J32 – Copland track : le retour et Fox Glacier

12 06 2011

Lake Matheson, West Coast, dimanche 12 juin 2011, 21h40

Trajet : Welcom Flat Hut – Fox Glacier – Lake Matheson
D = 4724.5 km

Alors que les premières lueurs de l’aube pointent, je me réveille, m’habille chaudement et rejoins la clairière des sources chaudes, d’où la vue sur les sommets est la plus belle. Trop rapidement le rose matinal pâlit, remplacé par une froide couleur blanche. Je retourne à la cuisine préparer mes pancakes matinales – il semblerait que cela soit devenu une tradition pour chaque premier déjeuner en cabane –. Annika me rejoint, quelques peu frigorifiée par les températures matinales. Il faut dire qu’elles doivent être proche du zéro de degré, mesurées positivement à l’intérieur et négativement dehors. Après s’être demandée pourquoi mon sac était si gros pendant tout un après-midi, elle possède enfin la réponse à ses questions. Il faut dire qu’entre transporter un curry, deux bouteilles de bières, des biscuits shortbreads, du chocolat, de quoi préparer des pancakes, du fromage et son pain, un peu de beurre, le matériel de cuisine, incluant réchaud, une casserole et une poêle, ainsi que sel et poivre, cela prend du volume.

Après un bon petit déjeuner, nous préparons nos affaires et repartons à quelques minutes d’intervalles en direction de la plaine. Les deux autres couples présents à Welcome Flat, séjournant dans des tentes, sont très surpris que nous ne profitions pas encore une fois des sources chaudes. Il faut dire que de leur côté, ils en abusent presque entre leur arrivée après la randonnée, durant la nuit et encore ce matin. Personnellement l’option ne me tente pas. Si cela était plus qu’agréable hier de se plonger dans l’eau brûlante après une longue randonnée, cela ne me tente guère d’y retourner le matin. Et je crois bien que cela m’enlèverai toute l’énergie que j’ai récupérée pendant une bonne nuit de sommeil.

Peu avant d’arriver au premier pont, je rejoins Annika, et nous retournerons sur nos pas ensembles, palabrant de choses et d’autres ou simplement en appréciant le silence de la vallée, troublé uniquement par quelques chants et vols d’oiseaux. Je vous passerai les détails du chemin emprunté, son itinéraire est opposé à celui de hier. Sachez simplement qu’il était un peu moins humide, car aucune pluie n’est venu gonfler les ruissellements durant la nuit, et qu’une couleur céruléenne servait d’arrière plan pour le cirque montagneux du Mt Sefton. Un peu plus de 4h30 plus tard, soit 30 minutes de moins qu’à l’aller et 2h30 de gagnées sur le temps du DOC, nous sommes de retour au parking, après une dernière traversée de rivière, qui finira de tremper nos souliers. Vers 12h30, une demi-heure avant notre arrivée, nous croisons un couple se rendant à Welcome Flat pour la première fois, ne semblant pas très débrouillard en randonnée, ils arriveront sans doute durant la nuit, après 7 à 7h30 de randonnée. Même moi, je ne serai pas parti si tard dans l’après-midi en ne connaissant point le chemin ni les difficultés.

Sitôt à l’arrêt, une escadrille serrée de sandfly fonce sur nos jambes et nos bras, ne nous laissant aucune chance pour nous défendre. Je défaits mon sac, range quelque peu mes affaires, étends mes chaussettes avec le fol espoir de réussir à les faire sécher. Dans l’attente que son amie vienne la chercher avec le campervan, je partage une dernière bière avec Annika, le temps d’une dernière discussion sur mes projets, et mes prochaines destinations. Il paraîtrait que je doive absolument passer par Hokitika Gorges, pour y admirer les eaux remplies de Glacier Flour, ces fines particules amenant les eaux des glaciers à arborer transparence et une couleur azur/turquoise. De mon côté, je lui fais promettre qu’après être passée 11 mois en Nouvelle-Zélande, elle se doit absolument de regarder un film au Cinema Paradiso de Wanaka  et manger un burger chez Fergburger, vu que les demoiselles retournent sur Queenstwon.

