J17 – Catlins Est

28 05 2011

Bluff, samedi 28 mai 2011, 20h00

Trajet : Slope Point – Niagara – Bluff

Distance : 3171.9 km

Franchement bizarre la météo sur les Caitlins! Durant cette nuit, un grand nombre d’averses s’est abattu sur mon campervan, la pluie tambourinant sur le toit métallique. Si au-dessus de moi, la noirceur des nuages cachait le ciel, les étoiles étaient visible de part et d’autre du grain. L’éclairage translucide des gouttes de pluie par la lune au loin donne une ambiance irréelle. De nouveau, la chance est avec moi, le ciel étant clair, je roule encore quelques kilomètres vers le sud, jusqu’à Slope Point, le point le plus méridional de la Nouvelle Zélande, si Steward Island est exclue. Slope, la pente en anglais, a donné son nom à cette pointe, car les terrains descendent en pente douce jusque vers la mer, s’arrêtant en de petites falaises d’une vingtaine de mètres. Une fois parqué, une petite balade m’amène jusqu’au bout du monde, balayé par un vent déchaîné, le même qui souffle sur les quarantièmes hurlants. Un bon bol d’air, qui aura même effleuré l’antarctique avant de venir rafraîchir les côtes néo-zélandaises, me pousse à marcher à moitié courbé pour ne pas être renversé par les bourrasques.

J’y arrive enfin, 46°40’40’’ Sud, 169°00’11’’ Est, 7 kilomètres plus au sud que Bluff. La pointe est ornée de trois signaux, chacun destiné à une catégorie particulière de gens. Le plus connu est sans nul doute celui des touristes, indiquant que l’on se trouve plus proche du Pôle Sud que de l’équateur; vient ensuite la tourelle des marins, dont le but est d’avertir les navires de cette extrémité et enfin la troisième ne concerne que les géomètres et topographes: un vieux trépied rouillé surmonte un point de mensuration. Bien après son lever, le soleil darde ses rayons sur Slope Point. Il doit s’élever suffisamment haut afin d’être visible par dessus la colline. Pour ma part, je ne profiterai que d’un court moment de sa chaleur bienfaisante, de gros nuages ayant décidé d’en jouir pleinement.

North Arm Hut, Rakiura Track, Stewart Island 14h30

Bien que n’ayant pas encore déjeuné, il souffle bien trop par ici pour me restaurer. Je me préparerai eggs and bacon lorsque je serai parvenu dans un endroit plus abrité. Prochaine destination, Curio Bay, où le vent sera tout aussi puissant. Alors que la marée est presque haute, j’ai encore le temps d’admirer la forêt pétrifiée. Il y a un peu plus de 170 millions d’années, des crues soudaine ont emporté la forêt, l’enterrant sous des flots de boue et de limon. Aujourd’hui, les vagues ayant fait leur oeuvre, rongeant petit à petit leur gangue, les troncs fossilisés sont devenus apparents. Les détails sont innombrables: l’empreinte de l’écorce, les grains du bois sont visibles, les cernes saisonnières texturent la roche en de multiples vallons, … Les troncs pétrifiés, plus durs que la pierre environnante, détachent leurs longues silhouettes sur le plateau marnal. Une petite ballade le long de la côte m’amène jusqu’à Porpoise Bay. Je n’y verrai point les dauphins Hector, une espèce très spécifique à la Nouvelle-Zélande, partis dans des eaux plus chaudes pour passer l’hiver. En retournant sur mes pas, je converserai avec un charmant couple de personnes âgées, vivant à Nelso : « You’re a silly boy », un garçon, un bon, pour visiter l’île du Sud en fin d’automne.

Je remonte alors la vallée jusqu’à Niagara Falls (NZ) situé dans le village éponyme. Nommées ainsi par un voyageur local à son retour du Canada, ces chutes d’eau, ou plutôt cascades, même pas, je ne trouve point de mot pour définir ce petit rapide chutant d’à peine 1 mètre. Aussi minuscules qu’elles puissent paraître, leur influence sur l’économie locale fut importante puisqu’elles arrêtèrent complètement la remontée des scows: troncs d’arbre et blés devaient donc transiter par voie de terre depuis l’intérieur du pays avant d’être transbordés sur un bateau ici à Niagara pour rejoindre Dunedin.

Direction Catlins Forest, je me permets une petite halte à Waikawa pour d’une part éliminer déchets et bouteilles que je transbahute depuis quelques jours, et surtout  pour me restaurer. Il est presque l’heure de l’apéro, eggs and bacon seront les bienvenus. Deux autres arrêts touristiques seront nécessaires, l’un pour admirer l’ancienne auge en ciment, dans laquelle s’abreuvèrent les cheveux de la diligence suite à la rude montée de Cemetary Hill, l’autre pour regarder les vestiges de la vieille route empruntée par cette ligne. Je serai toutefois incapable de découvrir la moindre trace sur 500 mètres d’une route terminant en cul-de-sac.

De retour sur une route de gravier – sans en emprunter aucune, il est impossible d’appréhender les Catlins dans leur intégrité -, j’arrive enfin à Waikawa Forest, l’une des rares forêts dont une partie de la végétation n’a pas été influencée par le fort développement de la région à la fin du XIXe siècle. Sur le prospectus, la note suivant la description de la ballade m’avait interpellée, indiquant qu’un bon niveau de forme et qu’une certaine expérience est requise. Le traditionnel panneau du DOC, au début du tracé, met en garde, quant à lui, contre un chemin mal plat et glissant, ainsi que des cours d’eau à traverser à gué. Je m’en réjouis d’avance, et d’ailleurs je n’en ressortirai pas déçu.

Le tracé s’enfonce dans les hautes herbes avant de disparaître dans l’univers sombre de la végétation touffue : feuillus aux troncs recouverts de mousse, fougères-arbres, lichens, racines luisantes, tout transpire d’humidité; à peine un rayon de soleil frappe une surface, que de la vapeur d’eau s’élève de cette dernière. Les verts sont éclatants, les bruns lumineux, … mais tout baigne dans l’ombre de la canopée. Et le chemin, proche de ceux de chez nous, déroule son ruban sinueux entre les arbres. A la place de pierres pour traverser les endroits boueux, des tronçons de pieds de fougère, quelques planches de bois, maintenues par des piquets, pour former de rudimentaires escaliers dans les endroits pentus et éviter des glissements de terrain, … Les cours d’eau à traverser ne seront toutefois que de petits ruisseaux, aisément franchissables d’un long pas, et les endroits glissants, à moins de ne pas savoir poser ses pieds correctement, ne sont pas de véritables dérupes. Sans offense, je n’y amènerai quand même pas mes grands-parents, le chemin reste quand même mal plat.

