J15 – Albatros, pingouins et moutons

26 05 2011

Nugget Point, jeudi 26 mai 2011, 18h40

Trajet : Dunedin – Otago Peninsula – Nugget Point (Catlins)

D=2847.4 km

Alors que je dormais paisiblement, les bruits de klaxons d’une voiture, passant en trombe à côté de mon campervan, me tirent du sommeil. Sans doute un néo-zélandais mécontent que je parque mon véhicule sur cette petite place avec une vue englobant Otago Harbour. Je dois reconnaître que je suis un peu moins frais que les autres matins, quand la veille au soir, je me suis contenté d’eau ou d’un verre de rouge pour souper et que je rejoignais Morphée avant 22h00.

Ah, le Sud de la Nouvelle-Zélande, sa grisaille, son brouillard, sa fine bruine, je crois que j’ai définitivement quitté ces plaines où l’été indien ne cessait de perdurer. Qu’à cela ne tienne! Poursuivons notre descente méridionale. Mais avant, un petit détour d’une soixantaine de kilomètres jusqu’à Taiaroa Point, l’extrémité de la péninsule d’Otago, s’impose. Sur le chemin aller, je longe la rade d’Otago; la route suit les courbes de Broad Bay, Portobello Bay, … Les nuages recouvrent l’intégrité du paysage, noyant dans les brumes les monts au-dessus de Dunedin et Port Chalmer, rappelant les anciennes contrées celtiques. Le long du rivage, de pittoresques baraquements de pêcheurs s’avancent sur la mer, montés sur pilotis, une simple rampe en bois pour mettre à l’eau un canot ou encore plus moderne, un kayak de mer. J’arrive enfin à Taiaroa Point, un des deux seuls endroits au monde où l’albatros royal niche. En règle général, une visite en fin d’après-midi, lorsque les airs sont plus forts, permet de voir ces oiseaux aux ailes de géant planer, ou plutôt voler sur place face aux bourrasques de vent. J’aurai toutefois le plaisir d’en observer quelques uns, deux partant vers le large à la recherche de nourriture, et un autre tournoyant lentement au-dessus de la pointe. Définitivement, la finesse, conjuguée à l’envergure de leurs ailes, en fait de magnifiques volatiles marins. J’aurai une discussion passionnante avec le conservateur du Royal Albatros Center à propos de ces oiseaux, ainsi que sur la faune aérienne de Steward Island, qui se conclut par un enthousiaste : « vous verrez, vous allez adorer : ici, nous avons les oiseaux marins, là-bas, en plus des chemins boueux, il y a tous les oiseaux du bush qui ne cessent de se répondre ».

albatros royal (Taiaroa Point)

Au moment de partir, un albatros survole le parking, plongeant en un élégant virage sur tribord avant de partir vers le large, me laissant un impérissable souvenir. En quittant la péninsule d’Otago par Highcliff Road, peu après avoir dépassé Harbour Cone, un mont qui mérite son nom, j’aperçois au bord de la route un panneau de signalisation indiquant « Stock ». Sachant que les stocking trucks sont les camions pour transbahuter les moutons d’un bout à l’autre du pays, est-ce que j’aurai l’agrément d’observer le changement de parc d’un troupeau ? Je m’arrête le long d’une clôture, cinquante mètres plus loin que le portail grand ouvert. Au bout de quelques minutes, j’entends un sourd grondement, accompagné d’aboiements et de pétarades de moteurs. Soudain, une marée blanche déferlant d’un pré, poursuivie par un chien, un berger sur une moto de trial et le patron sur un quad, est contenue dans un enclos de taille réduite. Le portail est alors ouvert, et les moutons traversent la route en quête d’un pâturage à l’herbe verte. J’apprendrai par après que le cheptel est constitué de 1500 têtes. Cela en fait des gigots!

marée de moutons - à l'étal

Je quitte définitivement la péninsule, et profite d’un dernier passage à Dunedin pour faire le plein. Enfin, ce sera plutôt une pompiste qui remplit le réservoir et, alors que je m’apprête à vérifier la pression des pneus, insiste pour le faire, tout en discutant de ma destination. Et pour la petite histoire, c’est l’endroit où j’ai payé le moins cher mon litron d’essence. Quand je vous disais que les néo-zélandais sont des exemples de générosité. Ayant fait quelques courses hier soir, je suis fin prêt pour aborder les Catlins, cette région sauvage située au Sud-Est de South Island.

