J53 – Navigation en baie de Sydney

3 07 2011

Note : ah là là, j’accumule du retard dans mes notes. Voilà encore un jour que j’ai pas eu le temps de raconter. Promis, dès que J52 sera écrit, il sera posté.

Funk House, Sydney, dimanche 3 juillet 2011, 17h50 (GMT+10)

L’ambiance urbaine me convient à merveille. Encore un matin, où, réveillé peu avant l’aube, je peux partir à la découverte de la cité aux premières lueurs matinales. Alors que j’avale mon petit déjeuner, quatre backpackers rentrent à l’hôtel, après une longue nuit dans les clubs de Sydney, rejoignant trois autres, déjà affalés dans le canapé, en train de dessoûler. Depuis le XIXe siècle, l’homme n’a que peu changé: à l’époque il s’agissait des marins, aujourd’hui de jeunes routards au bénéfice d’un work and holiday visa. Il faut dire que leur vie présente quelques similitudes: partis à la découverte du monde, sans véritable emploi, sans véritable maison, ils vivent au gré des caprices, tantôt travaillant, tantôt se déplaçant de ville en ville. Une fois dans la rue, j’entends encore de la musique électronique qui jaillit par la porte de l’Empire, une boîte de nuit ne fermant que vers 8h00 du matin. Des fêtards attardés pénètrent dans le premier Macdo venu pour ingurgiter un burger.

Mis à part l’enseigne Coca-Cola, je ne vous ai que peu parlé du quartier dans lequel je vis. Il se réveille en fin de journée, prenant complètement vie à la nuit tombée. Kings Cross, plus connu simplement sous « The Cross », dont les histoires de scandales et de corruptions ont longtemps terni ou embelli les rues. Considéré comme hôte du vice dans les années 1920, The Cross fut décrit comme possédant l’air de la Géniale Ville de Berlin dans les années 1940. Si les temps ont passé, l’ambiance est restée sulfureuse, « oscillant entre le bien et le mal » (Lonely Planet) : d’un côté de grands appartements et maisons de maîtres peuplent les rues, de l’autre hôtel de backpacker, zones de divertissement, quartier rouge de Sydney, attractions touristiques, boîtes de nuit ou showroom se mêlent. Dichotomique mais cosmopolite. Résidence des bohèmes et des artistes, mais tenue correcte exigée pour rentrer dans les bars. Une soupe culturelle où se retrouvent tous les extrêmes, patinant le quartier d’un charme particulier.

Darlinghurst Road est sans doute la rue la plus emblématique: night-clubs, bars, échoppes à alcools, magasins de proximité, officines de tatoueurs, fleuristes faisant office de cybercafé, … Sans doute la proximité de Woolloomooloo Wharf et de Garden Island, deux anciennes zones militaires d’où émergèrent les marins tant durant la Deuxième Guerre Mondiale que pendant celle du Vietnam, n’est pas sans rapport avec le développement sulfureux du quartier, dont l’apogée fut atteinte en 1978, lorsque la protestation pour les droits gays et lesbiens du Mardi Gras se termina en émeute avec 53 arrestations, quelques années seulement après que les habitants rejoignirent les mouvements contestataires de The Rocks pour la sauvegarde historique de leur quartier.

De jour, King Cross et Darlinghurst Road se drapent d’une autre tenue, plus correcte, comme si la nuit qui venait de passer n’existait pas. Alors que les employés de la voirie viennent tout juste de nettoyer la rue, un marché aux puces s’élève sur Fitzroy Gardens. Sur cette même place, se dresse la fontaine El Alamein, commémorant la célèbre bataille à laquelle prirent part les troupes australiennes durant la deuxième guerre mondiale. Construite en 1961, son apparence en fleurs de dents-de-lion n’est pas sans me rappeler une fontaine qui orne l’Avenue de la Gare à Sion. Hier, l’architecture Art Deco de nombreux immeubles du centre de Sydney m’avait surpris, aujourd’hui je ne serai guère étonné de retrouver ce style dans les bâtiments résidentiels de The Cross. Immeubles et anciens cinémas arborent des formes géométriques pures: arcs-de-cercle, droites, sphères, rectangles, développent des volumes simples, mais contribuent à un dynamisme vertical.

De temps à autres, des immeubles contemporains cassent l’unicité du quartier, alors que d’autres façades moderne se fondent dans le paysage après la reprise des mêmes concepts tout en les dépouillant de toute ornementation. De-ci, de-là, d’anciens bâtiments arborent des styles complètement différents. Ainsi, Elizabeth Bay House, ancienne résidence du Secrétaire Colonial Alexander MacLeay, domine de sa façade classique la baie éponyme, alors qu’au 42 Billyard Avenue, la résidence « Boomerang » fut érigée dans le plus pur des styles « Hacienda Espagnol » en 1926, pour le producteur musical Frank Albert qui lui donna le nom de son label. A l’époque très en vogue à Hollywood, ce style eut tôt fait d’essaimer à travers l’Australie puis en Nouvelle-Zélande, où il se retrouve dans certaines maisons de Napier et Hastings. Après avoir été squatté de 1952 à 1978, la demeure changea plusieurs fois de main, et est devenue l’une des plus chères de Sydney. Il faut dire que bien peu de bâtisses possèdent un si grand jardin, dont l’un des côtés est baigné par l’océan.