Et les chutes d’eau? Sans rentrer dans les spectaculaires telles Breidal Vell ou  celle de Kerikeri, elles sont bien jolies. Au pluriel, car il y en a deux. La petite, située plus bas, déverse l’eau en un large ruban, sur une hauteur raisonnable, alors que sa grande soeur, en amont, projette son puissant jet dans un magnifique amphithéâtre sauvage. Il n’est toutefois possible de l’admirer pleinement qu’en traversant la rivière, le pont ayant été emporté par quelques précédentes crues, un peu d’acrobatie  sur de gros rochers, conglomérats de sable et de cailloux recouverts de lichen, permet d’éviter de mettre les pieds dans l’eau. Mais le coup d’oeil vaut le coup: la longue cascade est cernée à gauche par une falaise de molasse, verdie par des mousses, ornée d’une couronne de fougères descendant en grappe, alors qu’à droite la forêt touffue, prenant appui sur de gros blocs, laisse apparaître quelques gigantesques arbres morts, penchés au-dessus du cours d’eau. Magnifiques ballades, sans compter que j’ai oublier de décrire la sérénade des Tuis et de leurs incroyables battements d’ailes. Je vous en avait déjà parlé, mais j’ai découvert aujourd’hui le volatile à l’origine de ce bruit : le pigeon des bois, un oiseau bien plus massif que son cousin des villes.

Déjà le milieu de l’après-midi, le temps s’écoule définitivement trop vite, le dernier arrêt d’importance dans les Catlins sera Waipapa Point, sur lequel est érigé un phare dont la cloche sonna le 1er janvier 884 pour la première fois, annonçant la présence de récifs au large. Il faut dire que l’endroit a connu le pire désastre maritime de la Nouvelle-Zélande lors du naufrage du SS Tararua le 29 avril 1881, avec la mort de 131 passagers sur les 151 embarqués. En début d’après-midi, alors qu’il s’écrase contre les rochers, les naufragés sont tout d’abord confiants, lorsque l’un des leurs a réussi à nager les 300 yards jusqu’au rivage pour prévenir des secours. Toutefois, ils arriveront trop tard, et à mesure que la journée avance, la panique s’accroît à bord, surtout lorsque la mer se fait de plus en plus agitée. Finalement, à 2 heures du matin, un dernier cri se fait entendre, et les corps seront rejetés sur le rivage. Leur décomposition étant trop rapide, ils seront enterrés dans un lopin de terre jouxtant la plage. Si une stèle et trois pierres tombales marquent l’endroit, cela n’empêche pas les moutons d’y venir pâturer en paix.

De ce cimetière, Tararua Acre, je gagnerai le phare en marchant le long de plage, à la bordure du ressac. Il paraîtrait que des sables mouvants hantent les pieds des dunes. J’ai pris beaucoup de plaisir à respirer cet air chargé d’embrun, le nez au vent, la veste claquant dans les rafales. Moment intemporel, perdu dans l’infini bleu de l’océan. Peu avant la pointe, je remonte sur les dunes, sous le regard bienveillant de deux gros lions de mer mâles gardant le troupeau. Le phare, dans sa blanche livrée de rigueur, est surmonté d’une petite girouette rouge vif. A ses côtés, un massif d’arbres aux troncs couchés par le vent, à la frondaison sculptée par les airs, marque l’emplacement de l’ancien bach des gardiens. Aujourd’hui, seules deux poutres de fondation résistent encore. Dos au vent, le retour jusqu’à Hibiscus est bien plus véloce.

Dernière étape de la journée : Fortrose, la porte d’entrée ou de sortie à l’est des Catlins. J’y trouve une pierre, la dernière de l’ancienne forge de Fortrose, qui fut aussi une fonderie durant l’Age d’Or de la région. Il en sortait marmites à graisse pour les baleiniers,  bougies et éléments de wagon pour les trains destinés à sortir les troncs de la forêt, ou encore divers éléments de machines à vapeur. Un peu à l’écart, le cimetière dans lequel est enterré le capitaine du SS Tararua fonctionne à la manière de celui d’une grande ville avec ses quartiers et un immense tableau récapitulant la position des tombes, le nom et le prénom de l’enterré, ainsi que sa date d’inhumation.  Sinon je profite de rajouter quelques litres d’essence dans le réservoir, avec 400 km au compteur depuis le dernier plein, il me serait théoriquement possible d’atteindre Invercargill situé une soixantaine de kilomètres, mais je préfère ne pas tomber en rade en pleine campagne.

Invercargill, une ville dépeinte comme triste et grise par les voyageurs. Il faut dire que coincée entre les Catlins et Fjordlan, elle aurait bien de la peine à rivaliser avec ces merveilles de la nature. Pourtant, durant mon bref arrêt, je ne la trouve pas dénuée de charme avec sa rue principale ornée de façades de la fin XIXe/début XXe siècle, si particulières à ces villes du Nouveau Monde. Passage par le supermarché pour acheter quelques effets qui me seront sans doute nécessaires sur Stewart Island, puis je me trouve un petit coin pour dormir. Alors que je réchauffe mon curry, un orage éclate. Je me réfugie à l’intérieur pour finir de cuisiner : opération délicate lorsque le réchaud est coincé derrière l’évier, mais cela m’évite quelques aller-retour sous une pluie battante. La seule obligation, une grande aération à la fin du repas pour éviter que toute la vapeur générée ne condense au petit matin, et ne se transforme en déluge intérieur.

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J15 – Albatros, pingouins et moutons

26 05 2011

Nugget Point, jeudi 26 mai 2011, 18h40

Trajet : Dunedin – Otago Peninsula – Nugget Point (Catlins)

D=2847.4 km

Alors que je dormais paisiblement, les bruits de klaxons d’une voiture, passant en trombe à côté de mon campervan, me tirent du sommeil. Sans doute un néo-zélandais mécontent que je parque mon véhicule sur cette petite place avec une vue englobant Otago Harbour. Je dois reconnaître que je suis un peu moins frais que les autres matins, quand la veille au soir, je me suis contenté d’eau ou d’un verre de rouge pour souper et que je rejoignais Morphée avant 22h00.

