A la découverte du Haut-Lac : les Grangettes

30 07 2012

Saint-Maurice – Renens VD, le 31 juillet 2012

Trajet : Villeneuve – Bouverêt – Vevey – La Tour-de-Peilz

Ayant promis à deux amies blekiennes, Charline et Natacha, de les embarquer sur le voilier de mes parents au port de Vevey ce soir à 18h00, pour rallier la cité vaudoise, il me faut tout d’abord rejoindre le Bouverêt, port d’attache du bateau. Au lieu de prendre un bateau de la Compagnie Générale de Navigation qui m’amènerait de Lausanne au Bouverêt en passant par Saint-Gingolphe, je décide de traverser le chablais à pied, en longeant la réserve des Grangettes.

Arrivé à Villeneuve, il me suffit de traverser l’Eau Froide pour me trouver à la lisères de la deuxième plus grande zone de marais de Suisse, qui s’étends de Villeneuve jusqu’au bord du Rhône sur les berges du Léman. Depuis le sol, les Grangettes se résument à un mur de végétation : roselière surmonté d’une canopée verdoyante. Une tour d’observation, me permet de prendre de la hauteur et surtout de prendre conscience de l’écosystème : étangs entourés de roselière, clairière marécageuse, agglomérats de feuillus, … et dans ce complexe, la vie fourmille : multiples races de canards (grèbes, foulque, colvert, …), mouettes, goélands et cormorans, poissons divers (tanche et …) et encore deux paires de tortues, prenant un bain de soleil sur des branches mortes.

Les Grangettes (depuis la tour d’observation)

Quittant la route bitumée, dévolue aux cyclistes, je bifurque sur une petite sente qui s’enfonce dans les Grangettes. Entourés de part et d’autre de bouleaux et de hêtres, le sous-bois est moussu, fougères et prêle d’hiverd’hiver occupent les bordures humides alors que roseaux et nénuphars envahissent les plans d’eau. De temps à autre, j’aperçois un chêne ou un saule qui a poussé sur une éminence plus sèche. Craquements de bois, glissements visqueux, bruissement des roseaux, froissements de l’humus, autant de symboles d’activité d’une faune adaptée à la moiteur du lieu, bruyante mais presque invisible. Parfois j’aperçois un ou deux canards, ou un lézard qui se glisse dans les racines d’un arbre couché par les vents. Seuls les insectes virevoltent en essaim, se rappelant de temps à autre que mes mollets et avant-bras sont des places privilégiées, bien que parfois un peu dangereuses, pour déguster une pinte de sang.

Piste créée par un blaireau dans les prêles d’hvier

De l’utre côté d’un petit canalon, dans une propriété privée je discerne à travers les arbres les murs rouges d’une maison. J’envie déjà ce particulier, qui vit dans un endroit presque paradisiaque. J’enlèverais le presque quand les suceurs de sang auront disparu. Peu à peu, alors que les contours de la bâtisse se dévoilent, je découvre un jardin où le désordre organisé semble régner en maître. Le jardin instinctif, décoré par Gérard Bonnet, un véritable artiste, regorge de dizaine d’essences différentes, séparée par des allées et des œuvres en bois flottés ou des sculptures en métal rouillés. Un vrai régal pour les yeux. A l’entrée du jardin, au bord de ce qui pourrait être un petit port, à l’ombre d’un parasol, sur une table métallique, entourées de quatre chaises, de celles que l’on trouvait autrefois sur les terrasses citadines, est posés une carafe d’eau, des citrons et des verres insiste le promeneur à s’arrêter pour profiter de l’instant présent.

Un semblant de port

Un peu plus loin, d’autres maisons perdues dans la cambrouse forme le hameau des Grangettes. Le chemin pédestre me fait traverser un camping, endroit que j’ai en horreur. Des centaines de touristes s’entassent dans des tentes, des dizaines d’habitués se massent dans leur caravane, s’étalent dans leur petit jardinet coincé entre deux mobilehomes. Heureusement, je suis déjà de l’autre côté dans un petit chemin qui se perd dans la nature. Le long d’une petite grève, un chêne déraciné s’est abattu dans l’eau. Reposant sur deux de ses branches, le reste de sa frondaison est d’un vert éblouissant, tranchant avec le bleu du Léman.