Quittant Elizabeth Bay, j’erre quelque peu dans les rues et ruelles se terminant en cul-de-sac avant de trouver un chemin me menant jusqu’à Rushcutter Bay. Peu avant neuf heure je pénètre dans l’enceinte du Cruising Yacht Club of Australia, celui-là même qui organise la célèbre Sydney-Hobart. J’ai à peine eu le temps d’inscrire au feutre bleu mon nom sur le tableau blanc, que Rod, après quelques questions sommaires, me propose de naviguer sur son voilier d’une dizaine de mètre. Pourquoi pas. C’est ainsi que j’embarque sur Shere Khan, un Flying Tiger 10. Peu à peu les autres équipiers nous rejoignent: Andreas, une allemande, numéro 1, Pete à la grand-voile, Mike à l’embraque, Dani au génois, un invité au hâle-bas de grand-voile, et moi au piano/pieds de mât. Après une rapide instruction, notamment sur l’utilité d’avoir un équiper consacré uniquement au hâle-bas de grand-voile, sur ce voilier sportif, à l’équilibre très dynamique, et sur le hissage et affalage du spi asymétrique, une légère brise nous cueille pour un petit échauffement.

Je profite de cette petite navigation pour admirer au loin la skyline de Sydney, Opera House et Harbour Bridge se découper au premier plan devant les buildings, la multitude de voiliers – environ 150 – participant à la régate. Un pétrolier à vide, poussé par des remorqueurs, nous présentera sa coque rouillée, alors qu’il rejoint le large pour rejoindre sans doute les pays du golf.  Alors que les airs devraient forcir, ils tombent peu à peu et nous rejoindrons au moteur la ligne de départ. Ce n’est que peu avant le start que le vent s’établit à une quinzaine de nœuds, rafales à vingt et plus. La navigation devient tout de suite plus sportive et je découvre la vivacité de ce voilier plutôt étroit. Afin de maintenir l’équilibre, il est nécessaire d’être en perpétuel mouvement, déplaçant son poids. Je serai très surpris par la procédure de départ: au lieu qu’il soit donné en même temps pour une classe, chaque voilier, en fonction de son handicap, part avec un certain retard sur le plus lent. Le handicap n’est pas propre à chaque bateau, mais évolue en fonction des résultats à la précédente régate. Et pour compliquer le tout, le classement final est une savante formule mélangeant le temps officiel de départ, le temps mis pour parcourir le tracé et le tout est comparé avec le résultat des autres. Bref, une cacophonie impressionnante où chaque voilier se bat pour passer la ligne à pleine vitesse au bon moment. Il n’y aura toutefois pas assez de place, et nous devrons passer au vent du bateau start et revenir dans le sillage afin de prendre un départ correct.

Une fois en course, les airs seront suffisant pour ne plus avoir le temps de prendre de photographies. La navigation est sportive, prenante, exaltante, pourrai-je même dire. Entre deux virements, manœuvres, empannages je profiterai d’admirer le paysage. Plus fermée, moins sauvage que celle d’Auckland, la rade de Sydney me charmera plus que celle d’Auckland. Peut-être aussi est-ce la température, plus qu’avenante, la navigation bien plus active ou encore l’ambiance qui émane de ce voilier vivace et de son équipage sympathique. A Auckland, je me souviens avoir été impressionné lorsqu’un AC45 nous avait doublé en pleine régate, mais cette sensation est sans commune mesure par rapport à ce que j’ai ressenti aujourd’hui. Imaginez un de ces anciens VOR (Volvo Ocean Race 60) vous doubler, ses 13.5 tonnes lancées à pleine vitesse vous rattraper, l’ombre de ses voiles vous recouvrir, et son sillage vous secouer comme un bouchon. Un véritable monstre. Et dire qu’aujourd’hui, il mesure 10 pieds de plus.