Ah, le Sud de la Nouvelle-Zélande, sa grisaille, son brouillard, sa fine bruine, je crois que j’ai définitivement quitté ces plaines où l’été indien ne cessait de perdurer. Qu’à cela ne tienne! Poursuivons notre descente méridionale. Mais avant, un petit détour d’une soixantaine de kilomètres jusqu’à Taiaroa Point, l’extrémité de la péninsule d’Otago, s’impose. Sur le chemin aller, je longe la rade d’Otago; la route suit les courbes de Broad Bay, Portobello Bay, … Les nuages recouvrent l’intégrité du paysage, noyant dans les brumes les monts au-dessus de Dunedin et Port Chalmer, rappelant les anciennes contrées celtiques. Le long du rivage, de pittoresques baraquements de pêcheurs s’avancent sur la mer, montés sur pilotis, une simple rampe en bois pour mettre à l’eau un canot ou encore plus moderne, un kayak de mer. J’arrive enfin à Taiaroa Point, un des deux seuls endroits au monde où l’albatros royal niche. En règle général, une visite en fin d’après-midi, lorsque les airs sont plus forts, permet de voir ces oiseaux aux ailes de géant planer, ou plutôt voler sur place face aux bourrasques de vent. J’aurai toutefois le plaisir d’en observer quelques uns, deux partant vers le large à la recherche de nourriture, et un autre tournoyant lentement au-dessus de la pointe. Définitivement, la finesse, conjuguée à l’envergure de leurs ailes, en fait de magnifiques volatiles marins. J’aurai une discussion passionnante avec le conservateur du Royal Albatros Center à propos de ces oiseaux, ainsi que sur la faune aérienne de Steward Island, qui se conclut par un enthousiaste : « vous verrez, vous allez adorer : ici, nous avons les oiseaux marins, là-bas, en plus des chemins boueux, il y a tous les oiseaux du bush qui ne cessent de se répondre ».

albatros royal (Taiaroa Point)

Au moment de partir, un albatros survole le parking, plongeant en un élégant virage sur tribord avant de partir vers le large, me laissant un impérissable souvenir. En quittant la péninsule d’Otago par Highcliff Road, peu après avoir dépassé Harbour Cone, un mont qui mérite son nom, j’aperçois au bord de la route un panneau de signalisation indiquant « Stock ». Sachant que les stocking trucks sont les camions pour transbahuter les moutons d’un bout à l’autre du pays, est-ce que j’aurai l’agrément d’observer le changement de parc d’un troupeau ? Je m’arrête le long d’une clôture, cinquante mètres plus loin que le portail grand ouvert. Au bout de quelques minutes, j’entends un sourd grondement, accompagné d’aboiements et de pétarades de moteurs. Soudain, une marée blanche déferlant d’un pré, poursuivie par un chien, un berger sur une moto de trial et le patron sur un quad, est contenue dans un enclos de taille réduite. Le portail est alors ouvert, et les moutons traversent la route en quête d’un pâturage à l’herbe verte. J’apprendrai par après que le cheptel est constitué de 1500 têtes. Cela en fait des gigots!

marée de moutons - à l'étal

Je quitte définitivement la péninsule, et profite d’un dernier passage à Dunedin pour faire le plein. Enfin, ce sera plutôt une pompiste qui remplit le réservoir et, alors que je m’apprête à vérifier la pression des pneus, insiste pour le faire, tout en discutant de ma destination. Et pour la petite histoire, c’est l’endroit où j’ai payé le moins cher mon litron d’essence. Quand je vous disais que les néo-zélandais sont des exemples de générosité. Ayant fait quelques courses hier soir, je suis fin prêt pour aborder les Catlins, cette région sauvage située au Sud-Est de South Island.

Toutefois, à peine après avoir quitté les faubourgs de la cité écossaise, je m’arrête pour une petite balade afin d’observer un exemple d’excentricité. Dans les années 1870, le Capitaine Cargill, afin de donner, ou plutôt de créer, un accès à une plage privée décida de creuser un tunnel dans une falaise pour rejoindre le niveau de la mer. Aujourd’hui, même les désargentés peuvent emprunter l’escalier en béton pour rejoindre la plage. Toutefois, je ne m’aventurerai pas à m’y baigner. J’avais été impressionné par les vagues d’Oponini sur la côte Ouest dans le Far North. Du sentier descendant depuis le parking jusqu’à l’entrée du souterrain, le grondement du ressac se fait entendre et, à proximité du bord de la falaise, les coups de boutoirs des vagues peuvent presque se faire ressentir. Le déchaînement de la houle du Pacifique contre les falaises est tout simplement grandiose. Les vagues éclatent en gerbe, les embruns s’envolent dans les prés. A peine la vague a-t-elle déferler qu’elle se reforme dans l’écume de la précédente et s’abîme en un nouveau rouleau. Arches, courbes, corniches, blocs écroulés, pointes … découpent le rivage, modifiant les lames qui s’entrecroisent; les vagues s’entrechoquent, conduisant à d’admirable envolée de flots au-dessus de la mer déchaînée. Au niveau de la plage, le spectacle est encore plus terrible: les vagues semblent s’élever encore plus hautes, les lames semblent redoubler d’ardeur pour abattre ces murailles verticales.

la houle tentant d'abattre les murailles (Tunnel Beach)

De retour sur la SH1, que je ne quitterai qu’à Balclutha, je traverse le Sud de l’Otago, une région, qui est, sans trop de surprise, pastorale. Toutefois, les douces courbes des collines, les bosquets de conifères et de feuillus, les vaches paissant tranquillement ne sont pas sans rappeler le plateau fribourgeois, l’esthétisme des grandes fermes gruyériennes en moins, remplacé ici par l’immonde hangar métallique. Après avoir passé un panneau me souhaitant la bienvenue dans les Catlins, je m’arrête à la réserve du Bush d’Awaki afin d’aller regarder de vieux totaras, âgés de 300 ans. Une petite route de gravier me mène jusqu’à un sentier traversant des prés privés. Au bout de quinze minutes j’arrive enfin à la réserve végétale, accueilli par un concert de cris d’oiseaux. Depuis que je suis en Nouvelle-Zélande, jamais je n’avais entendu pareille animation : chants, battements d’ailes, bruissements dans les branches, la forêt semble douée d’une vie propre. Et contrairement à tout autre endroit où le silence se fait dès qu’un humain s’approche ou se fait entendre, ici, les bruits continuent. Une véritable surprise, encore grandie par la beauté de ce sous-bois, où peu de promeneurs doivent venir s’y balader, compte tenu de la petite marche pour y accéder. Et c’est à cela que ressemble le bush de Steward, à cette vie foisonnante, …

