Des bords du Lac, aux érables là-haut

20 08 2011

Ecrit à Renens, le mardi 23 août 2011, 7h10

7h30, le jour est déjà là. Alors que je me réveille doucement, j’entends mon coéquipier s’éveiller à son tour, s’étirer les bras tout en poussant quelques courts râles. Lorsque le soleil émerge derrière la crête et baigne de ses rayons le pont, le lac est plat, aucun pet de vent à l’horizon. Je reviendrais bredouille de l’épicerie au coin de la rue, cette dernière n’ouvrant qu’au environ de huit heures et quart. Entretemps, quelques rides sont apparues au large du torrent de la Baye de Clarens et s’étendent en direction de Montreux. La décision d’appareiller prise, nous quittons le port enchanteur du Basset avec l’île de Salagnon, sur laquelle se dresse une maison de style classique au milieu des saules. A peine la risée atteinte, les voiles sont hissées.

Les airs sont légers, très légers. Nous peinerons à atteindre un petit nœud. Finalement, la risée continue, nous laissant loin dans son sillage. Encalminé comme hier soir, nous poursuivons la route, entraîné par les pétarades de notre moteur deux temps. Chemin faisant, une fois le génois rangé, je frotte la plage avant, jusqu’à ce que les cailles des oiseaux ne soient plus qu’un souvenir. J’ai presque le regret d’avoir rangé les voiles, lorsque je vois un Toucan, tiré par son spi gonflé, glisser sur l’eau. Toutefois, vu l’état de notre coque, je doute que ces petits airs soient suffisamment puissants pour nous emporter. De retour au Bouveret, nous nous laissons dériver au large du Rhône, alors que immergé dans l’eau, nous nettoyons les œuvres vives : les algues se mélangeant aux particules de l’antifooling autoabrasif se détachent sous nos coups d’éponge. Emporté par un léger courant, l’eau grise et les résidus végétaux sont emportés, nous laissant baigné dans une eau presque propre. Le nettoyage de la quille se révèlera long et fastidieux, j’ai presque l’impression que les algues y adhèrent bien plus que sur le safran ou la coque. A l’heure de l’apéro, après s’être rincé une dernière fois, nous regagnons le port.

De retour à Riddes, je décide, malgré la chaleur de monter jusqu’à Isérables, où se tient la fête de l’érable. La balade est plaisante, les odeurs qui se dégagent de l’herbe séchant au soleil sont fortes, agréables. Les senteurs me font déjà penser à l’automne. Au lieu de rejoindre le village par la route directe, arrivé à Teur, j’empreinte la voie des Erables. De cet arbre qui donna le nom au village, et dont la feuille est devenu son emblème, il ne reste plus que des souvenirs. Entre ormes et noisetiers, entre prés et jardins, les anciens accès aux terrasses céréalières sont devenus un sentier touristique. Tout au long, des panneaux didactiques narrent dans un style plus ou moins poétique l’histoire épique de ce petit village accroché sur les pentes abruptes dérupitant dans la Farraz, qui ne fut relié au réseau routier qu’en 1967. Des incendies à répétition à la quête des énergies renouvelables, de raccards en mazots, de terrasses céréalières, soutenus par des murs de pierres sèches aux vergers d’abricotier, du sentier muletier à l’avènement du téléférique en 1942, … Isérables recèle de petites anecdotes.

Arrivé au village, je suis déçu par la fête : alignement de bars et de cantines, étales d’artisans locaux, où le mot art a perdu toute signification, un seul stand vraiment dédié aux produits des érables, où seuls des produits de grands commerces sont disponibles. Je profites toutefois de découvrir le musée local, où un petit nombre d’artefacts locaux sont mis en valeurs : scie, faucille, berceaux, hottes, brante, … ainsi que des témoignages audio racontés par des habitants, vieux ou jeunes. Ce doit être l’un des derniers endroits en Suisse, où vous pourrez rencontrez un jeune de 25 ans raconter que dans sa jeunesse il portait le fumier dans une hotte depuis le village jusqu’au champs. En fin d’après-midi, il me faudra moitié moins de temps pour redescendre jusqu’à Riddes compte tenu de la déclivité du chemin muletier.

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Publicités




Nav’ de nuit

19 08 2011

Ecrit à Renens, le lundi 22 août 2011, 20h00

Vendredi soir, j’arrive enfin à convaincre papa, avec l’aide de maman pour descendre au bateau dans l’espoir de profiter des thermiques du soir. Il faut dire qu’à midi, l’idée repose sur quelques hypothèses. D’une part, il faudrait que papa soit d’accord d’abandonner maman pour une nuit, alors qu’elle est encore quelque peu handicapée par son pied ; d’autre part, le régime de vents thermiques, qui d’habitude s’établit après le coucher du soleil, pourrait ne pas se mettre en place : les températures élevées, supérieurs à trente degrés, pourraient agir comme une chape de plomb et empêcher tout mouvement. Moins de trois quarts d’heure après qu’il ait prononcé du bout des lèvres un petit oui, nous sommes fin prêt à partir : spinnaker chargé, piquenique préparé.