Retour sur la terre ferme, le temps de boire quelques bières, partager deux ou trois assiettes de beegies, de faire plus ample connaissance avant de nous séparer, chacun partant de son côté. La journée touche presque à sa fin. Sur le chemin du retour jusqu’à Funk House, je terminerai la visite de The Cross. Je vous avais parlé d’une gigantesque enseigne de Coca-Cola, au bout de William Street. Cette dernière surplombe un gigantesque carrefour ou se croisent Darlinghurst Road, Victoria et William Streets, sans compter Kings Cross Road, Craigend Street. A l’origine, l’intersection se nommait Queens Cross en l’honneur des noces de diamant de la reine Victoria en 1897, avant d’être changée en Kings Cross en 1905. Elargi en 1916, une nouvelle arrivée au carrefour fût adjointe en 1970 lors de la construction d’un tunnel rejoignant Bayswater Road de l’autre côté du quartier. Si, depuis des décennies, les bâtiments surplombant le croisement arborent des publicités, l’enseigne Coca-Cola est devenue une marque dans le paysage urbain de Sydney. Quittant cet univers bruyant, je remonte Victoria Street, bordée par de petites maisons victoriennes n’excédant pas plus de trois étages. Dans le prolongement des mouvements de The Rocks des années 1970, les habitants de The  Cross, menés par Juanita Nielsen, contestèrent les nouveaux plans d’aménagement. Issue d’une famille aisée, elle mit sa fortune à disposition pour la création d’un journal qui s’avéra crucial dans cette lutte. Cela explique sans doute pourquoi elle est portée disparue depuis le 4 juillet 1975, aujourd’hui présumée assassinée.

Descendant les escaliers menant à Woolloomooloo Wharf, je rejoins le quai où se dresse le Harry’s Café de Wheel. Cela faisait deux jours que je passais devant, de bon matin, alors qu’il était fermé. Hier soir, des personnes attendaient patiemment alignées avant de commander. Je vous avais parlé des photos et coupures de journaux décorant ses murs, j’ai découvert que la plus vieille représente le café tel qu’il était en 1942: une simple roulotte arborant simplement Harry’s Café de Wheel sur sa devanture. Célébrités locales, australiennes ou encore colonels militaires se repaissent depuis des décennies des mets simples de cette échoppe. Il me rappelle étrangement une friterie à Bruxelles où les parois externes sont aussi décorées de photos dédicacées par des acteurs, sportifs émérites ou encore personnalités politiques. J’hésite entre le Hot-Dog de Wheel, richement garni, ou la traditionnelle Tiger Pie. Ayant navigué sur un Flying Tiger, je resterai dans la jungle et sélectionnerai la pie. La meilleure que j’aie goûtée. Imaginez une pie, d’excellents morceaux de bœufs baignant dans une sauce crémeuse, enrobés dans une croûte, sur laquelle est déposée délicatement une couche de purée puis un cône de petits poids, et arrosée de sauce à rôtir. Cela n’a pas l’air des plus excellents, et pourtant c’est un vrai régal, qui me calera parfaitement mon petit creux.

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J51 – Sydney : The Rocks et Opera House

1 07 2011

Funk House, Sydney, vendredi 1 juillet 2011, 23h00 (GMT+10)

Est-ce la fatigue, toujours est-il que les rues de Sydney me semblent moins agitées pendant la nuit. Comme d’habitude en ville, je serai réveillé bien avant l’aube, le temps d’empaqueter le peu d’affaires que j’avais sorti hier soir, et je rejoins mon nouveau logement, Funk House, dans le quartier de King Cross. 15 minutes de train, 5 minutes à pieds, et il est à peine sept heures et demie. L’accueil y est bien plus chaleureux que hier soir au Sydney Central YHA. Le temps de remplir les différents documents (passeport, adresse…), et me voilà en possession de la clef de ma chambre quadruple, que je ne partage avec personne. Un vrai bonheur. Le backpack offre même le petit déjeuner, qui se résume à deux confitures, du beurre et des toasts, et thé, café, lait ou chocolat comme boisson. Rien d’exceptionnel, il ne me reste plus qu’à acheter un pot de miel, et quelques fruits pour avoir un repas équilibré, sans avoir à me soucier du pain.

Une fois restauré, je décide de rejoindre The Rocks, là où l’Union Jack a flotté la première fois sur l’Australie. Une colonie allait être fondée sur ces rochers et porter le nom de Sydney, en l’honneur de – vous l’aurez devené – Lord Sydney. Pour y aller, une petite demi-heure de marche. Au contraire de la Nouvelle-Zélande, où la matière première est le bois, ici, les maisons sont bâties en briques ou en pierres. Les décorations, si chères au style victorien, ne sont plus sculptées dans des planches rapportées, mais en métal coulé ou en fer forgé. Les anciens bâtiments côtoient des plus récents, alors que les hautes tours modernes du centre détachent leur squelette de verre et d’acier au-dessus du centre. Petites rues, escaliers, quai le long de Woolloomooloo Bay me mènent jusqu’à l’entrée du jardin botanique qu’il me faut traverser. Soudain, au loin, en-dessus de la frondaison, apparaissent les toits, avec leur forme si caractéristique, de Sydney Opera House. Le temps de traverser le parc, je découvre de nouveaux oiseaux, surtout par leurs cris, qui ressemblent bien plus à des croassements, quelquefois en chaire et en os, avant qu’ils ne disparaissent à mon approche.

