J 12 – Aoraki et Red Tarn

23 05 2011

Pukaki Lake, lundi 23 mai 2011, 19h20

D=2167.7 km

Alors que le soleil n’est pas encore levé, je me réveille doucement. Comme la clarté ne sera suffisante que dans une bonne heure pour aller marcher sans frontale, j’ai le temps de préparer pancakes, bacon, et un bon thé pour le déjeuner. 8h00, j’embarque mon sac préparé hier soir, direction Hooker Valley, qui me mènera au pied du lac terminal du glacier éponyme, s’étirant au pied du Mont Cook.

Comme d’habitude, le chemin est très bien préparé. L’épaisseur de graviers est par endroit trop importante pour que la marche soit agréable; cela procure la même sensation que de marcher sur de la neige damée. Alors que je m’attendais à des durées de marche légèrement plus précises en raison de l’univers montagneux et des nombreuses mises en garde du DOC, j’arrive au premier pont suspendu en moitié moins de temps qu’il n’en faudrait réellement. Dès le début de la marche, si l’Aoraki est caché par les Mount Cook Ranges, le Sefton et la Pérouse présentent leur face sud, leurs glaciers composés presque entièrement de séracs surplombant Mueller Lake en contrebas. Le chemin trace sa route dans un bush composé de matagouris, un arbuste épineux que j’avais déjà rencontré hier, poussant à profusion sur les rives d’Alexandrina Lake. Après avoir longé la montagne, un deuxième pont suspendu traverse une gorge, où s’écoule les eaux de Hooker Lake, pour rejoindre l’ancienne moraine médiane des glaciers Hooker et Mueller. Peu à peu, les contreforts ouest du Mont Cook émergent derrières les taillis, et finalement la forme en V de Hooker Valley apparaît comme un parfait écrin pour le triangulaire Aoraki.

Montagne majestueuse, sa hauteur de 3755 mètres en fait la plus grande d’Australasie. Nommée en l’honneur du capitaine Cook, les maoris l’avaient déjà nommée Aorangi, ou Aoraki en maori du South Island, en l’honneur d’une de leur déité. Elle attira très tôt les premiers grimpeurs, et malgré les difficultés et les morts, continue de fasciner les montagnards.  Le 2 mars 1882, Willam Spotswood, accompagné de deux guides suisses, après une épique ascension de 62 heures, échoue à quelques mètres du sommet. Ce ne sera que 2 ans plus tard que trois locaux, Fyfe, Graham et Clarke, en viendront à bout, coiffant sur le fil deux autres européens. En prévision de l’ascension de l’Everest, Edmund Hillary, accompagné de Tenzing Norgay, s’entraîne sur l’arête sud. Fin de l’aparté historique. Pour ma part, Aoraki se détache des autres montagnes par l’unicité de sa cime s’élevant bien plus haut que ses arêtes, seule, sans autres pics qui viennent lui voler la vedette. A l’approche du lac terminal, il me faut déchanter: je ne verrai pas de majestueux glaciers, le réchauffement climatique a aussi fait son œuvre. Le lac terminal s’est étendu, la glace a fondu, le glacier s’est retiré bien au fond de Hooker Valley. Je redescends à la voiture, alors que les nuages qui s’étaient déjà accroché sur le Sefton, tendent leurs doigts brumeux sur le Mont Cook. Sur le chemin du retour, je croiserai des touristes équipés selon les prescriptions du DOC pour cette balade : chaussures de randonnées (ok), veste (ok), écharpes, gants, guêtres, pantalons imperméables, et aussi sac à dos camelback, avec les traditionnels bâtons de randonneurs. Je veux bien que la météo dans la région du Mont Cook, à peine éloigné de 44 kilomètres de la mer Tasmane, soit changeante, mais de là à s’équiper comme pour effectuer une longue marche dans un environnement rigoureux, il y a une certaine marge.

Je retourne alors jusqu’à Mont Cook Village pour effectuer une deuxième ballade, celle du Red Tarn, l’étang rouge, dont la vue sur Hooker Valley, et les Mac Kenzies est magnifique. Et surtout, son tracé s’élevant de plus de 300 mètres risque de s’avérer un peu plus sportif. L’amour que portent les néo-zélandais pour les escaliers sur les chemins de montagne ne m’est pas inconnu. Toutefois c’est la première fois que j’en rencontre réellement sur une randonnée. Quelques 1500 marches plus tard, je comprends qu’ils annoncent près de 2h00 pour la balade aller-retour, cumulant une distance de 4 km. Ayant pris mon courage à deux mains, j’ai gravi ventre à terre ces volées d’escaliers, pour atteindre 25 minutes plus tard un plateau, nommé Red Tarns. Ce nom provient des végétaux poussant dans les deux étangs, très communs au niveau de la mer, beaucoup moins à 1200 mètres d’altitude. La vue sur la Hooker Valley, Mueller Lake, la plaine et l’Hermitage en contrebas est magnifique.