Un dernier adieu, après cette magnifique balade et nous partons chacun de notre côté, l’un au nord, les autres au sud. Depuis que nous sommes sortis de la forêt, les nuages ont de nouveau envahi le ciel. Alors qu’une vingtaine de kilomètres plus loin j’arrive à Fox Glacier, dont le nom lui fut donné par le premier ministre Sir William Fox en 1872,  une petite bruine se met à tomber. Cela ne m’empêchera pas d’effectuer une petite balade pour aller admirer le front du glacier. Épousant la forme du terrain, la langue de glace se brise en de nombreux séracs, perpendiculaire aux fronts de la vallée, lui donnant l’air d’un vers des sables au moment où il plonge dans les Dunes. Il faut savoir que tant Fox que Franz Joseph Glacier rampent de 0.5 à 1 mètre par jour, dix fois la vitesse des glaciers helvétiques. Franz peut même être pris d’une crise de frénésie et avance alors de 5 mètres en un jour. Dans la pratique, cela fait longtemps que la fonte équilibre leur formidable avancée.

Si le cadre alpin est beau, je fus toutefois presque plus impressionné par Rob Roy Glacier, suspendu au-dessus des falaises dans la région de Wanaka. Peut-être étais-je un peu fatigué par ma marche du retour pour prendre pleinement conscience de la grandeur du Fox, ou peut-être est-ce que la météo tristounette a rendu l’endroit moins charmeur. Ce soir je dormirai prêt de Lake Matheson. Il paraît que par temps clair, lorsque Aoraki/Mount Cook se reflète sur la surface parfaitement lisse, le temps d’un lever ou d’un coucher de soleil, le cadre est photogénique. Je verrai si demain matin, le soleil brille sur les sommets, ou si je devrais simplement poursuivre ma route pour rencontrer Big Franz, sans avoir profité de la fabuleuse réflexion.

 

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J31 – Copland track : un accueil chaleureux après une randonnée humide

11 06 2011

Fox Glacier Town, West Coast, dimanche 12 juin 2011, 18h30
Trajet : Knights Point – Copland Track Carpark – Welcom Flat Hut
D = 4692.4 km

J’avais souvent entendu parler d’une West Coast rendue pluvieuse par l’arrivée de nombreux nuages depuis la Mer de Tasmanie, pourtant ce matin les averses nocturnes se sont arrêtées et les nuages glissent lentement vers le Sud, remplacés par un ciel bleu. La décision de remonter le long de Copland que j’avais prise depuis quelques jours ne se trouve que confortée. Une soixantaine de kilomètres me séparent encore du départ, le temps d’effectuer une première halte au bord du Lake Moeraki, d’où je rejoins la plage Monro Beach. Parfaite petite balade pour un échauffement tranquille: le chemin se déroule à travers la forêt vierge, sur une pente douce jusqu’à la plage. Quelques grandes gouilles à contourner en marchant précautionneusement sur les bords préfigurent les rivières à traverser de la Copland. Comme hier, je retrouve cette végétation plus qu’abondante, poussant sur les sols limoneux, dans les marais où stagnent des eaux brunes de tanins. Seuls la plage et son univers minéral stoppent l’avancée de la forêt, remplacée par quelques herbes grasses.

Lake Matheson, West Coast, dimanche 12 juin 2011, 20h30

West Coast, que n’ai-je pas entendu les gens décrire cet endroit : forêt ininterrompue du bord de l’océan jusqu’à la limite neigeuse, plages battues par une mer continuellement déchaînée, chaînes montagneuses scintillantes dans leur blanc manteau, … une vraie merveille, un lieu insolite, sauvage, …. Et j’y suis enfin, prêt à le découvrir. Effectivement, la forêt est omniprésente, la route est un long ruban d’asphalte, une véritable tranchée dans la verdure, au bout de la ligne droite, deux paysages : des montagnes, encore des montagnes lorsque la route s’oriente vers l’est ou, simplement le ciel lorsque le tracé pointe vers l’ouest. Depuis ce matin, le soleil réchauffe la terre, des volutes de vapeurs s’élèvent du sol, nimbant de brouillard Lake Paringa et  les collines environnantes.