Toutefois, à peine après avoir quitté les faubourgs de la cité écossaise, je m’arrête pour une petite balade afin d’observer un exemple d’excentricité. Dans les années 1870, le Capitaine Cargill, afin de donner, ou plutôt de créer, un accès à une plage privée décida de creuser un tunnel dans une falaise pour rejoindre le niveau de la mer. Aujourd’hui, même les désargentés peuvent emprunter l’escalier en béton pour rejoindre la plage. Toutefois, je ne m’aventurerai pas à m’y baigner. J’avais été impressionné par les vagues d’Oponini sur la côte Ouest dans le Far North. Du sentier descendant depuis le parking jusqu’à l’entrée du souterrain, le grondement du ressac se fait entendre et, à proximité du bord de la falaise, les coups de boutoirs des vagues peuvent presque se faire ressentir. Le déchaînement de la houle du Pacifique contre les falaises est tout simplement grandiose. Les vagues éclatent en gerbe, les embruns s’envolent dans les prés. A peine la vague a-t-elle déferler qu’elle se reforme dans l’écume de la précédente et s’abîme en un nouveau rouleau. Arches, courbes, corniches, blocs écroulés, pointes … découpent le rivage, modifiant les lames qui s’entrecroisent; les vagues s’entrechoquent, conduisant à d’admirable envolée de flots au-dessus de la mer déchaînée. Au niveau de la plage, le spectacle est encore plus terrible: les vagues semblent s’élever encore plus hautes, les lames semblent redoubler d’ardeur pour abattre ces murailles verticales.

la houle tentant d'abattre les murailles (Tunnel Beach)

De retour sur la SH1, que je ne quitterai qu’à Balclutha, je traverse le Sud de l’Otago, une région, qui est, sans trop de surprise, pastorale. Toutefois, les douces courbes des collines, les bosquets de conifères et de feuillus, les vaches paissant tranquillement ne sont pas sans rappeler le plateau fribourgeois, l’esthétisme des grandes fermes gruyériennes en moins, remplacé ici par l’immonde hangar métallique. Après avoir passé un panneau me souhaitant la bienvenue dans les Catlins, je m’arrête à la réserve du Bush d’Awaki afin d’aller regarder de vieux totaras, âgés de 300 ans. Une petite route de gravier me mène jusqu’à un sentier traversant des prés privés. Au bout de quinze minutes j’arrive enfin à la réserve végétale, accueilli par un concert de cris d’oiseaux. Depuis que je suis en Nouvelle-Zélande, jamais je n’avais entendu pareille animation : chants, battements d’ailes, bruissements dans les branches, la forêt semble douée d’une vie propre. Et contrairement à tout autre endroit où le silence se fait dès qu’un humain s’approche ou se fait entendre, ici, les bruits continuent. Une véritable surprise, encore grandie par la beauté de ce sous-bois, où peu de promeneurs doivent venir s’y balader, compte tenu de la petite marche pour y accéder. Et c’est à cela que ressemble le bush de Steward, à cette vie foisonnante, …

Alors que la fin de l’après-midi approche, je m’en vais à Nugget Point, véritable porte d’entrée des Catlins. A l’approche de la pointe, la sauvagerie de la région fait surface: landes, bushs poussent à profusion, les douces collines sont remplacées par un paysage plus abrupt, la molasse beige est troquée contre des falaises grises ou du basalte noir, les verts verdoyants des champs se muent en une palette de verts foncés. Et pour ne rien gâcher, les nuages, qui ne se sont pas levés, floutent artistiquement le paysage, le plongeant dans une ambiance mystérieuse. J’en tombe déjà amoureux.

Nugget Point

Je finirai ma journée par une opération Pingouin à Roaring Bay. Seul, alors qu’un jeune couple franco-kiwi a abandonné la partie, je me planque dans la cache, jumelles, appareil photo, habits chauds, timtam au chocolat noir et beaucoup d’espoir. Au bout d’une demi-heure / trois-quarts d’heure, l’attente est récompensée: un premier pingouin à yeux jaunes sort de l’eau en se dandinant. Il traverse la plage, s’agite pour passer par-dessus un tas de bois flotté, et alors que je ne m’y attendais pas le moins du monde poursuit sa route en direction du bush et commence à escalader la pente par petits sauts successifs pour rejoindre son nid, situé dix mètres plus haut. Comique, voilà la vérité. L’arrivée d’un deuxième pingouin confirmera que le comportement du précédent n’était pas le moins du monde excentrique. J’assisterai aussi à un intense moment de communication, ponctué de ces nombreux cris ayant nommé véritablement ces pingouins, hôiho. Ayant remisé mon matériel, j’observerai sur le chemin du retour trois autres volatiles sortir de l’eau, mais la tombée de la nuit est trop avancée pour me permettre de suivre leur mouvement.