Chêne ayant chu

Des bateaux sont amarrés de part et d’autre du Grand Canal. Sur chaque rive, une route dessert les quelques bungalows. L’endroit est bien plus charmant que le hameau précédent. La largeur du canal est une véritable fenêtre sur le Léman. La côte vaudoise est visible au loin, sous le Mont Pellerin, il est facile de reconnaître Vevey, à la Tour Saint-Martin de son église perchée sur les hauteurs. Un kilomètre en amont, un pont me permet de continuer en direction du Bouverêt. En m’avançant plus au milieu des terres, les forêts marécageuses laissent la place à des prairies humides limitées par des bocages touffus. Sur ma gauche, une vieille grange construite sur la rive d’un grand étang, n’est plus guère entretenu. D’ici quelques années, si les trous dans la toiture ne sont pas bouchés, la charpente va partir en morceau et ce ne sera plus qu’une ruine. En bordure du lac, il est possible d’admirer des gerris – insectes glissant sur l’eau, aussi connu sous le nom d’hydroptère – à l’envergure impressionnante. Et pour ceux dont la faune aquatique laisse froid, il est aussi possible d’observer de splendides demoiselles, toutes de bleu vêtues.

Lac à la Praille

Au port du Vieux-Rhône, je revois avec plaisir Pénélope. Ce voilier appartenant à un vieux couple de vaudois est armé comme pour affronter l’océan pour un tour du monde. Fidèle à l’adage « trop fort n’a jamais cassé », au-dessus de sa coque métallique, peinte de rouge, il arbore une solide mature divisée pour en faire un ketch. Ses superstructures blanches sont régulièrement percées d’hublot rectangulaires. Il rappelle par de nombreux points le mythique « Joshua » de Bernard Moitessier. La dernière surprise de cette petite balade est de découvrir un écriteau au lieu-dit du fort indiquant que cette propriété, située juste à côté du Rhône, appartient à la commune de la Tour-de-Peilz. Une dernière passerelle me permet d’enjamber le Rhône et une vingtaine de minute plus tard, je suis arrivé au port du Bouverêt.

Le Rhône depuis la passerelle des Grangettes

Le temps d’avitailler le bateau en fromage et saucisson pour la sortie de ce soir et je largue les amarres, direction Vevey. Il est malheureusement trop tôt pour que les thermiques se lèvent et je traverse au moteur. Le bruit d’une petite tondeuse à gazon m’accompagnera jusqu’à la Pointe à la Becque. De là, un très léger biset m’a permis de hisser les voiles. Un demi-mille en un peu plus d’une demi-heure, l’allure n’est pas des plus fulgurantes. Je ne patienterais qu’une petite dizaine de minute avec que les demoiselles n’embarquent. Si à la sortie du port, une petite brise nous tire sur quelques centaines de mètres, elle s’essoufflera rapidement. Avec le passage régulier de nuages cette après-midi, les écarts de température entre l’eau et la terre sont faibles et les thermiques ne seront guère enclin à se lever. Que cela ne tienne, les vieux gréements du lac sont réunis à Vevey pour une rencontre de tradition. Regarder voguez la Vaudois et la Savoie sous voile, admirer les lignes élégantes de la galère ou apercevoir l’Aurore, la petite nau valaisanne est un vrai spectacle. Surtout quand le soleil vient à se coucher et embrase d’orange le paysage.

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Nav’ de nuit

19 08 2011

Ecrit à Renens, le lundi 22 août 2011, 20h00

Vendredi soir, j’arrive enfin à convaincre papa, avec l’aide de maman pour descendre au bateau dans l’espoir de profiter des thermiques du soir. Il faut dire qu’à midi, l’idée repose sur quelques hypothèses. D’une part, il faudrait que papa soit d’accord d’abandonner maman pour une nuit, alors qu’elle est encore quelque peu handicapée par son pied ; d’autre part, le régime de vents thermiques, qui d’habitude s’établit après le coucher du soleil, pourrait ne pas se mettre en place : les températures élevées, supérieurs à trente degrés, pourraient agir comme une chape de plomb et empêcher tout mouvement. Moins de trois quarts d’heure après qu’il ait prononcé du bout des lèvres un petit oui, nous sommes fin prêt à partir : spinnaker chargé, piquenique préparé.

Le temps de descendre jusqu’au Bouveret, d’entendre mon p’tit père émettre quelques regrets et nous arrivons peu avant le coucher du soleil. Voyage, un Surprise construit par Archambault en 1998, nous attends toujours à la même place. Depuis le jour où papa l’a nettoyé au mois de juin, mes parents ne sont jamais descendus : les araignées ont profité de le coloniser complètement, étendant leurs toiles entre les haubans et les espars. Une fois débâché, il est nécessaire de passer un petit coup de brosse pour enlever les petits poils de plastique tombés de la bâche, cuite par le soleil. Génois endraillé, grand-voile prête à être envoyée, nous quittons le port, alors que le lac est d’huile.