10h30, j’arrive à la route de graviers menant au parking de Copland Track. En guise de bienvenue, un panneau sur la barrière barrant l’accès « Please, shut the door », fermer la porte après votre passage. Je m’exécuterai. A peine ai-je refermé la barrière qu’un campervan arrive. De bonne humeur, je ferai le portier de fonction. Quelques centaines de mètres plus loin se trouve le parking, au bord de la première rivière à traverser. Sachant qu’il est impossible de traverser le dernier torrent, si le premier cours d’eau est difficilement franchissable, je vais jeter un coup d’œil, tout comme une des demoiselles de l’autre véhicule. Il ne semble pas poser de problème: je retourne auprès d’Hibiscus empaqueter mes affaires. Alors que je finis de fourrer ma polaire, et mes habits de pluie dans mon sac, une des filles s’élancent pour la traversée de la rivière, alors que la deuxième reste sur la terre ferme.

10 minutes plus tard, fin prêt pour l’aventure je m’élance. Le choix se présente : retirer ou ne pas retirer ses souliers pour traverser le premier torrent. Avec un peu de chance je finirai par mettre mon pied dans un des multiples cours d’eau ou encore dans la boue d’ici une à deux heures. Pour simplifier, je déciderapidement de m’élancer à travers un des bras de la rivière, chaussures aux pieds, … L’eau est froide, monte jusqu’au genou, mouille mon short, … Je me réjouis déjà de la suite. Les autres bras sont bien moins profonds et j’arrive rapidement de l’autre côté du lit, et pénètre enfin dans Copland Valley. Cette fois-ci, je ne suis ni sur une Great Walk, ni sur un chantier bien préparé du DOC : cailloux, racines, boue, eaux ruisselantes, lianes, … rythment mon avancée. A peine 500 mètres de parcourus, et voilà que j’ai déjà traversé deux petits ruisseaux, gambadé à travers des gouilles boueuses, … si toutes les marches pouvaient être ainsi, ce serait (presque) un véritable bonheur.

Je rejoins mon prédécesseur avant la traversée du deuxième cours d’eau d’importance, alors qu’elle hésite à enlever à nouveau ses souliers et me demande comment j’ai fait précédemment. Je lui explique ce que j’ai appris sur Rakiura Island. Bien que tu fasses attention, tu finis par mettre un de tes pieds dans la boue et un ruisseau, finalement le faire depuis le début t’évite bien des instants de réflexion, et te permet d’avancer un chouïa plus vite. Elle finira par être convaincue et nous poursuivrons le chemin de concert. Autour de nous, la végétation arbore toute la palette des verts, depuis celui électrique des mousses, jusqu’au sombre arboré par la face ombrée des fougères. Troncs, racines et lianes arborent des couleurs brunes qui déteignent dans les cours d’eau. Seul le sentier arbore des couleurs virant du beige au gris, tantôt composé de pâles galets, tantôt de terre battue. Le tracé, marqué par les souliers des randonneurs, continuellement érodé par le ruissellement de pluies, finit par se creuser de plus en plus. De temps à autre, j’évolue entre deux murs de limons, couronnés de chaque côté par un tapis de mousses, puis de fougères, poussant jusqu’à la canopée.

Soudain nous arrivons à l’orée de la forêt. Devant nous s’étend une praire humide : le chemin suit un tertre de terre érigé en son milieu. Ce dernier ne cesse de s’affaisser et finalement, il ne nous reste plus qu’à traverser une zone marécageuse, où l’herbe haute cache les flaques stagnantes, où le tracé n’est pas bien défini. Mes pieds s’enfoncent dans l’épais humus, bien que je prenne soin de les déposer sur des touffes d’herbe qui paraissent robustes. Court moment à l’air libre, avant de nous faufiler à nouveau dans une forêt d’arbres-fougères, aux troncs recouverts de mousses. Arrivant à la confluence entre Copland River et Karangarua River, un bon tiers du chemin est parcouru. Une petite ouverture entre les arbres permet d’admirer la jonction entre les eaux turquoise des deux rivières.