Alors que la fin de l’après-midi approche, je m’en vais à Nugget Point, véritable porte d’entrée des Catlins. A l’approche de la pointe, la sauvagerie de la région fait surface: landes, bushs poussent à profusion, les douces collines sont remplacées par un paysage plus abrupt, la molasse beige est troquée contre des falaises grises ou du basalte noir, les verts verdoyants des champs se muent en une palette de verts foncés. Et pour ne rien gâcher, les nuages, qui ne se sont pas levés, floutent artistiquement le paysage, le plongeant dans une ambiance mystérieuse. J’en tombe déjà amoureux.

Nugget Point

Je finirai ma journée par une opération Pingouin à Roaring Bay. Seul, alors qu’un jeune couple franco-kiwi a abandonné la partie, je me planque dans la cache, jumelles, appareil photo, habits chauds, timtam au chocolat noir et beaucoup d’espoir. Au bout d’une demi-heure / trois-quarts d’heure, l’attente est récompensée: un premier pingouin à yeux jaunes sort de l’eau en se dandinant. Il traverse la plage, s’agite pour passer par-dessus un tas de bois flotté, et alors que je ne m’y attendais pas le moins du monde poursuit sa route en direction du bush et commence à escalader la pente par petits sauts successifs pour rejoindre son nid, situé dix mètres plus haut. Comique, voilà la vérité. L’arrivée d’un deuxième pingouin confirmera que le comportement du précédent n’était pas le moins du monde excentrique. J’assisterai aussi à un intense moment de communication, ponctué de ces nombreux cris ayant nommé véritablement ces pingouins, hôiho. Ayant remisé mon matériel, j’observerai sur le chemin du retour trois autres volatiles sortir de l’eau, mais la tombée de la nuit est trop avancée pour me permettre de suivre leur mouvement.

Pingouin Hoiho (pingouin à yeux jaunes)

De retour au campervan, il est l’heure du souper. Etant à Nugget Point, je comptais me faire un petit curry de poulet, mais je me rends compte que j’ai malheureusement oublié d’acheter la viande. Rassurez-vous, je ne mourrai pas de faim, et apprécierai goulûment mes pâtes crème-saumon-citron, suivies d’un petit morceau de fromage et d’une excellente stout, très chocolatée, bien qu’un peu fraîche, de la brasserie Brew Moon. Ce soir, je serai bercé par le bruit du vent qui souffle sur cette pointe.

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A la découverte du Far North : Cape Reinga – Waipoua Forest

25 04 2011

Frienz, Auckland, 27 avril 2011, 18h23

Aujourd’hui, levé de bonne heure, j’avance mon campervan de 500 mètres jusqu’au parc du Cape Reinga, où trois demoiselles débarquent de leur voiture. Etudiantes en échange dans la ville de Dunedin au fond de la côte est de South Island, elles profitent des vacances pascales pour faire un saut dans le Nord, réputé plus chaud à cette saison. Toutefois, le temps n’est pas au soleil, et un vent d’Ouest à décorner un bœuf souffle sur le bout septentrional de la Nouvelle-Zélande, apportant avec lui nombre de nuages gris, quelques gouttes de pluie et des traînées brumeuses s’accrochant aux aspérités montagneuses. L’ambiance est bien différente de bon matin, lorsqu’il est possible d’embrasser du regard le paysage environnant. Comme une seconde découverte, où un autre sens, la vue, devient prépondérant : le ressac entendu hier soir ne semble plus qu’un murmure, alors que le vent n’a pas faibli, par contre, la luminescence des embruns se magnifie en fines dentelles et la texture de l’eau se détaille, les vagues prennent du relief,  les couleurs réapparaissent, une véritable renaissance.

Mon campervan au petit matin

Comme hier soir, le phare surgit très rapidement derrière la crête. Erigé presque au bout de la péninsule, il surplombe de 162 mètres la mer en contrebas. Chemin faisant, la croisée des mers apparaît, là où la mer de Tasmanie vient heurter violemment l’Océan Pacifique. Les vagues, poussées par leur vent respectif, viennent déferler les unes sur les autres, dessinant un croissant blanc d’embruns au large de la côte. De temps à autre le choc projette l’écume à plusieurs mètres au-dessus de l’océan. Je ne me lasserai pas de regarder. Le spectacle est aussi intéressant en contrebas, où les vagues viennent mourir en gros rouleaux sur la plage, à moins qu’elles ne s’écrasent contre les rochers formant l’extrémité du Cape Reinga (Te Rerenga-Wairua). Sur ce dernier un pohutukawa résiste aux ardeurs du temps depuis plus de 800 ans. Selon les légendes maories, les âmes des défunts rejoignent le monde spirituel en descendant le long de ses racines, après avoir remonté toute la péninsule Aupouri. Pour ma part, je vais remonter jusqu’à mon véhicule, sans oublier toutefois de gravir la colline autour de laquelle s’enroule le chemin. Au sommet, malgré les rafales qui tentent de me faire vaciller, j’y prendrai mon petit déjeuner, humant l’air marin, et admirant les plages plus à l’est rejoignant le cap Maya van Diemen. Les nuages prennent toutefois un malin plaisir à perdre de l’altitude, et à embrumer le paysage au loin, restreignant mon horizon à quelques centaines de mètres.

Cape Reinga et la croisée des mers en arrière plan

Avant d’embarquer dans mon van, je récupère sur le parking une luge en plastique, et bien que l’un de ses côtés soit fendu, il s’agit d’un instrument parfait pour la glisse. A Te Pika, je tourne à gauche, et traverse un vaste pâturage verdoyant coincé entre les landes de l’extrémité Nord de la péninsule, et les gigantesques dunes de sables marquant le commencement de Ninety Miles Beach sur la côte ouest. Sitôt débarqué, je retire mes lourds souliers de marche, et m’élance à l’assaut des pentes sablonneuses. Il est encore plus difficile d’y progresser que dans une bonne poudreuse fraîchement tombée, mais j’atteins le sommet assez rapidement. Et bien voilà, il est  temps de se lancer à la découverte du sandboarding, soit descendre une dune en glissant sur n’importe quel instrument : luge, surf, ou encore simple planche de bois. Fun, rigolo, mais l’activité se révèle rapidement abrasive, sans compter le désagrément du sable projeté dans le visage par le vent et la vitesse, avis partagé par deux autres touristes qui s’essaient aussi à cette activité.