Funk House, Sydney, samedi 2 juillet 2011, 19h20 (GMT+10)

A ma sortie du parc, je débarque sur Macquaries Street, une rue marquant la frontière est du centre. Fini des maisons à quelques étages, ici vieux bâtiments administratifs aux décorations magnifiques partagent l’espace avec des immeubles contemporains.  Le long de Bridge Street, je m’arrêterai à Macquaries Place, afin d’y admirer ancre et canon du Sirius, le navire porte-drapeau de First Fleet – le nom de la première flotte qui amena les colons en Australie – et qui sombra lors d’une reconnaissance à Norfolk Island. L’obélisque dressée en bordure de la place marque le « kilomètre zéro » de l’Australie. A sa base, les distances avec quelques points importants – Bathurst, Windsor, Parramatta, Botany Bay, … – sont indiquées en Miles, l’unité de référence utilisée à l’époque. Quelques petits détours m’amènent à passer devant St Phillip Church, grimper jusqu’au sommet d’Observatory Hill, où l’observatoire et ses jardins sont fermés, et redescendre jusqu’à The Rocks. Chemin faisant, j’y découvre l’origine de Sydney et ses petites bâtisses originelles, tout comme ses monstruosités contemporaines, et aperçois les arcs d’un chef d’œuvre d’ingénierie, celles du Sydney Harbour Bridge.

Arrivé à l’heure où l’office du tourisme, située au cœur de The Rocks, ouvre ses portes, je récupère quelques prospectus informatifs sur des mussés susceptibles de m’intéresser (Australian National Maritime Museum, Australian Museum) et surtout découvre une série de dépliants, sobrement intitulés  « Historical Walking Tours ». Ces petites merveilles couvrent les principaux quartiers avec une balade d’une à deux heures, au gré des bâtiments historiques et autres places jugées dignes d’intérêts. Je profite aussi de m’enquérir au sujet des autres randonnées dans les parcs nationaux égayant les environs de Sydney pour une petite semaine consacrée à la découverte de l’Australie au naturel. Avant de m’égayer dans le paysage urbain, il est plus que temps de m’intéresser à l’histoire de cette cité.

Dans la ruelle en contrebas réside, dans une ancienne bâtisse partiellement reconstruite, The Rocks Discovery Museum. Ce petit musée retrace l’origine de Sydney au travers de quatre salles. La première, dédiée à l’époque Warrane, raconte la vie du peuple Cadigal. Constitués en bande de 25 à 60 individus, rassemblés en Clans, les aborigènes possédaient une grande compréhension de l’équilibre naturel local. Chaque membre tend à posséder un savoir propre sur une petite région, et à ce titre devient temporairement une sorte de conseiller lorsque la bande s’en va vivre dans ce territoire particulier. Divers artefacts d’os, pierre ou bois permettent d’appréhender leur vie quotidienne, religion et art. La salle suivante retrace l’établissement de la colonie. La motivation de fonder une colonie anglaise en Australie était poussée par deux événements. Le premier est lié à la politique extérieur et visait à empêcher l’expansion française dans le Pacifique. Le deuxième résulte de l’indépendance des colonies d’outre-Atlantique : les conscrits anglais ne pouvant plus être déportés aux Amériques, ces derniers remplissent les prisons anglaises, conduisant une surpopulation toujours croissante. Ainsi, en 1788, la première flotte, First Fleet, débarque à Sydney Cove. Sur le millier d’individus, la moitié est constituée de conscrits, encadrés par une garnison d’environ deux cents hommes, veillant aussi à la sécurité des colons volontaires. Malgré des premiers contacts amicaux, les relations entre locaux et colons dégénèrent rapidement, ces derniers détruisant l’équilibre naturel local et conduisant les aborigènes à la famine. Quelques années seulement après le début de la colonisation, les tribus avaient diminué de moitié, les hommes morts de faim ou emportés par des maladies importées.