Sur notre chemin, quelques torrents succèdent à des champs de boue et rincent nos souliers. Alors que nous arrivons à la prochaine rivière, une surprise de taille nous attends, le DOC a érigé un pont pour faciliter la traversée. En profilé métallique, ancré sur de gros rochers de part et d’autre du lit, il ne bougera pas. Quittant à nouveau le couvert des arbres, nous progressons le long de Copland River parmi les pierres polies par l’écoulement, les troncs d’arbres rejetés sur les rives. Le chemin devient un peu plus scabreux et trace sa route sur deux magnifiques pans rocheux, présentant une douce courbure, résultat d’une érosion millénaire. Un nouveau pont permet de traverser MacPhee Creek. Suspendu, il ressemble aux nombreux autres du même type que j’ai déjà rencontrés en Nouvelle-Zélande, à une exception près. Son assise avale n’étant pas fixe, les mouvements engendrés lors de sa traversée sont plus importants. Sa portée étant ridicule, une vingtaine de mètre, l’amplitude n’est pas importante.

Avant d’arrivé à Architect Creek, une peur bleue nous envahit à la vue de petits engins de chantiers, ainsi que la présence d’une véritable autoroute. A savoir un de ces tracés gravillonnés, égalisés, … en deux mots, bien préparés du DOC. Toutefois, après une portion avec quelques lacets serrés, avalant les mètres de dénivelées, le sentier retrouve son état d’origine, boueux, enraciné… encore plus sympathique que celui de Stewart Island.  Et enfin, nous arrivons à Architect Creek, un des gros cours d’eau à traverser. Mais le DOC, jugeant cela plutôt dangereux, sans doute depuis qu’un certain nombre de touristes et de locaux se soient décidés à monter jusqu’à Welcome Flat Hut, a construit un pont suspendu. Il ne faut pas imaginer deux magnifiques ancrages, des câbles porteurs supportant un tablier de bois. L’ensemble métallique est bien plus proche d’une passerelle himalayenne : 4 câbles métalliques supportent le passavant large d’une vingtaine de centimètre, deux autres de part et d’autre, avec un treillis métallique, forment les garde-corps. La longueur est plus que conséquente, une bonne soixantaine de mètres tout au moins. A peine une dizaine de franchi, et voilà que le pont entre en résonance, se tortillant de gauche à droite, oscillant verticalement, … Je pense qu’un certain nombre de personnes font demi-tour à sa simple vue.

Alors que le chemin était plutôt plat, si l’on néglige les petites montées et descentes pour épouser le terrain, il se met à coter rudement. Deux petites pauses seront les bienvenues d’une part pour se désaltérer, d’autre part pour admirer le paysage. La vallée est d’une grande beauté, recouverte de forêt sur les deux flancs; de temps à autre une grande cascade blanche tranche dans la verdure. Un seul défaut à ce paysage: la présence de brumes qui nous cache la vue sur les sommets enneigés. Jusqu’à Welcome Flat Hut, nous ne traversons plus qu’une petite dizaine de ruisseaux, les 3 trois torrents suivants étant pontés. Si les deux suivants sont de simples ponts statiques, le dernier, traversant Tekano Creek, est du même type que précédemment décrit, élançant ses filins métalliques à travers un large vallon. La vue durant sa traversée embrase  le paysage de Copland Rivier en contrebas jusqu’à la cime d’une montagne  dominant le lit rocailleux.

Après la traversée d’une forêt de fuchsia nous arrivons enfin à la Welcome Flat Hut, érigée en 1986. 5 heures de dure randonnée, sur un chantier bien plus difficile que nombre de nos tracés alpins. La cabane est construite sur un large replat envahi par la végétation. Toutefois, au-dessus de la frondaison il est possible d’apprécier le magnifique cirque montagneux qui nous entoure, dont le Mt Sefton, inséparable compagnon du Mt Cook. L’endroit est juste merveilleux, et le paysage admirable vaut largement la peine de la montée. Tracy, la gardienne, nous accueille avec un sourire amical, explique brièvement le fonctionnement du lieu, nous montre la place de rassemblement en cas d’incendie et surtout nous indique où se trouve l’accueil chaleureux de cette cabane.