Le temps de descendre jusqu’au Bouveret, d’entendre mon p’tit père émettre quelques regrets et nous arrivons peu avant le coucher du soleil. Voyage, un Surprise construit par Archambault en 1998, nous attends toujours à la même place. Depuis le jour où papa l’a nettoyé au mois de juin, mes parents ne sont jamais descendus : les araignées ont profité de le coloniser complètement, étendant leurs toiles entre les haubans et les espars. Une fois débâché, il est nécessaire de passer un petit coup de brosse pour enlever les petits poils de plastique tombés de la bâche, cuite par le soleil. Génois endraillé, grand-voile prête à être envoyée, nous quittons le port, alors que le lac est d’huile.

Nous gagnons au moteur l’embouchure du Rhône, où nous nous amarrons sur l’une des bouées marquant les points d’ancrage du barrage du Rhône. Cet ouvrage composé de tonnes est destiné à retenir les branches et les troncs flottés par le fleuve en cas d’orage dans les vallées alpines ou de crue générale, qui, en liberté, pourraient entraver la navigation. Avant que le soleil ne se couche, nous profitons de faire une petite beauté à Voyage. Le pont est nettoyé à grande eau, le plastique est frotté, le revêtement en pointe de diamant gratouillé, jusqu’à ce que les résidus crasseux soient évacués par les vide-vite du cockpit. A force d’astiquer, nous voilà en sueur, le plongeon dans le Léman ne servira pas qu’à nous rafraîchir. Une fois à l’eau je profites de nettoyer les flancs de la coque, qui recouvre un peu, mais pas complètement leur blancheur initiale. Je jetterais aussi un coup d’œil sur les œuvres vives, la partie immergée de Voyage. Mal m’en a pris, je ressors ma tête de l’eau complètement épouvanté : il ne s’agit plus d’une coque lisse, mais d’un jardin laissé en jachère. Les algues ont complètement colonisé la peinture antifooling, formant une carapace de près d’un demi-centimètre d’épaisseur. Une vraie catastrophe, si les thermiques sont faibles, notre vitesse sera nulle.

Le coucher de soleil sera magnifique. Loin du ciel immaculé d’un événement cinématographique, un gros nuage s’élève à l’horizon, au dessus des crêtes du Jura. Lorsque le soleil disparaît derrière, les bords du gris cumulus brillent de milles feux, des cônes d’ombre sont projetés à tout va, découpé dans la masse opaque du nuage. Roses, pourpres, violacées, les couleurs se sont emparées d’une palette rouge. Tout en profitant du spectacle, nous dégustons fromages et saucisses, arrosées d’une petite bière. Alors que le disque incandescent du soleil réapparaît sous les nuages, avant de disparaître derrière le Jura, une petite brise se met à souffler.

Alors que papa fini de ranger le repas, je découvre avec effroi que les feux de routes et de positions ne fonctionnent pas. Connaissant mon père, et sa prudence maladive, je me vois déjà remettre le moteur en route et rentrer au Bouveret. A ma grande surprise, il me propose de profiter des thermiques. Le temps de monter la grand-voile, larguer les amarres, hisser le génois et nous filons déjà trois nœuds en direction de Villeneuve.

Alors que l’obscurité s’installe, la côte helvétique s’illumine de tous ses feux : il est possible d’imaginer les découpes de la rive grâce à l’éclairage publique. Le rivage français n’est éclairé que par intermittence, entre les tâches lumineuses des villages, la forêt reste sombre, seul le passage d’une voiture de temps à autre rappelle qu’il existe d’une route. Le Valais, quand a lui, est complètement envahi par les ténèbres : du Bouveret à Villeneuve, l’orée de la forêt des grangettes est dessiné d’un noir d’ancre sur l’horizon. Quelques points blancs indiquent des bateaux ancrés, deux feux scintillants, l’un vert, l’autre rouge, marquent l’entrée du canal menant au port du Vieux-Rhône. Au dessus de la frondaison, une brume grise est légèrement teintée par la couleur orange des lampes au sodium de la lointaine Monthey.

Peu à peu, le vent descendant de la Vallée du Rhône forci, nous atteignons bientôt quatre nœuds de moyenne. Alors que la musique émanant d’un concert à Villeneuve s’est tue, je donne la barre à papa pour qu’il profite de cet instant magique. Nous glissons tranquillement à la surface de l’eau, sans un bruit, si ce n’est celui d’un doux clapotis. Papa m’étonnera encore une fois, me proposant si les airs se maintiennent de continuer à naviguer jusqu’à l’aube. Sous le vent de l’île de Peilz, sagement caler à la gîte, nous profitons d’une adonnante pour gagner un nœud supplémentaire. Il est temps toutefois d’abattre pour descendre le long de la côte vaudoise.

Les airs, qui jusqu’à présent se sont montrés généreux, faiblissent un peu. Pour maintenir une bonne vitesse, je décide d’envoyer nuitamment le spi. Dans un premier temps, suite à une saute de vent, il se gonflera à contre. Le temps de corriger le cap, et notre bulle, gonflée, nous tire en avant. Cinquante, cent, cent-cinquante mètres. Ce sera tout, les thermiques nous quittent alors que nous n’avons pas encore atteint Chillon.

Minuit, nous arrêterons la navigation. Une fois le génois ferlé sur le pont, nous gagnons le port du Basset au moteur. Alors qu’un ciel exempt de tout nuage recouvre le Léman, dans l’arrière pays vaudois, des éclairs de chaleurs illumine de temps à autre l’horizon. Une heure plus tard, tranquillement amarrés le cul à une bouée, l’étrave au quai, nous dégusterons un dernier whisky avant de se glisser dans nos sacs-de-couchage respectif.

Ce diaporama nécessite JavaScript.