Dès la fin du XIXe siècle, la colonie se développe fortement : construction d’un chantier naval, fermes développant de multiples cultures, … En 1809, un premier bureau des Douanes est construit, afin de gérer les revenus liés au commerce avec la mère patrie. En 1820, Sydney devient auto-suffisante, et ne dépend plus d’une liaison avec l’ancien continent. A la fin du XIX, siècle les faubourgs de Sydney se sont agrandis jusqu’à l’actuel Circular Quay, où un nouveau Bâtiment des Douanes est construit aux abords des nombreux entrepôts. Dès lors, la cité ne cessera de croître, nouveaux quartiers, extensions des limites urbaines, … A partir du début du XXe siècle, il devient nécessaire d’améliorer la liaison entre les rives Nord et Sud, reliées uniquement par un ferry. La construction d’un pont permettra d’améliorer la circulation, et surtout d’améliorer le problème d’insalubrité du réseau d’étroites ruelles de The Rocks, où la peste est apparue. Après avoir abandonné l’idée dans les années cinquante, en 1970, le gouvernement prévoit un nouveau plan d’aménagement du quartier, où la majorité des anciens bâtiments n’ont plus leur place: seul Cadman’s Cottage est jugé digne d’intérêt. Outragés de ne pas avoir été consultés, les habitants se révoltent afin de sauver l’atmosphère du quartier. Le mouvement culmine en 1973, avec 78 arrestations lors d’une manifestation à Playfair Street. Les contestataires auront gain de cause en 1974 lorsque le conseil décidera de réhabiliter le secteur  en préservant les bâtiments historiques. Il en résulte aujourd’hui un magnifique quartier plein de charme.

A la sortie du musée, je ne manque pas de féliciter son conservateur. La présentation est du niveau de celle du Te Papa à Wellington, si ce n’est pas encore supérieure. Présentation sobre mais efficace des artefacts, textes percutants et intéressants, interactivité mêlant le toucher, l’écoute et la vue…  Nous discuterons un petit moment, et juste avant de partir, il me donnera la brochure consacrée à The Rocks des « Historical Walking Tour ». Seul le musée en possède encore quelques exemplaires qu’il distribue à des visiteurs passionnés par l’histoire locale. Alors que ce matin, j’hésitais à participer à une visite guidée gratuite devant me mener durant deux heures à la découverte de The Rocks, j’ai à présent la documentation nécessaire pour découvrir l’histoire des rues, ruelles et autres bâtiments par moi-même. Un véritable bonheur.

La ballade devait durer une à deux heures; finalement plus de trois me seront nécessaires pour accomplir le parcours. A ma sortie du musée, de délicieuses odeurs familières gagnent mes narines. Ce fumet provient d’un petit marché où diverses échoppes à l’abri de blanches tentes proposent une sélection de mets d’origine européenne : Italie, Allemagne, France, Espagne… de nombreux pays sont représentés. Cela me rappelle le marché de la Cigale à Auckland. Arrivé aux abords des quais, vent et distance dissipent les effluves. A la place, j’y apprécierai Cadman’s Cottage, l’un des plus vieux bâtiment de Sydney. Construit en molasse en 1816, à marée haute, la mer baignait la plage située à quelques mètres de la porte. Aujourd’hui, le bord du quai, où accostent les grands paquebots, se trouve à plusieurs dizaines de mètres. Le long de Circular Quay, nombre d’entrepôts, maisons de marchands, bâtisses de molasse érigées sans fioriture, mais dont la rigoureuse géométrie charme l’œil. Arrivé à Campbell Cove, je ne peux qu’admirer de l’autre côté de la baie, Sydney Opera House, élevant ses blanches et larges élytres. J’aurais pu être complètement ébahi, mais la couverture nuageuse brise l’enchantement: les ailes ne se découpent pas aussi parfaitement que sur un fond céruléen. De ce côté-ci, le bâtiment, connu sous le nom de Campbell’s Storehouse, occupe le quai. Arrivé en 1798, l’écossais Robert Campbell se démarqua rapidement comme un acteur important du commerce local en construisant une jetée privée en 1860. A la fin de 1861, 12 entrepôts bâtis en limon se dressent sur les quais, remplis de thé, sucre, alcool, habits, … Si en 1890, un deuxième étage en brique est adjoint pour répondre à la croissance du commerce, aujourd’hui, seule la présence de la poulie utilisée pour hisser les marchandises marque encore l’ancienne utilisation.

Arrivé au bout de Sydney Harbour Bridge, je découvre dans toute sa splendeur Sydney Harbour Bridge : une grise arche, à la fine dentelle d’acier, s’arcboutant entre quatre tours pour enjamber la rade d’une seule travée. L’ouvrage est prodigieux par sa grandeur, impressionnant son ampleur. Autant l’opéra représente la grâce esthétique des arts, autant le pont baigne dans une atmosphère fonctionnelle, laborieuse. Grimpant jusqu’à Tarra/Dawes Point, autrefois emplacement d’une batterie de canon, aujourd’hui situé sous le large tablier, j’admire la finesse du travail, l’innombrable nombre de rivets. Pendant ce temps, les bruits sourds des véhicules résonnent dans la charpente métallique. Inauguré en 1932, huit ans après le début des travaux, il détient encore aujourd’hui le record de la plus longue travée pour ce type de pont. Pour l’anecdote, « repeindre le pont » est devenu une métaphore pour une tâche sans fin, avec pas moins de 30’000 litres de peinture nécessaires pour lui adjoindre une couche protectrice.