Le temps de déposer nos sacs à dos, préparer nos couchages, échanger nos souliers de marche trempés contre une paire de tongs, suspendre nos chaussettes plus qu’humidifiées pour les sécher, et nous parcourons la centaine de mètre qui sépare la cabane des hot pools de Welcome Flat Hut. Et oui, des sources d’eau chaude dont la température oscille entre 45 à 60 [°C] alimentent quelques piscines naturelles d’où montent des volutes de vapeurs à travers l’air frais de la vallée. Je vous passerai les détails, mais s’allonger dans un bain d’eau chaude, après une bonne marche, avec une vue splendide sur les sommets enneigés,… juste grandiose. Et aucun mot ne pourra décrire le moment où le soleil couchant rosit les cimes, alors qu’une chaleur bienfaisante envahit nos muscles sollicités par cette journée.

Ce n’est qu’à la nuit tombée, après que la lune éclaire d’un blafard éclat la clairière, que nous regagnons la cabane. Je m’attaque à la longue tâche d’allumer le poêle. L’opération nécessite une bonne demi-heure car le bois véritablement sec n’existe pas sur la côte ouest. J’y ajouterai quelques pellées de charbons, le véritable, pas ce facsimilé disponible dans nos marchés suisses, et une odeur surprenante, mais point désagréable, que je respire pour la première fois envahit un peu la pièce. Le temps de réchauffer nos repas respectifs et nous voilà attablés. A nouveau, je maudirai les architectes du DOC, avec leurs hauts plafonds. Impossible de chauffer pareil endroit. Le reste de la soirée se passera assis sur un banc, proche du fourneau, à capter la moindre parcelle de chaleur et ingurgiter des thés chauds. En guise d’occupation, non seulement la lecture du livre de cabane, signé par nos nombreux prédécesseurs, mais aussi nos histoires respectives, nos découvertes de la Nouvelle-Zélande, de nos pays d’origine, … Alors que nous nous glissons dans nos sacs de couchage, les fenêtres donnent sur la chaîne de montagnes écrêtant à partir du Mt Sefton, dont la blancheur de la neige resplendit sous la lueur sélénite, détachant leurs silhouettes sur le bleu sombre du ciel nocturne.

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J 12 – Aoraki et Red Tarn

23 05 2011

Pukaki Lake, lundi 23 mai 2011, 19h20

D=2167.7 km

Alors que le soleil n’est pas encore levé, je me réveille doucement. Comme la clarté ne sera suffisante que dans une bonne heure pour aller marcher sans frontale, j’ai le temps de préparer pancakes, bacon, et un bon thé pour le déjeuner. 8h00, j’embarque mon sac préparé hier soir, direction Hooker Valley, qui me mènera au pied du lac terminal du glacier éponyme, s’étirant au pied du Mont Cook.

Comme d’habitude, le chemin est très bien préparé. L’épaisseur de graviers est par endroit trop importante pour que la marche soit agréable; cela procure la même sensation que de marcher sur de la neige damée. Alors que je m’attendais à des durées de marche légèrement plus précises en raison de l’univers montagneux et des nombreuses mises en garde du DOC, j’arrive au premier pont suspendu en moitié moins de temps qu’il n’en faudrait réellement. Dès le début de la marche, si l’Aoraki est caché par les Mount Cook Ranges, le Sefton et la Pérouse présentent leur face sud, leurs glaciers composés presque entièrement de séracs surplombant Mueller Lake en contrebas. Le chemin trace sa route dans un bush composé de matagouris, un arbuste épineux que j’avais déjà rencontré hier, poussant à profusion sur les rives d’Alexandrina Lake. Après avoir longé la montagne, un deuxième pont suspendu traverse une gorge, où s’écoule les eaux de Hooker Lake, pour rejoindre l’ancienne moraine médiane des glaciers Hooker et Mueller. Peu à peu, les contreforts ouest du Mont Cook émergent derrières les taillis, et finalement la forme en V de Hooker Valley apparaît comme un parfait écrin pour le triangulaire Aoraki.