Moi, peu avant de tester l'abrasion du sable lors d'une chute mémorable. J'en ai encore les dents qui crissent

Avant de s’asseoir, gros nettoyage afin d’enlever un maximum de grains de sable, mais ce dernier, humidifié par la bruine de la nuit passée, reste collé à la peau. Rien n’y fait, seule une bonne douche permettrait de les enlever. De retour sur la route principale, je la quitterai rapidement, direction Surville Cliffs, le point le plus au Nord de la Nouvelle-Zélande, que je m’étais promis de visiter. La lecture d’une carte topographique du pays m’avait appris qu’une route, terminant en cul de sac, se prolongeait en sentier jusqu’aux falaises : une belle balade d’une heure et demie en perspective. Quelle ne fut pas ma déception, lorsqu’arrivant à la bifurcation, je tombe sur une grosse barrière cadenassée au milieu de la route, avec un panneau indiquant propriété privée, accès interdit. Je serai donc privé de ce point extrême. Pour me réconforter, je poursuis mon chemin jusqu’à Spirit Bay, située au bout de la route secondaire. Le jeu en valait la chandelle, la plage Te Horo est encore vierge de toutes traces, j’y laisserai les premières empreintes en allant profiter d’un petit bain matinal, décrassage obligatoire après le sandboarding. Je préfère être salé que sablé pour le reste de la journée.

Une déferlante à Spirit Bay

Je redescends la péninsule presque d’une traite, quelques arrêts pour prendre des photos, et peu avant d’arriver à Paparore, je m’arrête au Gumdigger Park. J’ai évoqué précédemment que les maoris troquaient des gums de kauris contre des mousquets européens, sans en avoir donner aucune explication. Il faut dire que jusqu’à aujourd’hui, je ne connaissais ni la signification de gums, ni l’allure végétale d’un kauri. Tout d’abord, le kauri, qui pousse en Nouvelle Zélande, est endémique à la région du Far North. De son nom latin agathis australis, il appartient à la famille des conifères. La gomme de Kauri est la résine secrétée par l’arbre suite à un endommagement, afin d’étanchéifier la cicatrice. Lorsque l’arbre grandit, l’écorce tombe, et avec elles les morceaux de gomme. Si les maoris ramassaient les gums tombés des arbres, les européens commencèrent à aller la chercher dans les frondaisons, ou encore à creuser le sol pour la déterrer. Il y a quelques milliers d’années, une forêt de kauri occupant le début de la péninsule fût complètement abattue suite à un cataclysme et les troncs furent conservés dans les marais. Les colons commencèrent alors à creuser le sol à la recherche des gums enterrées, d’où leur nom de gumdiggers. Les maoris utilisaient principalement la gomme pour la cuisson et l’éclairage en raison de ses propriétés combustibles, à moins d’être utilisée comme pâte à mastiquer ou comme pigment pour les tatouages. Les européens trouvèrent rapidement le moyen de la transformer en verni de haute qualité, ou encore à des fins plus commerciales comme adjuvant dans des peintures, revêtement en linoléum. Bien que le travail soit dur et sale, il attirait un grand nombre de travailleurs. La raison de l’adjonction d’un gumdigger croate à la sculpture Pou de Whangarei est facilement expliquée quand l’on sait que près de 8000 dalmates débarquèrent en Nouvelle-Zélande pour y creuser des trous et chercher les gums. Ce que la nature mit plusieurs milliers d’année à produire fut complètement épuisé en moins d’un siècle. Alors qu’à la fin du XIXe siècle, il était courant d’utiliser un gum comme cale-porte, la moindre chips (gum de petite taille) vaut aujourd’hui quelques dollars.

Différentes gums de kauri

Quelques kilomètres plus loin, je visite la salle d’exposition de l’entreprise Ancient Kauri Kingdom, qui transforme les fûts de kauris, conservés depuis plus de 50’000 dans les marais, en objet usuel : table, services à salades, plats, fauteuil, … Alors qu’à l’époque des gumdiggers le tronc était considéré comme un déchet, car aucune gums ne s’y trouvait le long, aujourd’hui ces futs valent de l’or. En effet, la plupart des kauris enterrés étant âgés de plusieurs centaines d’années lorsqu’ils furent abattus, leur circonférence est gigantesque. Peut être, comme moi, lorsque vous étiez enfant, vous avez rêvé d’un escalier sculpté à l’intérieur d’un tronc gigantesque, et bien l’unique exemplaire au monde y est exposé. Pièce maîtresse de l’exposition, elle est bien sûr non disponible à la vente.

L'escalier sculpté dans le fut d'un ancien grand kauri des marais

Je reprends ma route vers le Sud. Comme m’avaient prévenu quelques amis, la côte ouest est beaucoup moins riche en paysage que la côte est. Effectivement, le paysage est plus monotone, les prairies sont entrecoupées de forêts, pour la plupart colonisées par des pins européens. Pour découvrir les essences locales, il faut prendre le temps de marcher dans les parcs forestiers du Northland, temps qui me fait malheureusement défaut. Mes arrêts étant moins nombreux, je sais que j’ai atteint les rives d’Hokianga Harbour lorsque la mangrove remplace rapidement toutes les autres espèces végétales. Un petit arrêt à Kohukohu me permet de découvrir un village possédant une grande densité de maisons victoriennes construites en bois de kauri. Cet halte me coûtera les 5 petites minutes de retard accumulées sur l’heure de départ du ferry, devant me mener de l’autre côté de la rade. Devant patienter une petite heure, je profite de me préparer un bon plat de pâtes que je déguste avec vue sur Hokianga Harbour, la rive étant complètement dégagée de cette mangrove impénétrable.