Au gré de ma balade qui me ramènera jusqu’à Observatory Hill, je découvre le plus vieux sanitaire de la ville, arborant ses parois aux divers motifs floraux, coulées en fer. Si au début du XXe siècle, ce type de sanitaire était répandu dans Sydney, aujourd’hui, unique survivant, oublié par les habitants, méconnu par les touristes, à l’abri du pont, il n’atteint que quelques inconnus qui remontent dans le temps pour le découvrir. Déambulant dans les rues bordées tantôt de veilles bâtisses de limon, tantôt de petites demeures victoriennes, tantôt d’hôtels ayant eu pignon sur rue, surplombant les anciens wharfs réaménagés en restaurants, théâtres et autres appartements, je découvre Hero of Waterloo. Erigé en 1843, sur un étroit triangle à l’intersection entre deux rues, la porte d’entrée occupe la largeur de la façade frontale. Mur exposant la surface brut du limon, plafond aux sombres poutres apparentes, parquet patiné par les nombreux passages, l’intérieur s’évase; un feu crépite dans la cheminée sur le mur du fond. Il s’en dégage une atmosphère de bistrot centenaire, empli de nombreuses histoires. Il paraîtrait d’ailleurs que les marins, une fois ivres, emportés par les vapeurs d’alcool, soient emportés par des trappes secrètes. Une fois dessoulés, ils n’avaient plus d’autre choix que de se sevrer à bord, les terres étant déjà hors de vue du navire.

Au sommet d’Observatory Hill, je ne pourrai résister à rentrer dans l’observatoire dont l’entrée est libre. L’exposition est des plus attrayantes avec la présentation de nombreux anciens instruments d’observation astronomique ou météorologique : télescopes, lentilles, sphères armillaires présentant le mouvement des planètes, anciennes photographies datant du XIXe siècle… Au sommet d’un escalier en colimaçon, je découvrirai l’intérieur d’un dôme d’observation, presque transporté dans l’univers de Jules Verne. Sous le dôme de cuivre trône un télescope au reflet bronzé; il ne restait plus qu’à tourner le volant pour pointer le prodigieux instrument vers les astres pour en retirer la quintessence et la compiler dans les lourds traités d’astronomie.

Je profiterai de la fin d’après-midi pour rejoindre Bennelong Point où se dresse l’Icône australienne, dont la silhouette est aussi représentative que celle du Cervin pour la Suisse. Aucun mot ne saurait décrire cet édifice à l’architecture audacieuse. Une visite guidée me permettra de visiter le bâtiment et de prendre connaissance de sa riche histoire. Suite au concours international de la ville de Sydney pour un projet d’opéra comportant deux grandes salles de spectacles à Bennelong Point, l’architecte danois Jorn Udzon remporta le projet. L’audace architecturale des toits, l’idée de disposer les deux salles l’une à côté de l’autre plutôt qu’en enfilade, pour optimiser l’espace, émurent  le jury par rapport aux projets plus traditionnels. La construction devait s’étaler sur 3 ans et coûter la modeste somme de 7 millions. Dès le début, l’audace architecturale posa des problèmes, des centaines de solutions furent calculées, monopolisant les ressources d’un ordinateur, ou plutôt un centre de calcul des années soixante. Alors que les fondations sont terminées et que la construction de la base est bien avancée, alors que Udzon et les ingénieurs sont persuadés que le problème est insoluble, l’architecte le résoudra finalement durant une nuit. La solution est simple, efficace et élégante – les grecs ne l’auraient pas reniées –. La forme des toits est réductible à de simples portions sphériques, et il devient possible de produire des briques élémentaires identiques, puis à les assembler telles des Légo©. Les vitres, présentant plus de trois cents formes différentes, durent être spécialement commandées en France. 14 ans de construction plus tard, au cours desquels l’architecte a démissionné sous les contraintes publiques et politiques, un coût de construction qui atteint les 102 millions de dollars, paré de 1’056’000 de catelles céramiques – 27’320 tonnes – provenant de Suède, le plus haut dôme culmine à 67 mètres au-dessus des flots. L’inauguration a lieu en 1973 par la reine Elizabeth II. Lors de cette visite, j’ai découvert de nombreuses similitudes entre Sydney Opera House et un certain bâtiment récemment construit sur le site de l’EPFL. Toutefois, la ressemblance s’arrête là. Dans un des cas, l’architecte a trouvé la solution au problème: le bâtiment est un véritable chef d’œuvre tant esthétique que pratique. Sans compter une qualité acoustique hors du commun, même pour un opéra.