Nous gagnons au moteur l’embouchure du Rhône, où nous nous amarrons sur l’une des bouées marquant les points d’ancrage du barrage du Rhône. Cet ouvrage composé de tonnes est destiné à retenir les branches et les troncs flottés par le fleuve en cas d’orage dans les vallées alpines ou de crue générale, qui, en liberté, pourraient entraver la navigation. Avant que le soleil ne se couche, nous profitons de faire une petite beauté à Voyage. Le pont est nettoyé à grande eau, le plastique est frotté, le revêtement en pointe de diamant gratouillé, jusqu’à ce que les résidus crasseux soient évacués par les vide-vite du cockpit. A force d’astiquer, nous voilà en sueur, le plongeon dans le Léman ne servira pas qu’à nous rafraîchir. Une fois à l’eau je profites de nettoyer les flancs de la coque, qui recouvre un peu, mais pas complètement leur blancheur initiale. Je jetterais aussi un coup d’œil sur les œuvres vives, la partie immergée de Voyage. Mal m’en a pris, je ressors ma tête de l’eau complètement épouvanté : il ne s’agit plus d’une coque lisse, mais d’un jardin laissé en jachère. Les algues ont complètement colonisé la peinture antifooling, formant une carapace de près d’un demi-centimètre d’épaisseur. Une vraie catastrophe, si les thermiques sont faibles, notre vitesse sera nulle.

Le coucher de soleil sera magnifique. Loin du ciel immaculé d’un événement cinématographique, un gros nuage s’élève à l’horizon, au dessus des crêtes du Jura. Lorsque le soleil disparaît derrière, les bords du gris cumulus brillent de milles feux, des cônes d’ombre sont projetés à tout va, découpé dans la masse opaque du nuage. Roses, pourpres, violacées, les couleurs se sont emparées d’une palette rouge. Tout en profitant du spectacle, nous dégustons fromages et saucisses, arrosées d’une petite bière. Alors que le disque incandescent du soleil réapparaît sous les nuages, avant de disparaître derrière le Jura, une petite brise se met à souffler.

Alors que papa fini de ranger le repas, je découvre avec effroi que les feux de routes et de positions ne fonctionnent pas. Connaissant mon père, et sa prudence maladive, je me vois déjà remettre le moteur en route et rentrer au Bouveret. A ma grande surprise, il me propose de profiter des thermiques. Le temps de monter la grand-voile, larguer les amarres, hisser le génois et nous filons déjà trois nœuds en direction de Villeneuve.

Alors que l’obscurité s’installe, la côte helvétique s’illumine de tous ses feux : il est possible d’imaginer les découpes de la rive grâce à l’éclairage publique. Le rivage français n’est éclairé que par intermittence, entre les tâches lumineuses des villages, la forêt reste sombre, seul le passage d’une voiture de temps à autre rappelle qu’il existe d’une route. Le Valais, quand a lui, est complètement envahi par les ténèbres : du Bouveret à Villeneuve, l’orée de la forêt des grangettes est dessiné d’un noir d’ancre sur l’horizon. Quelques points blancs indiquent des bateaux ancrés, deux feux scintillants, l’un vert, l’autre rouge, marquent l’entrée du canal menant au port du Vieux-Rhône. Au dessus de la frondaison, une brume grise est légèrement teintée par la couleur orange des lampes au sodium de la lointaine Monthey.

Peu à peu, le vent descendant de la Vallée du Rhône forci, nous atteignons bientôt quatre nœuds de moyenne. Alors que la musique émanant d’un concert à Villeneuve s’est tue, je donne la barre à papa pour qu’il profite de cet instant magique. Nous glissons tranquillement à la surface de l’eau, sans un bruit, si ce n’est celui d’un doux clapotis. Papa m’étonnera encore une fois, me proposant si les airs se maintiennent de continuer à naviguer jusqu’à l’aube. Sous le vent de l’île de Peilz, sagement caler à la gîte, nous profitons d’une adonnante pour gagner un nœud supplémentaire. Il est temps toutefois d’abattre pour descendre le long de la côte vaudoise.

Les airs, qui jusqu’à présent se sont montrés généreux, faiblissent un peu. Pour maintenir une bonne vitesse, je décide d’envoyer nuitamment le spi. Dans un premier temps, suite à une saute de vent, il se gonflera à contre. Le temps de corriger le cap, et notre bulle, gonflée, nous tire en avant. Cinquante, cent, cent-cinquante mètres. Ce sera tout, les thermiques nous quittent alors que nous n’avons pas encore atteint Chillon.

Minuit, nous arrêterons la navigation. Une fois le génois ferlé sur le pont, nous gagnons le port du Basset au moteur. Alors qu’un ciel exempt de tout nuage recouvre le Léman, dans l’arrière pays vaudois, des éclairs de chaleurs illumine de temps à autre l’horizon. Une heure plus tard, tranquillement amarrés le cul à une bouée, l’étrave au quai, nous dégusterons un dernier whisky avant de se glisser dans nos sacs-de-couchage respectif.

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