Hokianga Harbour

Une fois de l’autre côté, à Rawene, je me dégourdis encore un peu les jambes en faisant quelques pas dans ce village, conservant un grand nombre de vieux bâtiments et comptant pas moins de six églises. Lors de la préparation de ces courtes vacances, j’avais planifié de faire un saut à Wairere Boulders Park, un énorme pâturage où d’énormes blocs basaltiques furent sculptés par l’acidité des anciennes forêts de kauris. Toutefois, je n’aurai point le temps de faire le détour, et repars dans la direction opposée, vers Oponini et Omapere. Ces deux villages font faces à North Head, la tête de la côte nord, une gigantesque dune de sable fermant l’embouchure de Hokianga Harbour, où une barre de rouleaux est visible. Le point de vue d’Arai-Te-Uru, situé sur les falaises de la rive sud, permet de profiter pleinement des déferlantes de la longue houle de la mer Tasmane sur les hauts-fonds situé à l’entrée de la rade. Le théâtre est magique, et ni vidéo, ni photo ne permettraient de capter l’intensité des mouvements et la puissance des vagues.

Déferlantes à l'entrée d'Hokianga Harbour

Quelques kilomètres plus loin, la route pénètre dans Waipoua Forest, la forêt où nombre de kauris vieux de plusieurs centaines d’années poussent encore, épargnés par les hordes de colons et de maoris à la recherche de son précieux bois. La végétation est dense, deux murs impénétrables semblent érigés de part et d’autre de la route, les places d’évitement sont petites et rares. J’arrive rapidement au sentier menant à Tane Mahuta, le kauri nommé d’après le Dieu maoris de la forêt. Si les chiffres sont impressionnants : 51 mètres de haut, 13.8 mètres de circonférence, 255.5 mètres cubes de masse ligneuses font de lui le plus grand kauri vivant. Le voir fait pleinement ressentir ce que le terme grandeur possède au plus profond de lui même. Je crois qu’il n’y a rien à ajouter d’autre, et juste le contempler, de longues minutes.

Tane Mahuta dans toute sa grandeur

Le crépuscule est tombé pendant mon admiration de Tane Mahuata, je reprends mon chemin, et parcours environ 2 kilomètres vers le sud avant de tomber sur le parking du DOC (Departement of Conservation), d’où partent trois sentiers vers trois autres grands kauris. Bien que la nuit soit prête à tomber, je m’aventure, une frontale dans mon sac à dos sur le chemin menant à Yakas, le septième plus grand de son espèce. Peu à peu, l’obscurité gagne la forêt, et la faune se réveille. Lorsque j’arrive à Cathedral Cove, un lieu où de nombreux jeunes kauris poussent parmi quelques grands anciens, dont Yakas, elle est complètement tombée. Ayant marché doucement, sans lampe, je serai récompensé d’attendre encore un moment, à l’affût des bruits nocturnes : j’entendrai deux cris particuliers, et si j’avais déjà une bonne idée des animaux ayant pu les émettre, un petit contrôle effectué mercredi matin m’a persuadé que j’avais vu juste. L’un était proche du hululement, celui de la chouette morepork, et l’autre celui du très célèbre kiwi, dont le nom est très proche de son cri « ki-oui ». Sans doute le meilleure souvenir de ces cinq jours.De retour de ma balade en même temps qu’une visite guidée nocturne avec un responsable du DOC, ce dernier attendra que je quitte le parc afin d’être sûr que je ne profite pas de l’opportunité d’y dormir, avant de partir à son tour. Toutefois, cela ne marche pas avec mon esprit retors qui m’a poussé à y revenir 10 minutes plus tard, pour profiter d’une excellente nuit en pleine forêt de Waipoua, une des dernières demeures des grands Kauris. Je n’aurai toutefois pas la chance d’entendre une deuxième fois la faune nocturne: le vent s’est mis à souffler, et bientôt une averse s’est mise à tambouriner sur le toit de mon gîte.

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A la découverte du Far North : Russel – Cape Reinga

24 04 2011

Frienz, Auckland, 26 avril 2011, 21h30

A l’instar des deux autres matins, le ciel est nuageux, quoique un peu plus gris. Seconde mission du matin, après celle de l’ineffable petit déjeuner, descendre vers le Sud jusqu’à Kawakawa, pour admirer des toilettes publiques. Kawakawa n’a rien d’exceptionnel, il s’agit d’une ville kiwi comme les autres, à l’exception  du numéro 60 de Gillies Street, position des susmentionnés sanitaires. Les plans, ainsi que la décoration de ces derniers est le fruit de l’artiste et éco-architecte autrichien Friedensreich Hundertwasser, ayant passé sa vie et trépassé dans une maison isolée sans électricité de cette ville. Les photos sont plus parlantes que les mots pour son œuvre, mosaïque de verres et de céramiques bariolées.

Vue extérieure des toilettes Hunderwasser à Kawakawa

De retour à Paihia, bien qu’il s’agisse d’un must de faire un tour dans la Bay of Islands pour découvrir ses merveilles, la météo incertaine me pousse à ne pas choisir cette option. L’arrivée massive d’une foule débarquant de plusieurs bus, pour embarquer qui sur les ferry, qui sur les jetboats me confortera dans ma décision. Je reviendrai un jour, pour y naviguer, que dis-je! pour y voguer sur un voilier à mon bon plaisir, mais en dehors de la saison touristique, bien entendu. L’alternative a tout pour me séduire avec son attrait historique. Si j’ai attendu plus de 20 ans en Suisse avant de me rendre sur le Rütli, la prairie où fut conclu le pacte originel entre Uri, Schwyz et Unterwald, fondateur de la Suisse, il ne m’aura pas fallu 2 mois pour fouler le sol sur lequel fut signé le traité faisant d’Aotearoa, une nation à part entière sous l’égide du Commonwealth. Je quitte avec joie Paihia et ses  hordes de touristes, pour Waitangi, situé de l’autre côté de la rivière Haumi. Le seul point intéressant de la ville est sans doute l’église St Paul’s Church, construite en 1925 en pierres basaltiques issues des carrières de Kawakawa, sur l’emplacement de la première église d’Aotearoa.

