. A part depuis le parking, au bout d’une bonne heure trois quarts de randonnée je n’ai pas encore aperçu le glacier, alors qu’il est visible au bout de 10 minutes en empruntant la balade menant jusqu’à son front. Bref, arrivé sur la plateforme, je me retourne. Une longue langue blanche dévale la pente, épouse le contour de la pente, sertie dans sa vallée comme un joyau sur une bague. Grandiose, il s’agit sans doute du plus beau glacier que j’aie aperçu de ma vie. Et dire qu’en 1930, sa surface n’était qu’à quelques mètres en-dessous de cet endroit.

Je resterai un long moment à le contempler, me remémorant certain de ses hauts faits que j’ai lus. Lorsque Big Franz était encore une force de la nature, il pouvait dévaler la pente de 5 mètres par jour, ou encore alors qu’en 1943, un avion s’est crashé sur son névé, le lieu où pluie et neige se transforment en glace, il ne lui a fallu que 3.5 ans pour recracher les débris 6.5 kilomètres en aval. Aujourd’hui, réchauffement climatique oblige, il est bien mal en point. Ce début d’hiver lui sera loin d’être bénéfique, les températures moyennes et maximales sont les plus chaudes observées depuis plus d’un siècle. Alors qu’il occupait largement la plaine il y a 70 ans, dans son retrait, il va bientôt commencer à se retirer dans sa vallée. Un grand dommage, car je doute qu’il y ait d’autres endroits au monde où il est possible d’observer un glacier, depuis une forêt vierge à moins de 500 mètres de distance.

La montée s’est avérée être une des plus difficile que j’ai rencontré en Nouvelle-Zélande, tant par la qualité du chemin que pour la côte. La descente s’avère être aussi aventureuse. Le schiste humide ne pardonne pas les faux pas. Les racines glissantes sont autant de pièges pour glisser à même le sol. La mousse, recouvrant par endroit le roc, n’assure aucune adhérence. Il s’agira bien de la première fois où je serai à peine plus rapide lors du retour. Aux abords de Hendes Hut, sitôt surgi de l’escalier, j’observe un troupeau de chamois se repaître tranquillement des touffes d’herbes éparses poussant sur le rocher. Plein d’aubaine, je suis sous leur vent et à moins de bouger ou de briser le silence, je peux les observer à volonté. Au bout de ce qu’il me semble quelques minutes, je décide de tenter ma chance en les photographiant. Malheureusement, ils s’en apercevront trop tôt et je ne saisirai que l’image fugace d’un chamois en plein bond.

Arrivé à Douglas Bridge, je croise le responsable du bureau du DOC local. M’interpellant sur la qualité du chemin, je lui répondrai que cela m’a fait plaisir de gravir un tel sentier. Il me vantera les mérites de la West Coast,  me dit de rester quelques jours de plus pour gravir l’Alex Knob Track où la vue embrase le contour de la vallée et l’intégrité de son Big Franz, découvrir la Copland Track – il sourira d’ailleurs en apprenant que je ne l’ai accomplie qu’en partie par manque de temps –, ou encore dans les quelques vallées suivantes. Lui, de son côté, emprunte chaque jour un des divers itinéraires pour surveiller son bébé, et c’est avec horreur qu’il observe que Franz perd quotidiennement une dizaine de centimètres en épaisseur, se réduisant chaque jour d’avantage. Il me quitte toutefois, en s’excusant, car il aimerait parvenir à la cabane avant de retourner au village pour  une réunion.

De retour à parking, son discours ayant été si enthousiasme, je me rappelle le ton sur lequel il affirmé « il faut au moins aller jusqu’au front pour l’admirer », que je me décide à parcourir le tracé suivi par les nombreux touristes. Il est vrai que ne connaissant pas la date de ma prochaine visite dans ce pays, peut être qu’il aura complètement disparu, ou tout du moins qu’il aura fortement régressé. Je dois admettre que le coup d’œil valait la peine. Toutefois, je trouve le panorama depuis Roberts Point bien plus impressionnant.

Après ce petit intermède, un rapide passage au bureau du DOC me permet de vérifier l’horaire des marées à Okarito. Comme la mer est base à 14h44, j’ai le temps de m’y rendre pour accomplir une dernière petite balade le long de la plage. Avant de quitter Franz Joseph Village, un petit arrêt à l’épicerie pour avitailler la cambuse. Un des grands avantages de la forêt de la West Coast dévalant de façon ininterrompue les flancs des montagnes jusqu’à la mer est qu’en réduisant le champ de vision à la simple tranchée de la route, les arrêts photographiques ne sont pas fréquents. A quelques kilomètres de la côte, la forêt cède le pas au bush, dégageant la vue lorsque la route est construite sur un terre-plein. Sur une dizaine de kilomètres autour d’Okarito, la côte est parsemée de lagons marnals, autrement dit dont le niveau de l’eau et la salinité varie avec la marée. Au nord de la route, Okarito Lagoon, le plus grand de Nouvelle-Zélande, est le biotope de plusieurs espèces rares, et le seul site où niche le héron blanc.

Arrivé à proximité de la plage, les vents d’Ouest de la mer de Tasmanie me cueillent à la sortie du véhicule. J’enfilerai vite mon coupe-vent, avant de partir en ballade. Pour la dernière randonnée de la journée, je gagnerai Three Mile Lagoon, le long du littoral. L’air est parfumé d’embruns, les lames se finissent en rouleaux déferlant sur le sable et les galets, les rochers sont sculptés par la mer toujours furieuse. La plage se déroule au pied d’une paroi végétale, où s’écoulent quelques cours d’eau. Et soudain, au détour de Kohuamaru Bluff, marquant l’arrivée au lagon, la vue est paradisiaque. Au premier plan, protégées de la mer par une digue naturelle de galets, les eaux brunes du lagon sont à peine ridées par le vent tasman. En arrière-plan, le bandeau vert foncé de la forêt ceint une prairie de flax – chanvre néozélandais – marquant la limite est du lagon. Quelques bancs de nuages, poussés par les airs, survolent les bois. Et au-dessus, couronnant ce paysage, les sommets enneigés des Southern Alps, dominés par Aoraki/Mt Cook et le Mt Tasman. Paysage incroyable. Ici, les hauts sommets, culminant à plus de 3000 mètres, sont à peine éloignés d’une quarantaine de kilomètres de la côte. Après une balade écourtée dans Three Mile Lagoon par la marée montante, assis dans l’herbe, j’admire le crépuscule tombé sur ce panorama surréaliste.

Alors que la nuit tombe, je retourne jusqu’à Okarito par le chemin tracé au sommet de la falaise, parmi la forêt vierge. La vue est inexistante, la luminosité très faible, mais la marée haute empêche tout retour le long de la plage. Comme maigre consolation, j’emprunte un itinéraire vieux de plus de 150 ans, quand les chercheurs d’or prospectaient à Three Miles Lagoon. Okarito fait partie de villages érigés lors des ruées, sa vie fut brève, de 1865 à 1868, trois glorieuses années folles, dont le seul vestige est ce chemin. Souper, rédaction et au lit. J’en ai bien besoin ce soir.

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