Plus pratiquement, si les formes géométriques, telles que les nervures en béton laissées apparentes et les courbures, m’ont particulièrement séduites, les aménagements intérieurs sont vieillots, reflétant au goût des années cinquante. Il faut dire que si Udzon a créé l’enveloppe extérieure, suite à sa démission en 1966, un comité de designers australien s’est chargé de l’aménagement intérieur. Seule la couleur mauve de la moquette des foyers est le choix, osé, de l’architecte. Cette teinte est en effet censée porter malheur dans les théâtres, car quiconque osait porter un habit de cette couleur, réservée à la royauté, se voyait trancher la tête. J’ai aussi adoré mon passage aux toilettes, découvrant des lavabos à la forme surprenante : continuum lisse, présentant de légère dépression, je ne m’attendais pas à ce que l’écoulement de l’eau soit si efficace. De retour à l’air libre, je traînerai encore un peu sur l’esplanade et autour du bâtiment, afin d’admirer les élytres se parer d’un mordoré avant que le soleil ne disparaisse derrière l’horizon. Symbole de Sydney, Icône Australienne, je sais déjà qu’il me sera nécessaire d’y revenir demain à l’aube pour l’apprécier, avant que la foule n’envahisse les lieux.

De retour à Funk House, je rejoins la terrasse pour participer au barbecue commun, où en échange d’une modeste somme, bière, hamburgers, saucisses et chips sont à disposition. Ce backpack abrite une grande famille, dont les plus anciens membres vivent ici depuis près de deux ans. J’y rencontre un anglais, Robert, dit Bob, qui porte le Valais dans son cœur, après avoir passé 3 ans à Nendaz, à skier, admirer les combats de reines, aduler le FC Sion, … un véritable phénomène. Sympathique soirée, qui se terminera dans le bar/boîte de nuit situé en face. Loin des standards néozélandais où le port de tongs et d’un short ne pose aucun problème, une tenue « correcte » est exigée. Pour la deuxième fois depuis mon départ de Suisse, je serai obliger d’enfiler un pantalon pour m’y rendre. Par contre, je ne suis pas convaincu que des souliers de marche représentent un choix plus « correct » que des tongs, comme l’estime le vigile à l’entrée.

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J50 – AKL – SYD

30 06 2011

International Airport, Auckland, jeudi 30 juin 2011, 16h41 (GMT+12)

Trajet : Auckland – Sydney

Autre backpacker, autre aménagement, autre ambiance. Au Fat Camel, en plus d’un étage commun à tous les voyageurs comportant un salon géant, chaque étage comportant des chambres fonctionne comme une sous-unité propre avec un séjour (cuisine et petit salon) et sanitaires propres. Le point le plus important est sans doute les lits, avec des matelas de bonne qualité, suffisamment durs pour dormir confortablement, sans compter l’absence de grincement. Je viendrai presque à regretter de ne pas avoir déménagé, mais le passé est le passé, cela ne sert à rien de revenir là-dessus.

Après avoir passé une bonne partie du début de soirée à discuter avec un étasunien de Boston, un canadien de Vancouver et une israélite de Tel-Aviv, nous décidons finalement de rejoindre Globar, le bar d’un autre backpacker d’Auckland, où le prix des boissons défie toute concurrence dans la cité. Je n’avais encore jamais vu des pintes de bières à 5$ en Nouvelle-Zélande. La soirée sera sympathique, centrée sur des discussions de backpackers, comparant nos pays respectifs, narrant nos expériences dans le pays kiwi, nos envies de revenir, ou encore le plaisir d’y rester pour ceux qui séjourneront encore quelques mois. Autour de la table de billard, nous serons tour à tour challenger avant de gagner la partie, puis defender pour la garder. Notre équipe internationale jouant contre les locaux : maoris, descendants de colons anglophones ou encore asiatiques, reflétant le visage multiculturel d’Auckland. L’un des maoris est tout simplement impressionnant: jouant sans fioriture, il aligne les balles les unes après les autres, vidant le plateau en moins de temps qu’il n’en faut pour le décrire. Je m’y essaierai à mon tour, la première fois depuis au moins cinq longues années, je me surprendrai moi-même, ainsi que les autres en n’étant pas si mauvais que ça. Cette dernière soirée s’est déroulée presque trop rapidement: à 2h00 déjà passée nous rentrons au Fat Camel.

Loin du silence des contrées sauvages de Nouvelle-Zélande, les nuits d’Auckland sont bruyantes:  travaux nocturnes sur les chaussées, fêtards attardés, éboueurs vidant les poubelles avant que le soleil ne se lève, camions de livraisons circulant dès l’aube. Je ne dormirai pas mal, mais la nuit sera courte. Il n’est que 6h40 quand je suis complètement réveillé. Est-ce le tumulte urbain ou l’excitation de partir pour l’Australie? Je ne sais point. Je profiterai de l’heure matinale pour dévorer un solide petit déjeuner, finissant le pot de confiture, raclant soigneusement les dernières traces de miel sur le récipient, avalant un demi-litre de lait. Le temps de finir de rédiger mes notes, préparer un colis à destination de la Confédération Helvétique contenant cartes, livres et autres souvenirs, empaquetant toutes mes affaires dans mon sac à dos et il est déjà le milieu de la matinée.