Montagne majestueuse, sa hauteur de 3755 mètres en fait la plus grande d’Australasie. Nommée en l’honneur du capitaine Cook, les maoris l’avaient déjà nommée Aorangi, ou Aoraki en maori du South Island, en l’honneur d’une de leur déité. Elle attira très tôt les premiers grimpeurs, et malgré les difficultés et les morts, continue de fasciner les montagnards.  Le 2 mars 1882, Willam Spotswood, accompagné de deux guides suisses, après une épique ascension de 62 heures, échoue à quelques mètres du sommet. Ce ne sera que 2 ans plus tard que trois locaux, Fyfe, Graham et Clarke, en viendront à bout, coiffant sur le fil deux autres européens. En prévision de l’ascension de l’Everest, Edmund Hillary, accompagné de Tenzing Norgay, s’entraîne sur l’arête sud. Fin de l’aparté historique. Pour ma part, Aoraki se détache des autres montagnes par l’unicité de sa cime s’élevant bien plus haut que ses arêtes, seule, sans autres pics qui viennent lui voler la vedette. A l’approche du lac terminal, il me faut déchanter: je ne verrai pas de majestueux glaciers, le réchauffement climatique a aussi fait son œuvre. Le lac terminal s’est étendu, la glace a fondu, le glacier s’est retiré bien au fond de Hooker Valley. Je redescends à la voiture, alors que les nuages qui s’étaient déjà accroché sur le Sefton, tendent leurs doigts brumeux sur le Mont Cook. Sur le chemin du retour, je croiserai des touristes équipés selon les prescriptions du DOC pour cette balade : chaussures de randonnées (ok), veste (ok), écharpes, gants, guêtres, pantalons imperméables, et aussi sac à dos camelback, avec les traditionnels bâtons de randonneurs. Je veux bien que la météo dans la région du Mont Cook, à peine éloigné de 44 kilomètres de la mer Tasmane, soit changeante, mais de là à s’équiper comme pour effectuer une longue marche dans un environnement rigoureux, il y a une certaine marge.

Je retourne alors jusqu’à Mont Cook Village pour effectuer une deuxième ballade, celle du Red Tarn, l’étang rouge, dont la vue sur Hooker Valley, et les Mac Kenzies est magnifique. Et surtout, son tracé s’élevant de plus de 300 mètres risque de s’avérer un peu plus sportif. L’amour que portent les néo-zélandais pour les escaliers sur les chemins de montagne ne m’est pas inconnu. Toutefois c’est la première fois que j’en rencontre réellement sur une randonnée. Quelques 1500 marches plus tard, je comprends qu’ils annoncent près de 2h00 pour la balade aller-retour, cumulant une distance de 4 km. Ayant pris mon courage à deux mains, j’ai gravi ventre à terre ces volées d’escaliers, pour atteindre 25 minutes plus tard un plateau, nommé Red Tarns. Ce nom provient des végétaux poussant dans les deux étangs, très communs au niveau de la mer, beaucoup moins à 1200 mètres d’altitude. La vue sur la Hooker Valley, Mueller Lake, la plaine et l’Hermitage en contrebas est magnifique.

Toutefois, en avance sur mon programme, je décide de poursuivre l’ascension jusqu’à Mount Sébastopol, situé à un peu moins de 300 mètres plus haut. Un petit sentier s’élance à flanc de montagne, zigzaguant proche d’un gigantesque pierrier. Que du bonheur! je retrouve un vrai chemin de montagne, bien comme chez nous (en Suisse), entre cailloux, rochers et petits arbustes. J’atteins un deuxième replat herbeux: quelques marécages ont envahi les bas-fonds occupés par des gouilles. Mes premiers névés néozélandais: je peux vous le garantir maintenant, la neige a la même consistance que dans l’autre hémisphère. La suite s’annonce plus délicate, le sentier devient presque inexistant, seule la présence de petits cairns marque encore le chemin dans une pente plus abrupte. La végétation est peu à peu remplacée par des rochers apparents. Le tracé s’apparente un peu à la crête de la Pierre Avoi: il ne faut pas faire de faux pas,  sous peine de dérupiter dru en bas la pente. Finalement, j’arrêterai mon ascension à quelques dizaines de mètres du sommet. En équilibre sur une arête je regarde le couloir mi-pierrier, mi-ravine. Aucun danger a priori, sauf celui de glisser ou que le sol se dérobe sous mes pieds. Mais personne n’étant au courant de ma destination, je préfère ne pas servir de repas pour les divers charognards hantant ces lieux. Je ne regretterai pas la montée jusqu’ici. Alors qu’au Red Tarns, ma vue était limitée à la Hooker Valley, ici, elle s’étend depuis Pukaki Lake jusqu’au Mount Cook, en passant par le lac terminal de Tasman Glaciers, ainsi que sa rivière qui s’écoule en de nombreux méandres dans la plaine. Mais le plus beau souvenir est sans doute la rencontre avec l’Edelweiss of South Island, présentant les mêmes caractéristiques duveteuses que sa cousine helvétique, tant sur ses blancs pétales que sur ses feuilles. De retour au village, après une descente rapide mais prudente des 1500 marches, je profite de la douche des sanitaires publics. 4 dollars néozélandais pour 10 minutes de douche chaude, un vrai délice. J’en ressors propre comme un sous neuf.