Pingouin Hoiho (pingouin à yeux jaunes)

De retour au campervan, il est l’heure du souper. Etant à Nugget Point, je comptais me faire un petit curry de poulet, mais je me rends compte que j’ai malheureusement oublié d’acheter la viande. Rassurez-vous, je ne mourrai pas de faim, et apprécierai goulûment mes pâtes crème-saumon-citron, suivies d’un petit morceau de fromage et d’une excellente stout, très chocolatée, bien qu’un peu fraîche, de la brasserie Brew Moon. Ce soir, je serai bercé par le bruit du vent qui souffle sur cette pointe.

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J 13 – Mornes plaines du Canterburry et de l’Otago Nord

24 05 2011

Orore Point, mardi 24 mai 2011, 20h00

Trajet : Pukaki Lake – Oamaru

D=2457.9 km

Ce matin, je me suis réveillé juste à temps pour observer l’embrasement des nuages lorsque le soleil s’est levé sur le lac Pukaki. Je ne verrai pas une dernière fois le Mount Cook, les MacKenzies sont perdus dans les nuages. Je passe rapidement faire le plein d’essence à Twizel, ville construite en 1968 pour servir d’habitation lors de la construction du complexe hydroélectrique de Tekapo-Pukaki-Ohau. Aujourd’hui, plus de 1000 habitants ayant refusé de l’abandonner en 1984 avec l’achèvement du chantier, y habitent encore. Puis je rejoins à nouveau le canal Pukaki.

Lorsqu’avant-hier j’avais vu la centrale Tekapo B à la fin du canal reliant Tekapo à Pukaki Lake, je ne me doutais pas qu’il faisait partie d’un gigantesque complexe hydroélectrique produisant 550 mégawatts au travers de huit centrales, dont le volume d’eau turbinée provenant originalement de Tekapo Lake est augmenté par celui de Pukaki et d’Ohau. Lors de ma descente sur Omarau, je longerai ce complexe jusqu’à Lake Waitaiki, dont le barrage, datant de 1928, le plus ancien du dispositif, fut construit uniquement avec des matériaux arrachés au pic et à la pelle de la montagne.

Mais revenons au début de cette journée qui fut essentiellement dévolue à relier Aoraki National Park à la côte ouest. Du sud du Canterburry au Nord de l’Otago, les plaines traversées sont presque exclusivement dévolue à la culture et au pâturage. L’environnement n’est pas aussi passionnant que celui des parcs nationaux ou de la péninsule de Banks. Je pourrais même dire qu’elle se rapproche un peu de la description des plaines de Souardie (cf. Lanfeust et le monde de Troy). Toutefois, il est quand même possible d’y trouver quelques endroits intéressants. Si juste après avoir quitter Twizel, je fus déçu de ne pouvoir apercevoir que de loin les plaines du Rohan, ainsi que les champs de Pelennor, de Lord of the Rings, une incursion sur les terres d’une propriété privée jusqu’aux Clay Cliffs, littéralement les falaises d’argile ne me décevront pas.

Je vous avais déjà parlé de ces steppes et de ces élévations terrestres que j’avais qualifiées de grandes collines. Depuis hier, j’ai appris qu’il ne s’agit ni plus ni moins d’anciennes moraines, datant de l’âge de glace du Pléistocène. Ces falaises ne sont pas composées, comme le nom pourrait l’indiquer d’argile, mais sont générées par l’érosion plutôt rapide d’une moraine locale. Les maoris appelaient cet endroit Paritea, falaise blanche ou colorée, en référence sans doute aux cailloux de diverses couleurs détachés des parois, dont certains présentent une couleur pourpre ou verte, non sans rappeler les teintes du célèbre jade néo-zélandais.

Difficile de décrire ce paysage inhabituel. Il ne faut pas imaginer une falaise plus ou moins rectiligne. Ici, l’érosion due à la pluie et au vent a sculpté le terrain, créant des pics, dessinant des colonnes, évidant des lucarnes dans ces terrains morainiques. Il est possible de pénétrer à l’intérieur même de petites criques refermées sur elles-mêmes, hérissées de tourelles… Je me plais à imaginer la chaleur que doit atteindre ce véritable four sous un soleil de plomb en plein été, alors que seul le vol des pigeons nichant dans les nombreux trous, remuent l’air. Une bien belle visite, qui mérite presque les 5$ de droit de passage établi par le propriétaire des lieux. Coutumes surprenantes mais assez habituelles ici.