St Paul's Church à Paihia

Si la fondation de la Suisse est basée sur une légende, l’histoire de la Nouvelle-Zélande est très bien documentée. D’ailleurs, il est nécessaire de vous la conter en quelques mots : si la majorité des relations entre maoris et colons sont positives, certaines tensions existent quant aux terres et aux propriétés. De plus, avec l’arrivée toujours plus nombreuse de baleiniers, de navires, de repris de justices, de marchands, de missionnaires catholiques, Bay of Islands devient bondée. Kororareka gagne son surnom d’Hell-Hole of Pacific. James Busby est ainsi mandaté en tant que Résident Britannique par le gouvernement anglais pour y remettre un peu d’ordre. Arrivé en 1833, il n’aura que très peu de ressources pour mener sa mission à bien. Toutefois, ses relations avec les maoris sont excellentes. En 1834, il obtient même de l’amirauté pavillon maritime et régistration pour les navires maoris. En 1835, lorsqu’un français, Baron de Thierry, s’autoproclame Souverain Chef  d’Aotearoa, il arrive à rassembler 35 chefs maoris de l’île du Nord, qui finissent par signer la Déclaration d’Indépendance de la Nouvelle-Zélande. En début 1840, le Capitaine William Hobson débarque à Bay of Islands avec les pleins pouvoirs de la Reine d’Angleterre pour conclure un traité. Busby l’aidera à réviser son brouillon. Le Révérend Henry Williams et son fils finiront la traduction tard dans la nuit à la veille de sa présentation officielle. Le 5 février 1840, maoris et européens sont réunis par centaines à Waitangi. Après une nuit complète de discussion, 43 chefs maoris signent le traité, face à la Résidence (de Busby). Si en septembre de la même année, plus de 500 autres chefs ont paraphé des copies du traité, le 21 mai Hobson a proclamé la souveraineté de la Couronne Britannique sur la Nouvelle-Zélande. Si le débat sur l’interprétation du traité se poursuit encore de nos jours, il est surtout regardé comme un agrément entre deux peuples voulant vivre et travailler de commun.

Le mat planté à l'emplacement de la signature du traité, et la Résidence en arrière plan

Aujourd’hui le sol sur lequel fut signé le traité a quelque peu changé, mais nombre de symboles s’y trouvent. A commencer par le mât, planté à l’endroit précis où le document fut signé. Si, aujourd’hui, à son sommet flotte le drapeau de la Nouvelle-Zélande, il comporte à mi-hauteur encore l’Union-Jack et le pavillon maori. Ou encore la Résidence, un petit cottage où a logé James Busby durant ses années passées à Nouvelle-Zélande : des 4 pièces de 1933, le cottage s’est adjoint 4 chambres supplémentaires en 1940 au sud, et l’extension de la partie domestique a créé l’aile nord. Sans compter la marae, érigée lors de la fête du Centenaire et dont les sculptures rappellent les ancêtres des diverses tribus maories, ainsi que le canoë de guerre Ngatokimatawhaorua construit pour la même occasion. Et tout cela dans un cadre plus ou moins champêtre où la pelouse à l’anglaise côtoie les espèces indigènes, tant florales qu’animales.

Le canoë de guerre Ngatokimatawhaorua

S’il est possible d’observer l’ameublement du XIXe siècle d’une pièce où travailla Busby, la Résidence regorge de quantité d’informations sur le travail effectué lors de sa restauration, les différents agencements et extensions qu’elle a possédés ou encore comment Waitangi Treaty Ground a échu au peuple néozélandais suite au don de Lord et Lady Bledisloe de cette propriété achetée en 1932. L’abri, près de la plage où débarquait chaque matin du début de février 1840, abrite le canoë, une série de photos liées à sa construction, à partir du dernier grand Kauri abattu par volonté humaine, dont la souche est aussi présentée.

Le cabinet de Mr Busby

Quittant ces lieux historiques, je monte vers le Nord, effectue un bref arrêt aux décevantes chutes d’Haruru, tant en terme de hauteur, que de cachet. A Kerikeri, près du bassin naval en aval de rivière, demeurent les bâtisses de la mission du Révérend Samuel Marsend. La première, Mission House, datant de 1822, est la plus veille maison de bois. Elle trône au milieu d’un jardin à la … où nombre de plantes différentes sont présentées au public. A côté, Stone Store, le plus veille édifice en pierre du pays. Datant de 1836, il regroupe actuellement une boutique vendant de nombreux biens produits à la manière de l’époque, du clou américain aux différentes serpes et pelles de jardinage. Ma seule déception sera le refus de la mégère de m’incorporer à la visite guidée qui vient tout juste de débuter quand j’arrive, mais l’odeur du travail à l’ancienne, visible sur les objets, mérite la visite. Le tout est surplombé par l’église St James Anglican Church, ma foi assez jolie. Je quitte la ville en passant par Rainbows Falls, dont les chutes, hautes de 27 mètres, s’effectuent sur fond de falaise entaillée d’une profonde grotte horizontale.

Rainbow Falls, bien plus belles que les chutes de Whangarei

Frienz, Auckland, 27 avril 2011, 6h45 (GMT+12)

Sur le chemin me menant à Doubtless Bay, je quitte l’intérieur des terres afin d’admirer Matauri Bay, une plage de surf, longue de 18 kilomètres, et Wainui. Retour sur la Twin Coast Tourist Route qui me conduit jusqu’à Mangonui, signifiant littéralement « Grand Requin ». Le front de mer de ce joli port de pêche est orné de magnifiques bâtiments historiques, malheureusement à moitié cachés par les enseignes publicitaires des magasins et café situés au rez. Premier arrêt à Mangonui Fish Shop, un établissement de restauration spécialisé, comme vous l’aurez deviné, dans le poisson. Situé dans un bâtiment construit sur pilotis au-dessus de l’eau, sa marque de fabrique  sont les Fish’n’chips. Le filet de poisson de votre choix est prélevé directement dans l’étal face à vous, avant de partir de suite dans la friteuse, accompagné des pommes-de-terre. Quelques minutes plus tard, le Fish’n’chips ressort, est emballé par la gentille poissonnière-cuisinière, arborant pour Pâques de cocasses oreilles de lapin. Il ne reste plus qu’à aller sur la terrasse le déguster face aux voiliers et bateaux de pêche tranquillement ancrés dans la baie, à l’abri de l’île située au large. Je dois reconnaître que, pour l’instant, il s’agit des meilleurs que j’ai dégustés.