Toutefois, en avance sur mon programme, je décide de poursuivre l’ascension jusqu’à Mount Sébastopol, situé à un peu moins de 300 mètres plus haut. Un petit sentier s’élance à flanc de montagne, zigzaguant proche d’un gigantesque pierrier. Que du bonheur! je retrouve un vrai chemin de montagne, bien comme chez nous (en Suisse), entre cailloux, rochers et petits arbustes. J’atteins un deuxième replat herbeux: quelques marécages ont envahi les bas-fonds occupés par des gouilles. Mes premiers névés néozélandais: je peux vous le garantir maintenant, la neige a la même consistance que dans l’autre hémisphère. La suite s’annonce plus délicate, le sentier devient presque inexistant, seule la présence de petits cairns marque encore le chemin dans une pente plus abrupte. La végétation est peu à peu remplacée par des rochers apparents. Le tracé s’apparente un peu à la crête de la Pierre Avoi: il ne faut pas faire de faux pas,  sous peine de dérupiter dru en bas la pente. Finalement, j’arrêterai mon ascension à quelques dizaines de mètres du sommet. En équilibre sur une arête je regarde le couloir mi-pierrier, mi-ravine. Aucun danger a priori, sauf celui de glisser ou que le sol se dérobe sous mes pieds. Mais personne n’étant au courant de ma destination, je préfère ne pas servir de repas pour les divers charognards hantant ces lieux. Je ne regretterai pas la montée jusqu’ici. Alors qu’au Red Tarns, ma vue était limitée à la Hooker Valley, ici, elle s’étend depuis Pukaki Lake jusqu’au Mount Cook, en passant par le lac terminal de Tasman Glaciers, ainsi que sa rivière qui s’écoule en de nombreux méandres dans la plaine. Mais le plus beau souvenir est sans doute la rencontre avec l’Edelweiss of South Island, présentant les mêmes caractéristiques duveteuses que sa cousine helvétique, tant sur ses blancs pétales que sur ses feuilles. De retour au village, après une descente rapide mais prudente des 1500 marches, je profite de la douche des sanitaires publics. 4 dollars néozélandais pour 10 minutes de douche chaude, un vrai délice. J’en ressors propre comme un sous neuf.

Avant de quitter Mount Cook Village, je passe au centre du DOC pour visiter l’exposition sur le Parc National d’Aoraki, classé au patrimoine mondiale de l’UNESCO. Avec Westland, Fjordland et Mount Aspiring National Parks, il occupe 2.6 millions d’hectare de South Island, soit près du 10% de la surface du pays. Faunes et flores sont aussi bien présentés que son histoire, englobant la création du parc en 1985 et les nombreuses tentatives et réussites d’ascension. Pour les petites histoires, d’une part le nom de MacKenzies provient du nom de famille du fermier qui fut le premier européen à apercevoir de près ces montagnes, lorsqu’il cherchait à étendre ses terres. D’autre part la végétation actuelle, composées principalement de steppes et de bush, est celle ayant remplacé les forêts de conifères originelles suites aux brulis et pâturages des moutonniers au milieu du XIXe siècle. Il faudra attendre l’intervention du gouverneur George Bowen qui classa la région et sauva les derniers hectares de conifères, surplombant aujourd’hui le village. Un dernier détour par l’Hermitage me permet de visiter Sir Edmund Hillary Alpine Center qui retrace la vie de ce grand homme. J’y retrouve l’histoire de l’ascension de l’Everest ou encore la conquête du Pôle Sud, ainsi que nombre d’artefacts dont les célèbres tracteurs. La présence de ce musée n’est pas un hasard, en plus de s’être entraîné à maintes reprises sur l’Aoraki, cette région lui était chère en tant que berceau montagnard de Nouvelle-Zélande, station de ski sur Tasman Glacier qui existait encore à son époque.

La dernière balade de la journée m’amènera d’ailleurs sur la moraine frontale de ce glacier. Un peu plus d’un siècle en arrière, il était possible de gravir directement sur le glacier; aujourd’hui la moraine sert de barrage naturel créant un magnifique lac terminal. Le glacier en lui même n’est pas très esthétique, disparaissant sous un manteau sombre, présentant une paroi frontale grise. Et pourtant, il s’agit du plus grand de Nouvelle-Zélande, encore épais par endroit de 600 mètres. Morphologiquement, sa face supérieure est très plane, et il fond de haut en bas. Sa zone d’ablation est donc recouverte d’une moraine de surface. Ce qui fait sa beauté est la présence d’icebergs qui se détachent de temps à autre du glacier et parcourent le lac pour venir mourir à l’embouchure de la rivière.

Alors que le soir approche, je quitte cette magnifique région, dont le ciel est orné de nuages de type Hogsback, liés à la topologie particulière de la région, subissant l’assaut d’air chargé d’humidité de la côte ouest, qui se déverse en vent sec, mais violent sur la côte est. Il est vrai qu’entre hier et aujourd’hui, je n’ai observé que des nuages aux formes bizarroïdes, bien éloignées des cirrus, stratus et autres cumulonimbus habituels. Surplombant Pukaki Lake, presque à l’extrémité de la rive sud, je sens déjà la fraîcheur humide du lac monter, glaçant peu à peu mes doigts. Il faudrait que je songe définitivement à acheter une fine paire de gants.

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