Ma route rejoint à nouveau le complexe hydroélectrique sur les rives de Benmore Lake. Ce lac fut artificiellement crée lors de la construction du deuxième plus grand barrage de South Island. Tout comme la force brute nécessaire à canaliser les eaux des précédents lacs en créant de gigantesques remblais, le barrage est de type poids, qui résiste à la poussée de l’eau grâce à sa masse, un peu comme un gigantesque talus étanche érigé au milieu d’une vallée. Grand ouvrage pour la Nouvelle-Zélande, mais bien moins impressionnant que nos barrages voutes helvétiques, chefs-d’œuvre d’esthétisme. Néanmoins, je roulerai sur son faîte, avant de longer la rive Nord de Lake Aviemore où s’écoulent les eaux toujours turquoises de Tekapo Lake.

A Duntroon, je quitte Waitaki River et ses constructions modernes pour remonter dans le temps. Un premier flashback devait me faire parvenir quelques 500 ans en arrière, à l’époque pré-européenne. Toutefois, l’éboulement de la falaise a rendu interdit l’accès au site des peintures maories. Qu’à cela ne tienne! un panneau explicatif m’indique que la région possède un certain nombre de fossiles et autres curiosités géologiques; je n’ai qu’à suivre le parcours fléché pour les découvrir.

Premier arrêt : Earthquake. Il y a de nombreuses années de cela, les premiers scientifiques avaient supposé que le paysage collinéen, parsemé de falaises et de trous, s’était formé suite à un tremblement de terre. Actuellement, l’explication rationnelle fait intervenir le glissement de deux plaques géologiques d’origines différentes, mais dont la pierre est dans les deux cas similaires à notre molasse. J’y découvrirai mes premiers fossiles in-situ de baleine dans un paysage quelques peu surprenant, où d’énormes blocs côtoient palmiers et falaises. Je me sentais un peu déplacé, comme un certain Bob Morane lors de son voyage dans le crétacé africain. Après avoir quelque peu tournicoté dans la cambrousse, je trouverais finalement Elephant Rocks, des rochers dont l’aspect massif et arrondi rappelle la forme des pachydermes.

Et enfin, en milieu d’après midi, j’atteins le but de ma journée: Oamaru, une ville possédant deux atouts: d’une parte le nombre de bâtiments victoriens qu’elle conserve, d’autre part ses colonies de pingouins. Je ne serai déçu ni par l’un ni par l’autre. Comme ces volatiles ne sont visibles qu’à la tombée de la nuit, j’ai encore un peu de temps devant moi pour visiter la ville. Si la balade le long de la route principale recèle de magnifiques bâtiments, presque tous dessinés au XIXe siècle par Forrester and Lemon, les deux architectes locaux, elle est ternie par la réfection de la route principale qui dégage une incroyable quantité de poussière, asséchant la gorge et desséchant la peau. Je me réfugierai dans le quartier des anciens entrepôts de cette ville qui fut aussi active que Los Angeles à une même époque. A nouveau, les décors des fenêtres ou des porches rivalisent non plus entre les banques, mais entre les différentes compagnies maritimes. Et au détour d’une porte, je visiterai l’entrepôt d’un négociant en laine. A l’intérieur, les énormes ballots sont empilés les uns sur les autres, selon la qualité; les sacs vides sont empilés dans de grandes cages alignées, alors qu’à l’entrée la petite officine comporte exclusivement des livres de comptes manuels. Une belle découverte.

Alors que la nuit tombe, je rejoins bushy beach où une colonie de pingouins à yeux jaunes niche. Si l’accès à la plage est interdit dès 15h00, je ne résisterai pas à la tentation de descendre quelques marches d’escalier et me planter en affût pour observer un oiseau de plus près. D’autres touristes, français et japonais, n’ayant pas hésité à descendre sur la plage, se feront remettre à l’ordre par des habitués et conviés à remonter rapidement afin que les pingouins puisent revenir à leur nid. Finalement, j’en verrai distinctement un seul; une dizaine d’autres seront aperçus mais la pénombre du crépuscule nuageux empêchera leur observation. De retour au van, d’une part ayant promis à la dame de Te Horo Beach de faire mon possible pour m’y arrêter et d’autre part il est, d’après la description de divers guides, criminel de ne pas y déguster des fruits de mer, je ne ferai pas le trajet ce soir. j’aurais presque parcouru les quelques 60 kilomètres jusqu’à Moeraki pour dîner Chez Fleur et observer les boulders dès l’aube naissante mais  le restaurant est ouvert du mercredi ou dimanche. Je chercherai donc un petit coin tranquille pour passer la nuit, à la sortie d’Oamaru.

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