Succulent Fish'n'chips

Une petite promenade digestive m’amène à la découverte de Mangonui. J’arpente le long quai, avant de grimper dans le village. Au hasard, je découvre la bâtisse à l’abandon de la Bank of Australasia, le célèbre hôtel Old Oak, l’un des plus luxueux de Nouvelle-Zélande en son temps, l’église dont le clocher est une simple construction en bois, où la corde de la cloche pend à l’air libre, me donnant presque l’envie de l’entendre carillonner. En redescendant de l’autre côté, le point de vue sur le port en contrebas, ainsi que sur Doubtless Bay est magnifique. Un dernier détour me mène près de trois cottages, dont malheureusement le plus joli est en train de pourrir. Si aujourd’hui Mangonui survit grâce à la pêche et aux expéditions touristiques menée à Cape Reinga et s’y arrêtant pour s’empiffrer rapidement d’un fish’n’chips, ces esthétiques demeures furent bâties entre 1790 et 1850, lorsque l’industrie baleinière et l’exportation de bois de Kauri faisaient de ce village une cité prospère.

Cottage en attente de restauration

16h00, le temps passe définitivement trop vite et je dois quitter à regret ce pittoresque village, en direction du but ultime de ma journée, Cape Reinga, situé encore à quelques 160 bornes. Je ne peux toutefois m’empêcher de monter jusqu’à Rangikapiti Pa, dont les divers remblais des étages fortifiés du village maori sont clairement visibles. Je n’aurais pas la chance d’admirer un coucher ou lever de soleil, jugé splendide depuis ce lieu. Les rayons solaires, tout comme la côte au loin, sont estompés par le ciel nuageux. La péninsule de Karikari, en face, fermant la baie, la mer, tout l’arrière-plan disparaît dans des teintes grises, sur lesquelles le beige des quelques plages, et les verts des prairies et des péninsules recouvertes de forêts se détachent. La vue sur Doubtless Bay est grandiose. Pour l’anecdote le nom provient d’une entrée dans le livre de bord du Capitaine Cook qui nota qu’il s’agissait sans doute d’une baie lors de sa première entrée. Oui, mais une p***** de grande baie mon capitaine.

Doubtless Bay

Trêve de digression, il est temps de reprendre la route. Le paysage pour rejoindre Awanui, au pied de la péninsule menant à Cape Reinga est monotone, pâturages sur fonds collinéens, avec quelques bosquets épars, quelques fermes plantées de-ci, de-là. A 16h49 j’arrive enfin au fond de la longue langue de terre menant à la pointe Nord de la Nouvelle-Zélande. Un panneau indicateur me signale qu’il ne me reste plus que 104 kilomètres avant d’atteindre mon but. Je doute y arriver avant que le crépuscule ne tombe. Sur la première moitié du trajet, un nombre incalculable de véhicules redescendant vers le Sud me croisent, par contre seules deux voitures, roulant à tombeau ouvert, sans doute des locaux, me dépasseront. Le paysage reste immuable, encore et toujours des pâturages, et surtout des vaches, encore des bovins. Jusqu’à présent le nombre de moutons rencontrés est bien inférieur aux prédictions théoriques.

104 km du Cape Reinga

Si en longeant Houhora Harbour, le panorama se modifie avec cette langue d’eau salée à l’intérieur des terres conduisant à la présence de mangroves à proximité des côtes, ce n’est qu’après avoir passé Te Kao que les premières grandes dunes apparaissent, que les pâturages laissent la place à des forêts et des landes. Toutefois, le peu de place ne permet pas de s’arrêter tranquillement et comme la route est tout sauf rectiligne, je n’ose m’y arrêter en plein milieu. Avisant une petite route menant à une habitation, je m’y engage de quatre roues bien décidées. Impossible de remonter en marche arrière, le campervan reste posé sur trois roues, dont une seule est motrice, en contrebas, quelques bancs de sables limitent la place pour tourner. Bref, me voilà dans une situation quelques peu embêtante, quand soudain un kiwi débarqué de sa grosse jeep me lance un « You’ve got in troubles », auquel je ne peux que répondre « yep ». Après avoir tenté une énième tentative en marche arrière, habitué des automatiques, il prend le volant, et n’hésite pas pour effectuer un demi-tour en contrebas, à mettre les gaz et laisser un peu de gomme sur le gravier. La leçon, ne jamais hésiter à monter haut dans les tours en cas de situation problématique.

Une photo qui m'a valu quelques déboires. Je ne sais point si elle en vaut la peine

Me voilà reparti, après une petite demi-heure d’immobilisation. Je parcours les 50 kilomètres restants jusqu’au cap. L’impression est fantastique : rouler isolé, de nuit, dans l’obscurité la plus totale, sur la route serpentent sur la crête des collines, seuls mes phares percent l’obscurité, et éclairent les catadioptres et lignes de circulation du long ruban de bitume. Aucun arrêt supplémentaire, la nuit rend toute photographie impossible.

Seul mes phares percent l'obscurité de la lande

18h45, j’arrive enfin au parc, encore deux voitures y sont stationnées. Alors que je me prépare, embarquant lampe de poche, habits chauds et veste car le vent souffle à décorner un bœuf, les occupants sont de retour. Je descends alors tranquillement jusqu’au phare, situé presque à la pointe de Cape Reinga. Un chemin aménagé mène jusqu’au phare. Les cinq faisceaux lumineux de la lanterne rotative balaient à tour de rôle la lande et le large. Le bruyant murmure du ressac se fait entendre, couvert de temps à autre par le bruit des longues rafales de vent.

Même s’il est impossible de voir la mer, la luminescence blanche des déferlantes luit sur la noirceur de l’océan. Moment magique que de découvrir un phare de nuit. Je n’en ai pas souvent eu l’habitude, et encore moins de profiter de ses éclats aucunement troublés par les lumières d’une ville proche. Ici l’obscurité est la plus complète.

Phare du Cape Reinga, j'y suis enfin arrivé

Je mettrais fin à ce moment magique, en faisant un peu le zouave à l’autre bout du monde, jouant avec les divers réglages de mon appareil photo; je tenterai de saisir de fugaces moments ou encore profiterai de laisser ma silhouette fantomatique orner le mur. En remontant jusqu’au campervan, je croiserai mes premiers opossums vivants, quatre yeux ronds et brillant me fixant dans l’obscurité, plutôt troublant sur le moment. Je dormirai à 500 mètres du parc, sur une petite place d’évitement : au loin la lumière du phare du Cap Maya van Diemen scintille dans la nuit, et les rumeurs du vents et de la mer berceront mes rêves.

Et pour la petite histoire, afin de ne pas faillir à la tradition pascale, je me suis lancé dans une chasse aux œufs campervan, que j’avais préalablement cachés ce matin. Et bien sûr, je n’ai pas manqué de croquer les oreilles du lapin en premier.

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