Sur le chemin du City Campus, je m’arrête dans une libraire le temps d’acheter un guide sur Sydney et ses environs, avant de passer au Frienz, revoir d’anciennes connaissances, spécialement Nico et Marina, un couple de chiliens. Si Nico est absent, l’accueil de Marina est plus que chaleureux. Tout comme au CACM, j’ai droit à « welcome Grizzly bear » au vu de ma barbe de quelques jours. A sa question de « How are you today » (comment vas-tu), je lui répondrai par l’invariable « fine, as usual » (en pleine forme, comme d’habitude).  Une tradition qui s’était imposée entre nous lorsque je descendais préparer mon petit déjeuner aux environs de 6h30 il y a quelques mois en arrière. Nous nous raconterons nos aventures de ces dernières semaines, mon tour de Nouvelle-Zélande, leur escapade à Raglan, Waitomo, et Taupo. Ce n’est pas sans un petit pincement au cœur que je quitterai cette grande famille de backpackers qui séjournent longuement au même emplacement.

Sur le campus universitaire, je croise Max et profiterai de ses droits d’accès pour me connecter sur internet, vous raconter mes dernières aventures mais aussi lire quelques mails et chercher quelques informations sur ma prochaine destination, comme par exemple, la location d’une voiture avec le matériel de base pour quelques jours dans l’arrière pays australien. Un gentil courriel de ma môman me fait penser à vous donner des nouvelles suite aux mésaventures de hier. Aucun symptôme inquiétant, aucune douleur, je suis toujours en pleine forme. En début d’après-midi, je croise Tom Allen pour lui transmettre les données analysées des essais; nous discuterons de mon petit voyage et de ce qui m’attend à l’avenir. Avant de me quitter pour une petite navigation dans le golfe d’Hauraki, il me recommande un petit restaurant chinois situé à quelques centaines de mètres du campus si j’avais une petite faim. Pourquoi ne pas profiter des délices de ce mixage culturel. Impossible de découvrir ce restaurant auquel le seul accès est une porte vitrée, sans enseigne, au fond d’un escalier. Si j’aperçois des tables à l’intérieur, aucun comptoir ou cuisine n’est visible. Une jeune asiatique me confirmera qu’il s’agit bien du restaurant et me guidera dans les profondeurs du local, repeint dans un blanc clinique. Le mobilier est résolument épuré: un mur cache le comptoir qui pourrait troubler la zénitude de la salle à manger. Je dégusterai des nouilles apprêtées par un vieux chinois, dont le nom n’est pas prononçable pour un européen.

Peu avant deux heure, je repasse par le Fat Camel récupérer mes bagages, embarque dans le « blue bus » à destination de l’aéroport, passe le check-in aux environs de 15h30, profites de déambuler dans l’aéroport, visiter les dutyfree, alourdir mon sac d’un ou deux souvenirs, puis me dirige vers ma porte d’embarquement. Alors que les bâtiments rosissent sous le soleil couchant, il est l’heure d’embarquer.

Sydney Central YHA, Sydney, jeudi 30 juin 2011, 22h39 (GMT+9)

L’avion a décollé à l’heure prévue:  le nuage de cendre qui revenait à nouveau vers la Nouvelle-Zélande pour le 4ème ou 5ème survol du pays n’a pas perturbé le trafique aérien. Parti de nuit, dos à la cité, je ne pourrai admirer une dernière fois la Skytower. Après 3 heures de vol, il est possible d’apercevoir les premières lueurs de Sydney. Alors que nous survolons la ville, les longues artères se distinguent par les teintes orangées de leurs nombreux lampadaires au sodium, alors que les rues citadines sont éclairées de manière plus parcimonieuse. Aucun problème au passage de la frontière:  mes souliers sont considérés comme plus que propres. Encore heureux après le nettoyage à l’eau savonneuse  de mardi matin au retour de ma balade et des deux jours nécessaires pour les faire sécher. Je profite de mon trajet jusqu’à mon logement pour admirer l’architecture de la cité. Il y a un petit quelque chose qui me dit qu’elle me plaira bien. Ce soir, je dormirai au Sydney Central YHA, une auberge de jeunesse située à une vingtaine de minutes du célèbre Opera House. Affichant complet pour ce weekend, je migrerai à Funk House, un backpacker un peu plus éloigné du centre, mais aussi de plus petite taille. Si je m’y plais bien le premier soir, j’y installerai peut être mon quartier de base.

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