Avant de quitter Mount Cook Village, je passe au centre du DOC pour visiter l’exposition sur le Parc National d’Aoraki, classé au patrimoine mondiale de l’UNESCO. Avec Westland, Fjordland et Mount Aspiring National Parks, il occupe 2.6 millions d’hectare de South Island, soit près du 10% de la surface du pays. Faunes et flores sont aussi bien présentés que son histoire, englobant la création du parc en 1985 et les nombreuses tentatives et réussites d’ascension. Pour les petites histoires, d’une part le nom de MacKenzies provient du nom de famille du fermier qui fut le premier européen à apercevoir de près ces montagnes, lorsqu’il cherchait à étendre ses terres. D’autre part la végétation actuelle, composées principalement de steppes et de bush, est celle ayant remplacé les forêts de conifères originelles suites aux brulis et pâturages des moutonniers au milieu du XIXe siècle. Il faudra attendre l’intervention du gouverneur George Bowen qui classa la région et sauva les derniers hectares de conifères, surplombant aujourd’hui le village. Un dernier détour par l’Hermitage me permet de visiter Sir Edmund Hillary Alpine Center qui retrace la vie de ce grand homme. J’y retrouve l’histoire de l’ascension de l’Everest ou encore la conquête du Pôle Sud, ainsi que nombre d’artefacts dont les célèbres tracteurs. La présence de ce musée n’est pas un hasard, en plus de s’être entraîné à maintes reprises sur l’Aoraki, cette région lui était chère en tant que berceau montagnard de Nouvelle-Zélande, station de ski sur Tasman Glacier qui existait encore à son époque.

La dernière balade de la journée m’amènera d’ailleurs sur la moraine frontale de ce glacier. Un peu plus d’un siècle en arrière, il était possible de gravir directement sur le glacier; aujourd’hui la moraine sert de barrage naturel créant un magnifique lac terminal. Le glacier en lui même n’est pas très esthétique, disparaissant sous un manteau sombre, présentant une paroi frontale grise. Et pourtant, il s’agit du plus grand de Nouvelle-Zélande, encore épais par endroit de 600 mètres. Morphologiquement, sa face supérieure est très plane, et il fond de haut en bas. Sa zone d’ablation est donc recouverte d’une moraine de surface. Ce qui fait sa beauté est la présence d’icebergs qui se détachent de temps à autre du glacier et parcourent le lac pour venir mourir à l’embouchure de la rivière.

Alors que le soir approche, je quitte cette magnifique région, dont le ciel est orné de nuages de type Hogsback, liés à la topologie particulière de la région, subissant l’assaut d’air chargé d’humidité de la côte ouest, qui se déverse en vent sec, mais violent sur la côte est. Il est vrai qu’entre hier et aujourd’hui, je n’ai observé que des nuages aux formes bizarroïdes, bien éloignées des cirrus, stratus et autres cumulonimbus habituels. Surplombant Pukaki Lake, presque à l’extrémité de la rive sud, je sens déjà la fraîcheur humide du lac monter, glaçant peu à peu mes doigts. Il faudrait que je songe définitivement à acheter une fine paire de gants.

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